đ»đł KĂœ Ớc NgĂ y NáșŻng GáșŻt (Giá»i Thiá»u)
Bao trĂčm lĂȘn cuá»c sá»ng xa hoa cá»§a kiáșżn trĂșc sư Julien vĂ vợ lĂ HĂ©lĂšne suá»t hai tháșp ká»· lĂ cĂĄi bĂłng Äau Äá»n từ sá»± biáșżn máș„t bĂ áș©n cá»§a con gĂĄi há», LĂ©a, vĂ o má»t buá»i trưa hĂš rá»±c náșŻng á» Provence. HĂ©lĂšne chĂŹm ÄáșŻm trong ná»i buá»n bá» xĂŁ há»i tĂŽn vinh, cĂČn Julien xĂąy dá»±ng sá»± nghiá»p chĂnh trá» dá»±a trĂȘn hĂŹnh tÆ°á»Łng ngưá»i cha kiĂȘn cưá»ng.
Má»i thứ sỄp Äá» khi má»t lĂĄ thư viáșżt tay gá»i Äáșżn HĂ©lĂšne, kháșłng Äá»nh LĂ©a cĂČn sá»ng vĂ hĂ© lá» má»t sá»± tháșt kinh hoĂ ng: Julien khĂŽng chá» lĂ náșĄn nhĂąn mĂ lĂ Äá»ng pháșĄm trong vỄ máș„t tĂch. HĂ nh trĂŹnh tĂŹm con cá»§a HĂ©lĂšne biáșżn thĂ nh má»t cuá»c chiáșżn tĂąm lĂœ, nÆĄi bĂ pháșŁi hợp tĂĄc vá»i chĂnh Äứa con gĂĄi xa láșĄ vừa tĂŹm tháș„y Äá» Äá»i máș·t vĂ váșĄch tráș§n bá» máș·t ÄáșĄo Äức giáșŁ cá»§a ngưá»i chá»ng trưá»c cĂŽng chĂșng. ÄĂąy lĂ báșŁn cĂĄo tráșĄng Äanh thĂ©p vá» lĂČng tham vĂ sá»± hĂšn nhĂĄt, nÆĄi má»t ngưá»i cha sáș”n sĂ ng ÄĂĄnh Äá»i con mĂŹnh Äá» láș„y danh vá»ng, vĂ ngưá»i máșč pháșŁi Äá»t chĂĄy cáșŁ quĂĄ khứ Äá» tĂŹm láșĄi cĂŽng lĂœ.
đ«đ· La Cicatrice De Midi (Introduction)
La vie luxueuse de l’architecte Julien et de son Ă©pouse HĂ©lĂšne est rongĂ©e depuis vingt ans par l’ombre de LĂ©a, leur fille disparue mystĂ©rieusement en plein jour d’Ă©tĂ© ensoleillĂ© en Provence. Tandis qu’HĂ©lĂšne se consume dans un deuil public, Julien bĂątit sa carriĂšre politique sur l’image d’un pĂšre courageux et rĂ©silient.
Leur monde s’effondre lorsqu’une lettre manuscrite parvient Ă HĂ©lĂšne, affirmant que LĂ©a est vivante et rĂ©vĂ©lant une vĂ©ritĂ© terrible : Julien n’est pas une victime, mais un complice dans la disparition. La quĂȘte de la mĂšre se transforme alors en une guerre psychologique. HĂ©lĂšne doit s’allier Ă sa fille retrouvĂ©e, devenue une Ă©trangĂšre, pour confronter et dĂ©truire publiquement le masque d’hypocrisie de son mari. C’est l’histoire d’une aviditĂ© et d’une lĂąchetĂ© monstrueuse, oĂč un pĂšre a sacrifiĂ© son enfant pour sa gloire et oĂč une mĂšre doit anĂ©antir son passĂ© pour faire Ă©clater la justice.
(Vingt ans aprÚs, la fille brise le silence et révÚle la trahison du pÚre.)
ACTE 1 â PARTIE 1
Le soleil de Provence ne chauffe pas, il Ă©crase. C’est une bĂȘte fauve, lourde et dorĂ©e, qui se couche sur les collines et Ă©touffe le moindre souffle de vent. Nous sommes le quatorze juillet deux mille cinq. Il est midi passĂ© de quelques minutes. C’est l’heure oĂč les ombres sont les plus courtes, l’heure oĂč les secrets n’ont nulle part oĂč se cacher, pourtant c’est Ă cette heure prĂ©cise que le mystĂšre a commencĂ©. Dans la grande maison en pierre sĂšche, isolĂ©e au bout d’un chemin de cyprĂšs, les volets sont mi-clos pour garder un semblant de fraĂźcheur. Ă l’intĂ©rieur, l’air sent la cire d’abeille et la lavande sĂ©chĂ©e. HĂ©lĂšne est dans la cuisine. Elle a trente-deux ans Ă l’Ă©poque. Elle porte une robe lĂ©gĂšre Ă fleurs bleues, ses cheveux sont relevĂ©s en un chignon nĂ©gligĂ© qui laisse Ă©chapper quelques mĂšches collĂ©es Ă sa nuque par la transpiration. Elle coupe une pastĂšque. Le bruit du couteau tranchant la chair rouge et juteuse est le seul son distinct dans la maison, rythmĂ© par le chant assourdissant, presque mĂ©canique, des milliers de cigales qui hurlent dehors.
Dehors, justement. LĂ©a est dehors. Elle a huit ans. Elle porte un short en jean et un t-shirt jaune poussin. Elle fait du vĂ©lo sur l’allĂ©e de gravier. Le crissement des petits pneus sur les cailloux blancs rĂ©sonne comme une musique familiĂšre aux oreilles d’HĂ©lĂšne. Cric, crac, cric, crac. Tant qu’elle entend ce bruit, tout va bien. Tant que le gravier chante sous les roues, le monde est en ordre. HĂ©lĂšne pose une tranche de pastĂšque sur une assiette blanche. Elle sourit en pensant Ă la bouche barbouillĂ©e de sucre de sa fille. Elle s’essuie les mains sur un torchon. Elle jette un coup d’Ćil par la fenĂȘtre au-dessus de l’Ă©vier. Ă travers les barreaux de fer forgĂ© et les moustiquaires, le monde extĂ©rieur est flou, vibrant de chaleur. Elle voit l’Ă©clair jaune du t-shirt de LĂ©a passer devant le portail ouvert. Le portail est ouvert. Pourquoi le portail est-il ouvert ? Julien devait le fermer avant de partir au cabinet. Une lĂ©gĂšre irritation traverse l’esprit d’HĂ©lĂšne, pas de la peur, juste de l’agacement. Elle crie, sans vraiment Ă©lever la voix, sachant que sa voix portera peu dans cette fournaise. LĂ©a, ne va pas trop loin, on mange dans cinq minutes.
Le bruit du gravier continue. HĂ©lĂšne se tourne vers le rĂ©frigĂ©rateur pour sortir une carafe d’eau. La porte du frigo fait un bruit de succion en s’ouvrant, libĂ©rant un nuage d’air froid dĂ©licieux. Elle reste lĂ une seconde, les yeux fermĂ©s, profitant de la fraĂźcheur artificielle. C’est une seconde de trop. Une seconde de plaisir Ă©goĂŻste qui la hantera pour le reste de ses jours. Quand elle referme la porte, le monde a changĂ©. Elle ne le sait pas encore, mais l’univers a basculĂ©. Le bruit du gravier s’est arrĂȘtĂ©. Le chant des cigales, lui, semble avoir redoublĂ© d’intensitĂ©, comme pour combler le vide soudain. HĂ©lĂšne pose la carafe sur la table en bois massif. Elle tend l’oreille. Rien. Juste les insectes. Pas de rire, pas de voix, pas de cric-crac. Une bouffĂ©e d’angoisse, irrationnelle et glacĂ©e, lui serre la poitrine. Elle se prĂ©cipite vers la porte d’entrĂ©e, l’ouvre Ă la volĂ©e. La chaleur la frappe au visage comme une gifle physique. La lumiĂšre l’aveugle. Elle plisse les yeux. L’allĂ©e est vide. Le petit vĂ©lo rouge est lĂ , couchĂ© sur le flanc, la roue avant tournant encore lentement dans le vide, les rayons lançant des Ă©clairs argentĂ©s sous le soleil zĂ©nithal.
LĂ©a ? HĂ©lĂšne avance de quelques pas. Ses espadrilles soulĂšvent de la poussiĂšre. LĂ©a, ce n’est pas drĂŽle, sors de lĂ . Elle s’attend Ă voir la tĂȘte blonde de sa fille surgir de derriĂšre un buisson de lauriers roses, avec ce rire cristallin qui pardonne tout. Mais les lauriers restent immobiles. Aucun oiseau ne chante. Le silence sous les cigales est terrifiant. HĂ©lĂšne court jusqu’au portail. La route goudronnĂ©e qui longe la propriĂ©tĂ© est dĂ©serte, une longue cicatrice grise qui ondule vers l’horizon tremblant. Ă gauche, les vignes. Ă droite, la forĂȘt de pins. Personne. Pas une voiture. Pas une Ăąme. Juste le soleil, tĂ©moin muet et implacable. HĂ©lĂšne sent ses jambes se dĂ©rober. Elle crie le nom de sa fille, une fois, deux fois. Le troisiĂšme cri ne sort pas, il reste bloquĂ© dans sa gorge, un nĆud de terreur pure. Elle court vers le vĂ©lo. Elle le touche, comme pour vĂ©rifier qu’il est rĂ©el. Le mĂ©tal du guidon est brĂ»lant. OĂč est-elle ? Cinq secondes. Il ne s’est Ă©coulĂ© que cinq secondes entre le moment oĂč elle a ouvert le frigo et maintenant. On ne disparaĂźt pas en cinq secondes. Pas sans bruit. Pas sans trace. Et pourtant, l’allĂ©e est vide, et l’ombre de midi, courte et noire sous le vĂ©lo, ressemble soudain Ă une tache d’encre indĂ©lĂ©bile sur le tableau parfait de leur vie.
Vingt ans. Le temps n’a pas guĂ©ri la blessure, il l’a simplement recouverte d’une peau fine et translucide, prĂȘte Ă se dĂ©chirer au moindre frottement. Vingt ans plus tard, la maison est toujours lĂ , identique, comme figĂ©e dans l’ambre. Les mĂȘmes pierres, les mĂȘmes volets, peut-ĂȘtre un peu plus dĂ©lavĂ©s par les saisons. Mais l’intĂ©rieur a changĂ©. Il ne sent plus la cire et la lavande vivante. Il sent le silence. Un silence propre, mĂ©ticuleux, entretenu. HĂ©lĂšne a maintenant cinquante-deux ans. Elle est toujours belle, d’une beautĂ© fragile et cassante, comme une porcelaine recollĂ©e. Ses cheveux, autrefois chĂątains et libres, sont maintenant coupĂ©s court, teints d’un blond cendrĂ© strict, toujours impeccables. Elle porte des vĂȘtements de couleurs neutres, beige, gris, blanc cassĂ©, comme si elle voulait s’effacer dans les murs de sa propre maison. Elle se dĂ©place sans faire de bruit, une habitude prise au fil des annĂ©es, comme si faire du bruit risquait de rĂ©veiller la douleur qui sommeille dans chaque coin de piĂšce.
Il est sept heures du matin. HĂ©lĂšne est debout depuis cinq heures. Elle ne dort presque plus. Ses nuits sont peuplĂ©es de rĂȘves oĂč elle court sur une route infinie sans jamais avancer. Elle est dans la cuisine. C’est une cuisine moderne maintenant, rĂ©novĂ©e il y a dix ans sur l’insistance de Julien. Tout est lisse, froid, fonctionnel. Il n’y a plus de table en bois massif, mais un Ăźlot central en marbre gris. HĂ©lĂšne prĂ©pare le cafĂ©. La machine bourdonne doucement. C’est le seul bruit autorisĂ© le matin. Elle sort deux tasses. Une pour elle, noire, sans sucre. Une pour Julien, avec un nuage de lait et deux sucres. C’est un rituel immuable. Elle pose les tasses sur l’Ăźlot. Elle regarde par la fenĂȘtre, celle au-dessus de l’Ă©vier. Les barreaux sont toujours lĂ . Le jardin est parfaitement entretenu par une entreprise paysagiste qui vient tous les mardis. Les lauriers sont taillĂ©s au carrĂ©. Il n’y a plus de vĂ©lo dans l’allĂ©e. Il n’y a plus rien qui traĂźne. C’est un jardin de magazine, un jardin sans enfant.
HĂ©lĂšne prend sa tasse et se dirige vers le salon. Elle passe devant le piano Ă queue noir, son instrument de travail, son confident, son tourmenteur. Le couvercle est baissĂ©. Elle ne joue plus pour le plaisir depuis longtemps. Elle donne des cours, oui, trois fois par semaine, Ă des enfants du village. Elle leur apprend les gammes, la rigueur, la technique. Mais elle ne leur apprend pas la passion. Elle a peur de la musique. La musique fait remonter les Ă©motions, et HĂ©lĂšne a passĂ© deux dĂ©cennies Ă construire un barrage contre ses Ă©motions. Elle effleure le bois laquĂ© du piano du bout des doigts, laissant une trace Ă©phĂ©mĂšre de chaleur, puis continue son chemin vers l’escalier. Elle monte Ă l’Ă©tage. Le couloir est long, ornĂ© de tableaux abstraits que Julien a choisis. Elle s’arrĂȘte devant la troisiĂšme porte Ă gauche. La poignĂ©e est en laiton, un peu ternie car personne d’autre qu’elle ne la touche.
Elle ouvre la porte. La chambre de LĂ©a. C’est un sanctuaire. Julien appelle cela un mausolĂ©e, quand il est en colĂšre, ce qui arrive rarement, ou quand il a trop bu, ce qui arrive plus souvent qu’il ne l’admet. HĂ©lĂšne, elle, appelle cela la chambre. Tout est restĂ© exactement comme ce fameux quatorze juillet. Le lit Ă barreaux blancs, la couverture Ă motifs d’oursons, les Ă©tagĂšres remplies de livres d’images et de peluches. Il n’y a pas de poussiĂšre. HĂ©lĂšne fait le mĂ©nage ici tous les jours. Elle Ă©poussette chaque livre, secoue chaque peluche, change les draps une fois par semaine, mĂȘme si personne ne dort dedans. Elle entre, ferme la porte derriĂšre elle, et respire profondĂ©ment. L’odeur de l’enfant a disparu depuis longtemps, remplacĂ©e par l’odeur de la lessive et du renfermĂ©, mais HĂ©lĂšne ferme les yeux et s’imagine sentir encore le parfum de shampoing Ă la camomille et de peau chauffĂ©e au soleil. Elle s’assoit sur la petite chaise prĂšs de la fenĂȘtre. Elle ne pleure pas. Elle a Ă©puisĂ© ses larmes il y a des annĂ©es. Elle attend, simplement. Elle attend un signe, un miracle, ou la fin du monde. Rien ne vient. Juste le soleil qui commence Ă monter, projetant les ombres des barreaux sur le tapis rose pĂąle, comme une prison de lumiĂšre.
En bas, la porte d’entrĂ©e s’ouvre et se referme. Des pas lourds, assurĂ©s, rĂ©sonnent sur le carrelage. C’est Julien. Il rentre de son jogging matinal. Ă cinquante-cinq ans, Julien est un homme qui impose le respect. Grand, les cheveux gris argentĂ©s soigneusement coiffĂ©s, le visage marquĂ© par des rides qui suggĂšrent l’expĂ©rience et l’autoritĂ© plutĂŽt que la vieillesse. Il est architecte, le plus renommĂ© de la rĂ©gion, et depuis six mois, il est officiellement candidat Ă la mairie. Son slogan est “BĂątir l’avenir, protĂ©ger nos racines”. Une ironie mordante qu’HĂ©lĂšne est la seule Ă percevoir. Julien monte les escaliers. Il ne s’arrĂȘte pas devant la chambre de LĂ©a. Il ne s’arrĂȘte jamais. Il marche vite, comme s’il fuyait quelque chose. Il entre dans leur chambre conjugale, celle qui est au bout du couloir, celle oĂč ils dorment dans deux lits jumeaux sĂ©parĂ©s par une table de nuit chargĂ©e de livres qu’ils ne lisent pas.
HĂ©lĂšne sort de la chambre de LĂ©a et le rejoint. Julien est dĂ©jĂ sous la douche. Elle l’entend fredonner un air d’opĂ©ra. Il est de bonne humeur. Les sondages sont bons. Les gens l’aiment. Ils aiment l’histoire de l’homme brisĂ© qui a su se reconstruire, l’architecte qui a transformĂ© sa douleur en force pour la communautĂ©. HĂ©lĂšne est un atout prĂ©cieux pour sa campagne : la mĂšre courage, digne, silencieuse, qui soutient son mari malgrĂ© le drame. Elle joue son rĂŽle Ă la perfection. Elle sait sourire quand il faut, serrer des mains, recevoir des bouquets de fleurs avec gratitude. Mais Ă l’intĂ©rieur, elle est morte. Elle attend que Julien sorte de la douche. Il apparaĂźt, une serviette autour de la taille, la peau rougie par l’eau chaude, dĂ©gageant une odeur de savon au bois de santal et de vitalitĂ© agressive. â Tu es levĂ©e tĂŽt, dit-il sans la regarder, se dirigeant vers le dressing. â Comme d’habitude, rĂ©pond-elle. Sa voix est neutre, sans timbre. â J’ai une rĂ©union importante ce matin avec les promoteurs pour le projet du nouveau centre culturel. Et ce soir, n’oublie pas, nous avons le dĂźner chez les Vernet. Il faut ĂȘtre lĂ Ă vingt heures. Mets ta robe bleu nuit, celle que je t’ai offerte pour NoĂ«l. Elle te va bien. Ce n’est pas une suggestion, c’est une instruction. Julien gĂšre la vie d’HĂ©lĂšne comme il gĂšre un chantier : avec prĂ©cision et autoritĂ©. â D’accord, dit-elle. Il s’approche d’elle, lui pose un baiser rapide sur la tempe. Ses lĂšvres sont froides malgrĂ© la douche chaude. â Tu vas bien ? demande-t-il par automatisme, en vĂ©rifiant dĂ©jĂ l’heure sur sa montre de luxe. â Oui. â Bien. Ă ce soir. Ne m’attends pas pour dĂ©jeuner. Il s’habille rapidement. Costume bleu marine, chemise blanche immaculĂ©e, cravate en soie bordeaux. Il est parfait. Il est l’image mĂȘme de la rĂ©ussite. Il descend les escaliers, prend ses clĂ©s de voiture, et part. Le silence retombe sur la maison. Un silence plus lourd qu’avant, chargĂ© de tout ce qui n’a pas Ă©tĂ© dit.
La matinĂ©e s’Ă©tire, lente et poisseuse. HĂ©lĂšne s’occupe. Elle arrose les plantes d’intĂ©rieur, trie du linge, rĂ©pond Ă quelques emails pour ses cours de piano. Vers onze heures, elle entend le bruit familier du scooter du facteur. C’est un moment de la journĂ©e qu’elle redoute et qu’elle espĂšre Ă la fois. Pendant les premiĂšres annĂ©es aprĂšs la disparition, chaque coup de sonnette, chaque lettre, faisait bondir son cĆur. Elle imaginait une demande de rançon, une nouvelle de la police, un tĂ©moignage. Avec le temps, l’espoir s’est usĂ©, devenant une habitude douloureuse. Maintenant, le courrier n’apporte que des factures, des publicitĂ©s pour des supermarchĂ©s, des invitations pour des vernissages oĂč elle devra sourire et boire du champagne tiĂšde. Elle attend que le bruit du scooter s’Ă©loigne. Elle sort sur le perron. Le soleil est haut, dĂ©jĂ brĂ»lant. La boĂźte aux lettres est au bout de l’allĂ©e, lĂ oĂč le portail est maintenant toujours fermĂ©, verrouillĂ©, sĂ©curisĂ© par un digicode et une camĂ©ra.
Elle marche le long de l’allĂ©e. Le gravier crisse sous ses chaussures. Cric, crac. Le fantĂŽme du son du vĂ©lo. Elle ouvre la boĂźte en mĂ©tal vert. Une pile de lettres. Elle les prend machinalement. Facture d’Ă©lectricitĂ©. PublicitĂ© pour une agence immobiliĂšre. Le magazine d’architecture de Julien. Une lettre de la banque. Et puis, tout au fond, coincĂ©e contre le mĂ©tal chaud, une enveloppe. Une enveloppe rectangulaire, bleu pĂąle, d’un bleu dĂ©lavĂ© qui rappelle le ciel de Bretagne ou les yeux d’un nouveau-nĂ©. Pas de timbre. Pas d’adresse d’expĂ©diteur. Juste son nom Ă elle, Ă©crit au centre : HĂ©lĂšne. Pas “Madame HĂ©lĂšne Valois”. Juste HĂ©lĂšne. L’Ă©criture est manuscrite, Ă l’encre noire. Une Ă©criture hĂ©sitante, un peu tremblĂ©e, avec des boucles rondes et enfantines, mais qui trahit une main adulte.
Le cĆur d’HĂ©lĂšne rate un battement. Un froid intense l’envahit, contrastant violemment avec la chaleur du midi. Elle reste figĂ©e devant le portail, l’enveloppe Ă la main. Elle sait. D’une maniĂšre inexplicable, viscĂ©rale, elle sait que ce n’est pas une publicitĂ©, ni une lettre ordinaire. Ses doigts tremblent. Elle devrait rentrer, ouvrir ça dans la cuisine, assise, avec un verre d’eau. Mais elle ne peut pas bouger. Ses jambes sont devenues du plomb. Elle dĂ©chire l’enveloppe lĂ , debout en plein soleil. Le papier se dĂ©chire avec un bruit sec. Ă l’intĂ©rieur, il n’y a pas de lettre pliĂ©e en quatre. Il y a un carton rigide. Une photo. Une photo Polaroid, de format carrĂ©, aux bords blancs lĂ©gĂšrement jaunis par le temps.
HĂ©lĂšne retourne la photo. L’image apparaĂźt. Le monde autour d’elle disparaĂźt. Plus de cigales, plus de soleil, plus de maison. Il n’y a plus que cette image. C’est une photo prise en intĂ©rieur, dans une piĂšce un peu sombre. On y voit une petite fille endormie sur un canapĂ© en velours marron. Elle a les cheveux blonds Ă©parpillĂ©s sur un coussin. Elle porte le t-shirt jaune poussin. Le t-shirt de ce jour-lĂ . Mais ce n’est pas tout. Sur ses cheveux, accrochĂ©e Ă une mĂšche rebelle prĂšs de l’oreille gauche, il y a une barrette. Un petit papillon en plastique bleu avec des strass. HĂ©lĂšne porte sa main Ă sa bouche pour Ă©touffer un cri. Cette barrette. Elle se souvient de l’avoir achetĂ©e au marchĂ© le matin mĂȘme de la disparition. Elle se souvient de l’avoir clippĂ©e dans les cheveux de LĂ©a en riant. Personne d’autre ne savait pour cette barrette. Sur les photos donnĂ©es Ă la police, LĂ©a ne la portait pas. C’Ă©tait un dĂ©tail intime, minuscule, oubliĂ© de tous sauf d’une mĂšre.
L’enfant sur la photo dort paisiblement. Elle n’a pas l’air effrayĂ©e. Elle a l’air… en sĂ©curitĂ©. HĂ©lĂšne retourne la photo. Au dos, Ă©crit avec la mĂȘme encre noire et la mĂȘme Ă©criture tremblĂ©e, une phrase simple : “Je vois encore la lumiĂšre de ce jour-lĂ .”
Le sol se dĂ©robe sous les pieds d’HĂ©lĂšne. Le ciel bleu devient noir. Ce n’est pas possible. C’est un cauchemar. C’est une blague cruelle. Mais la barrette… La barrette est rĂ©elle. La photo est rĂ©elle. Son enfant est vivante. Ou elle l’a Ă©tĂ©. Cette photo a vingt ans, ou a-t-elle Ă©tĂ© prise hier ? Non, c’est un vieux Polaroid. C’est une photo du passĂ©. Une preuve de vie gardĂ©e secrĂšte pendant deux dĂ©cennies. HĂ©lĂšne sent une nausĂ©e violente monter en elle. Elle s’appuie contre le pilier du portail pour ne pas tomber. La lettre lui brĂ»le les doigts. Qui a envoyĂ© ça ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi vingt ans aprĂšs ? Elle regarde l’enveloppe Ă nouveau. Elle cherche un indice, une trace. Il y a un tampon de la poste, Ă peine lisible, baveux. Elle plisse les yeux, ses larmes commençant Ă brouiller sa vue. Elle dĂ©chiffre difficilement : Roscoff. Bretagne. Le bout du monde. Ă mille kilomĂštres de la Provence ensoleillĂ©e.
La respiration d’HĂ©lĂšne devient haletante. Elle suffoque. L’air est trop chaud, trop sec. Elle a besoin de parler Ă Julien. Non. Une voix intĂ©rieure, instinctive, reptilienne, l’arrĂȘte. Pas Julien. Pourquoi cette pensĂ©e ? Julien est son mari, le pĂšre de LĂ©a. Il doit savoir. Mais l’instinct est plus fort que la raison. Il y a quelque chose dans cette lettre, quelque chose dans cette apparition soudaine qui lui crie de se mĂ©fier. Elle regarde autour d’elle, comme si elle s’attendait Ă voir quelqu’un l’observer depuis les vignes. Personne. Elle est seule avec ce secret explosif. Elle glisse la photo et l’enveloppe dans la poche de sa robe, contre sa hanche, comme on cache une arme. Elle se redresse. Elle essuie ses yeux d’un revers de main brutal. Elle ne doit pas s’effondrer. Pas maintenant. Si LĂ©a est vivante, si LĂ©a a Ă©crit cette phrase, alors HĂ©lĂšne n’a plus le droit d’ĂȘtre un fantĂŽme.
Elle fait demi-tour et marche vers la maison. Son pas a changĂ©. Ce n’est plus le pas traĂźnant d’une femme brisĂ©e. C’est un pas rapide, nerveux, presque fĂ©brile. Elle rentre dans la cuisine, jette les autres lettres sur l’Ăźlot en marbre. Elle sort la photo de sa poche, la pose sous la lumiĂšre crue de la hotte aspirante. Elle prend une loupe dans le tiroir du bureau. Elle scrute l’image. Le visage de LĂ©a. Ses cils longs. La petite tache de naissance sur son cou, Ă peine visible mais prĂ©sente. C’est elle. C’est indĂ©niablement elle. HĂ©lĂšne sent une vague de chaleur, diffĂ©rente de celle du soleil, une chaleur qui vient de l’intĂ©rieur, un mĂ©lange d’amour fou et de rage pure. On lui a volĂ© sa vie. On lui a menti. Quelqu’un a pris cette photo et l’a gardĂ©e pendant vingt ans.
Le tĂ©lĂ©phone fixe sonne. Le bruit strident la fait sursauter violemment. Elle fixe l’appareil comme s’il s’agissait d’une bombe. Elle laisse sonner. Une fois. Deux fois. Trois fois. Le rĂ©pondeur se dĂ©clenche. C’est la voix de Julien, prĂ©enregistrĂ©e, professionnelle et rassurante : “Vous ĂȘtes bien chez les Valois. Laissez un message.” Un bip sonore. Puis une voix de femme, nasillarde et rapide : “Bonjour Madame Valois, c’est la secrĂ©taire du comitĂ© de campagne. Monsieur Valois m’a demandĂ© de vous rappeler de confirmer le traiteur pour la rĂ©ception de samedi. Merci.” HĂ©lĂšne Ă©coute le message sans l’entendre. Le traiteur. La rĂ©ception. Le monde de Julien continue de tourner, futile et bruyant. Mais le monde d’HĂ©lĂšne vient de s’arrĂȘter pour redĂ©marrer dans une direction totalement inconnue. Elle regarde la photo. “Je vois encore la lumiĂšre de ce jour-lĂ .” â Moi aussi, murmure HĂ©lĂšne dans le silence de la cuisine vide. Moi aussi, ma chĂ©rie.
Elle prend son sac Ă main. Elle cherche ses clĂ©s de voiture. Ses mains tremblent tellement qu’elle fait tomber le trousseau par terre. Elle se baisse pour le ramasser et reste un instant accroupie, le front contre le mĂ©tal froid du frigo. Elle pense Ă Julien, Ă son regard fuyant ce matin, Ă sa hĂąte de partir. Elle pense Ă ses nuits sans sommeil. Elle se relĂšve. Elle ne sait pas encore ce qu’elle va faire, mais elle sait ce qu’elle ne fera pas : elle ne restera pas assise Ă attendre. Elle prend la photo, la remet dans l’enveloppe, et la glisse dans son soutien-gorge, contre sa peau, tout prĂšs de son cĆur qui bat Ă tout rompre. Elle sort de la maison, laissant la porte dĂ©verrouillĂ©e, laissant le cafĂ© refroidir, laissant sa vie d’avant derriĂšre elle. Elle monte dans sa petite voiture grise. Elle dĂ©marre. Le moteur toussote un peu avant de rugir. Elle ne va pas voir la police. Pas encore. Elle va Ă la gare. Elle doit savoir d’oĂč vient exactement ce tampon postal. Roscoff. Elle rĂ©pĂšte ce nom comme une priĂšre ou une malĂ©diction. Roscoff.
Alors qu’elle conduit le long de l’allĂ©e de cyprĂšs, elle croise son propre regard dans le rĂ©troviseur. Ce ne sont plus les yeux d’une femme Ă©teinte. Ce sont les yeux d’une louve qui vient de sentir l’odeur de son petit perdu. La peur est lĂ , immense, terrifiante, mais elle est maintenant doublĂ©e d’une dĂ©termination fĂ©roce. Le soleil de midi brille toujours aussi fort, indiffĂ©rent et cruel, mais pour la premiĂšre fois en vingt ans, HĂ©lĂšne ne craint plus la lumiĂšre. Elle fonce droit dedans.
ACTE 1 â PARTIE 2
HĂ©lĂšne roule sans but prĂ©cis pendant une heure. La climatisation de la voiture souffle un air glacial sur ses mains moites, mais elle ne sent rien. Elle finit par s’arrĂȘter sur le parking d’une aire de repos, un Ăźlot de bĂ©ton et de bitume au milieu des vignes brĂ»lĂ©es par le soleil. Elle coupe le moteur. Le silence revient, lourd, seulement troublĂ© par le passage lointain des camions sur l’autoroute. Elle sort l’enveloppe de son soutien-gorge. Le papier est tiĂšde, imprĂ©gnĂ© de sa chaleur corporelle. Elle regarde la photo encore une fois. Le visage de LĂ©a. Ce sommeil paisible. Cette barrette papillon. C’est une ancre jetĂ©e dans un ocĂ©an de doutes. HĂ©lĂšne sort son tĂ©lĂ©phone portable. Elle tape “Roscoff” sur l’application de cartes. Le rĂ©sultat s’affiche : une ligne bleue traversant toute la France, du Sud-Est ensoleillĂ© Ă la pointe Nord-Ouest pluvieuse. Mille cent kilomĂštres. Onze heures de route. Un autre monde.
Elle doit rentrer. Elle ne peut pas partir comme ça, sans rien dire. Pas encore. Il faut qu’elle voie Julien. Il faut qu’elle voie son visage quand elle lui montrera la photo. C’est un test. Le test ultime de leur mariage, de leur confiance, de ces vingt annĂ©es passĂ©es Ă survivre cĂŽte Ă cĂŽte. Elle fait demi-tour. Le trajet de retour vers la maison semble durer une Ă©ternitĂ©. Chaque arbre, chaque virage lui paraĂźt Ă©tranger, comme si le paysage lui-mĂȘme savait qu’elle dĂ©tenait un secret capable de tout dĂ©truire.
Quand elle arrive, la voiture de Julien est lĂ , garĂ©e devant le garage. Il est rentrĂ© plus tĂŽt que prĂ©vu. HĂ©lĂšne respire un grand coup, lisse sa robe froissĂ©e, et entre dans la maison. La fraĂźcheur de l’intĂ©rieur la saisit. Julien est dans le salon, un verre de whisky Ă la main, ce qui est inhabituel Ă cette heure de la journĂ©e. Il regarde les informations Ă la tĂ©lĂ©vision, mais son regard est vide, fixĂ© sur un point invisible au-delĂ de l’Ă©cran. Il sursaute quand elle entre. â HĂ©lĂšne ? OĂč Ă©tais-tu ? J’ai essayĂ© de t’appeler. La secrĂ©taire m’a dit que tu ne rĂ©pondais pas. Sa voix est tendue, trop aiguĂ«. Il y a de la peur dans ses yeux, une peur qu’il essaie de masquer par de l’irritation. â J’avais besoin de faire un tour, dit-elle calmement. Juste rouler un peu. Elle pose son sac sur le canapĂ©. Elle ne s’assoit pas. Elle reste debout, face Ă lui, de l’autre cĂŽtĂ© de la table basse en verre. â Tu as bu ? demande-t-elle en dĂ©signant le verre. â Une journĂ©e difficile. Les promoteurs sont des requins. Et toi… tu as une drĂŽle de tĂȘte. Tu es pĂąle. Il s’approche d’elle, tend la main pour toucher son front. HĂ©lĂšne recule imperceptiblement. Ce mouvement de recul, infime, fige Julien. Il laisse retomber sa main. â Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il.
HĂ©lĂšne plonge la main dans sa poche. Elle sort l’enveloppe bleue. Elle ne dit rien. Elle la tend simplement vers lui. Julien fronce les sourcils. Il pose son verre sur la table. Il prend l’enveloppe. Il reconnaĂźt l’absence de timbre, l’Ă©criture manuscrite. â Qu’est-ce que c’est ? Une lettre de menace ? Encore un fou qui n’aime pas ma politique d’urbanisme ? Il rit, un rire nerveux, sans joie. Il ouvre l’enveloppe. Il en sort la photo. Le temps s’arrĂȘte dans le salon. HĂ©lĂšne observe chaque micro-expression de son mari. Elle cherche la surprise, le choc, l’espoir. Elle voit tout cela, mais elle voit aussi autre chose. Elle voit une reconnaissance immĂ©diate, suivie d’une terreur absolue. Le visage de Julien devient gris. Ses lĂšvres tremblent. Il ne respire plus. â C’est elle, murmure HĂ©lĂšne. C’est LĂ©a. Regarde la barrette, Julien. Le papillon bleu. Je la lui ai mise ce matin-lĂ . Julien lĂąche la photo comme si elle Ă©tait incandescente. Elle tombe sur le tapis, face visible. L’enfant endormie sourit aux anges entre les chaussures de cuir de son pĂšre et les sandales de sa mĂšre. â C’est un faux, lĂąche-t-il d’une voix rauque. C’est un montage. C’est… c’est ignoble. Il recule, s’Ă©loignant de la photo comme d’un animal venimeux. â Qui a envoyĂ© ça ? â Ăa vient de Bretagne. Roscoff. â La Bretagne ? Pourquoi la Bretagne ? C’est absurde. LĂ©a est… LĂ©a n’est plus lĂ , HĂ©lĂšne. Tu le sais. Nous avons acceptĂ© ça. C’est un chantage. Quelqu’un veut de l’argent pour ma campagne. Quelqu’un veut me dĂ©stabiliser. Il parle vite, trop vite. Il fait les cent pas dans le salon, agitant les mains. Il ne regarde plus la photo. Il refuse de la regarder. â Regarde-la, Julien ! insiste HĂ©lĂšne, sa voix montant dans les aigus. Regarde ta fille ! Ce n’est pas un montage. Regarde le grain de la photo. C’est un vieux Polaroid. Ăa date de l’Ă©poque. Elle Ă©tait vivante. Elle a dormi sur ce canapĂ© marron aprĂšs avoir disparu. â Tais-toi ! Le cri de Julien claque comme un coup de fouet. HĂ©lĂšne se fige. Julien ne crie jamais. Il est l’homme du calme, de la maĂźtrise. Il se passe une main sur le visage, essayant de reprendre le contrĂŽle. â Excuse-moi. Je… c’est trop dur. C’est une cruautĂ© sans nom. HĂ©lĂšne, Ă©coute-moi. Il ne faut pas s’emballer. C’est exactement ce qu’ils veulent. Ils veulent nous faire souffrir, nous donner de faux espoirs pour mieux nous briser. â “Ils” ? Qui ça “ils” ? demande HĂ©lĂšne doucement. Julien s’arrĂȘte. Il rĂ©alise qu’il en a trop dit, ou pas assez. â Je ne sais pas. Les gens malveillants. Les ennemis politiques. Je vais appeler le commissaire. Je vais leur donner ça. Ils feront une analyse. Il se prĂ©cipite vers la photo pour la ramasser, mais HĂ©lĂšne est plus rapide. Elle se jette au sol et saisit l’image. Elle la serre contre sa poitrine. â Non. Pas de police. â Quoi ? Mais tu es folle ? C’est une preuve ! Ou une tentative d’extorsion ! â Si c’est une extorsion, il y aurait une demande d’argent. Il n’y a rien. Juste une phrase. “Je vois encore la lumiĂšre de ce jour-lĂ .” C’est un message pour moi, Julien. Pas pour toi. Pas pour le candidat Ă la mairie. Pour sa mĂšre. Julien la regarde avec un mĂ©lange de pitiĂ© et de colĂšre froide. â HĂ©lĂšne, sois raisonnable. Tu ne vas pas commencer Ă jouer au dĂ©tective. Tu es fragile. Le docteur l’a dit. Le stress… â Je ne suis pas fragile ! coupe-t-elle. Je suis une mĂšre qui vient de recevoir une preuve de vie de son enfant. Et toi… toi, tu as peur. Elle le dit. Les mots flottent dans l’air. â De quoi as-tu peur, Julien ? Il se redresse de toute sa hauteur. Il ajuste sa cravate, un geste rĂ©flexe pour se redonner une contenance. â J’ai peur pour toi. J’ai peur que tu sombres Ă nouveau dans la dĂ©pression. Donne-moi cette photo. Nous la mettrons au coffre et nous laisserons les professionnels gĂ©rer ça aprĂšs les Ă©lections. â AprĂšs les Ă©lections ? rĂ©pĂšte HĂ©lĂšne, incrĂ©dule. Dans deux mois ? Tu veux attendre deux mois ? â C’est le moment le plus critique de ma carriĂšre, HĂ©lĂšne ! Je ne peux pas me permettre un scandale, une histoire de revenants, de kidnapping non rĂ©solu qui refait surface maintenant ! La presse va se dĂ©chaĂźner. Ils vont fouiller notre vie, notre passĂ©… Il s’interrompt. Il a dit “notre passĂ©”. HĂ©lĂšne le voit. Elle voit la sueur perler sur ses tempes. â Notre passĂ© est propre, non ? demande-t-elle, scrutant ses yeux. Nous n’avons rien Ă cacher. Nous sommes les victimes. â Bien sĂ»r, dit-il hĂątivement. Bien sĂ»r. Mais les journalistes salissent tout. S’il te plaĂźt, HĂ©lĂšne. Pour nous. Pour moi. Range cette photo. Oublie-la pour ce soir. Nous avons le dĂźner chez les Vernet.
HĂ©lĂšne le regarde longuement. Elle voit un Ă©tranger. Un homme qui calcule le coĂ»t politique de la rĂ©surrection de sa fille. Mais elle voit aussi autre chose, tapis au fond de ses pupilles : une panique pure. Julien ne pense pas que c’est un faux. Il sait que c’est vrai. Et cela le terrifie. â D’accord, ment-elle. Le mensonge glisse sur sa langue avec une facilitĂ© dĂ©concertante. â D’accord. Je suis fatiguĂ©e. Je suis bouleversĂ©e. Peut-ĂȘtre que tu as raison. C’est peut-ĂȘtre une blague horrible. La tension retombe instantanĂ©ment dans les Ă©paules de Julien. Il soupire, soulagĂ©. Il s’approche d’elle, l’enlace maladroitement. HĂ©lĂšne reste rigide, les bras ballants. â Je savais que tu comprendrais, murmure-t-il dans ses cheveux. On va gĂ©rer ça ensemble. Mais pas ce soir. Allez, va te prĂ©parer. Mets ta belle robe.
Une heure plus tard, ils sont dans la voiture, une berline noire et lustrĂ©e. HĂ©lĂšne porte la robe bleu nuit. Elle est maquillĂ©e, coiffĂ©e, superbe. Mais Ă l’intĂ©rieur, elle brĂ»le. La photo est restĂ©e Ă la maison, cachĂ©e non pas dans le coffre, mais sous la doublure de sa valise, au fond du dressing. Le dĂźner chez les Vernet est un supplice raffinĂ©. Une grande table dressĂ©e dans un jardin, sous les lampions. Des rires, du champagne, des conversations sur le prix de l’immobilier et la crise des dĂ©chets. Julien est dans son Ă©lĂ©ment. Il rit fort, serre des mains, charme les Ă©pouses des notables. Il boit plus que de raison, encore. HĂ©lĂšne l’observe depuis l’autre bout de la table. Elle le voit vĂ©rifier son tĂ©lĂ©phone toutes les cinq minutes. Il ne l’Ă©coute pas, il regarde l’Ă©cran, tape des messages frĂ©nĂ©tiques sous la nappe. Ă un moment, entre le fromage et le dessert, Julien se lĂšve. â Veuillez m’excuser, une urgence pour le chantier du stade, dit-il avec un sourire d’excuse parfait. Il s’Ă©loigne vers la terrasse sombre. HĂ©lĂšne attend dix secondes, puis se lĂšve Ă son tour. â Je vais juste me repoudrer le nez, dit-elle Ă sa voisine. Elle ne va pas aux toilettes. Elle suit Julien. Elle marche pieds nus dans l’herbe pour ne pas faire de bruit. Il est lĂ -bas, prĂšs de la piscine Ă©clairĂ©e de l’intĂ©rieur, dos Ă la maison. Il a son tĂ©lĂ©phone Ă l’oreille. Sa voix est basse, sifflante, agressive. HĂ©lĂšne se cache derriĂšre un gros pot de terre cuite contenant un olivier. Elle tend l’oreille. Le vent porte des bribes de conversation. â … Je m’en fous de combien ça coĂ»te… Retrouve la trace… Non, elle ne peut pas ĂȘtre revenue… Agathe est morte, tu me l’as confirmĂ© il y a dix ans ! … Alors qui ? Qui a envoyĂ© cette photo ? … C’est impossible… Cherche Ă Roscoff. Oui, Roscoff ! … DĂ©brouille-toi, Morvan. Si ça sort, je te coule avec moi.
HĂ©lĂšne plaque ses mains sur sa bouche. Agathe. Ce prĂ©nom la frappe comme une balle. Agathe. Elle se souvient d’Agathe. La jeune femme qui venait faire du mĂ©nage et du baby-sitting quand LĂ©a Ă©tait petite. Une fille discrĂšte, un peu triste, aux yeux sombres. Elle avait dĂ©missionnĂ© brusquement quelques mois avant la disparition de LĂ©a. Elle avait dit qu’elle partait dans le Nord pour se marier. HĂ©lĂšne ne l’avait jamais revue. Pourquoi Julien parle-t-il d’elle ? Pourquoi sait-il qu’elle est morte ? Et pourquoi paie-t-il un certain Morvan pour “retrouver la trace” ? La vĂ©ritĂ©, encore floue, commence Ă prendre une forme monstrueuse dans l’esprit d’HĂ©lĂšne. Julien n’est pas seulement un pĂšre en deuil. Il est complice. Ou du moins, il sait. Il a toujours su quelque chose. Elle recule doucement, puis court vers la maison, remet ses chaussures, et retourne Ă table. Quand Julien revient, cinq minutes plus tard, il est livide mais souriant. Il croise le regard d’HĂ©lĂšne. Elle lui sourit en retour. Un sourire froid, mĂ©canique, terrifiant de perfection. Elle vient de dĂ©cider de son sort. Elle ne lui posera plus de questions. Elle ne lui fera plus confiance. La guerre est dĂ©clarĂ©e, et elle se jouera en silence.
Le retour Ă la maison se fait dans un silence de mort. Julien s’endort presque immĂ©diatement, assommĂ© par l’alcool et le stress. HĂ©lĂšne reste Ă©veillĂ©e dans son lit jumeau, les yeux grands ouverts dans l’obscuritĂ©. Elle Ă©coute la respiration rĂ©guliĂšre de l’homme qu’elle a aimĂ©, de l’homme qui dort Ă cĂŽtĂ© d’elle depuis trente ans. C’est le souffle d’un Ă©tranger. Ă trois heures du matin, elle se lĂšve. Elle bouge comme une ombre. Elle prend une petite valise. Elle y met des vĂȘtements chauds, des pulls, un impermĂ©able. Elle sait qu’en Bretagne, le temps change vite. Elle prend ses carnets de croquis, son argent liquide qu’elle garde en rĂ©serve dans une boĂźte Ă thĂ©, sa carte bancaire personnelle. Elle descend dans la cuisine. Elle Ă©crit un mot sur le bloc-notes aimantĂ© sur le frigo. “Julien, je n’en peux plus. J’ai besoin de rĂ©flĂ©chir. Je vais passer quelques jours chez ma cousine Sophie Ă Lyon. Ne t’inquiĂšte pas. GĂšre ta campagne. Je t’appellerai.” C’est un mensonge parfait. Sophie habite bien Ă Lyon, mais HĂ©lĂšne ne l’a pas vue depuis cinq ans. Julien sera soulagĂ©. Il pensera qu’elle fuit la pression, qu’elle est faible. Il ne se doutera pas qu’elle part vers le nord, vers la pluie, vers la vĂ©ritĂ©.
Elle sort de la maison. La nuit est fraĂźche, parfumĂ©e de thym et de romarin. Elle charge sa valise dans le coffre. Elle s’installe au volant. Avant de dĂ©marrer, elle regarde la façade de la maison. La fenĂȘtre de la chambre de LĂ©a est noire. â J’arrive, chuchote-t-elle. Maman arrive. Elle dĂ©marre sans allumer les phares, roulant au pas jusqu’Ă la sortie de la propriĂ©tĂ© pour ne pas rĂ©veiller Julien. Une fois sur la route principale, elle allume les feux. Le faisceau lumineux dĂ©chire la nuit. Elle appuie sur l’accĂ©lĂ©rateur. Direction l’autoroute A7, puis cap au Nord-Ouest.
La traversĂ©e de la France commence. HĂ©lĂšne roule comme une automate. Les kilomĂštres dĂ©filent. Avignon, Valence, Lyon… Le soleil se lĂšve alors qu’elle dĂ©passe MĂącon. Le paysage change. Les vignes laissent place aux pĂąturages, les toits de tuiles rouges aux toits d’ardoise grise. La lumiĂšre change aussi. Elle devient plus blanche, plus diffuse. HĂ©lĂšne ne s’arrĂȘte que pour prendre de l’essence et boire du cafĂ© noir, amer comme sa colĂšre. Dans la voiture, seule avec ses pensĂ©es, elle refait le film de sa vie. Elle cherche les indices qu’elle a manquĂ©s. Les regards Ă©changĂ©s entre Julien et Agathe Ă l’Ă©poque ? Elle ne se souvient de rien de suspect. Agathe Ă©tait si effacĂ©e. Julien Ă©tait si… occupĂ©. Mais il y a ces virements bancaires dont il parlait au tĂ©lĂ©phone. “Je m’en fous de combien ça coĂ»te”. Il paie quelqu’un depuis longtemps. La fatigue commence Ă se faire sentir, une lourdeur dans les paupiĂšres, mais l’adrĂ©naline la tient Ă©veillĂ©e. Vers quatorze heures, le ciel se couvre. De gros nuages gris, lourds de pluie, roulent depuis l’ocĂ©an Atlantique. Elle entre en Bretagne. Le panneau “Bienvenue en FinistĂšre” (La fin de la terre) lui donne un frisson. C’est ici que le monde finit. C’est ici que le sien va peut-ĂȘtre recommencer.
Roscoff. C’est une ville portuaire, ancienne citĂ© de corsaires, tournĂ©e vers la mer et l’Angleterre. Les maisons sont en granit, solides, trapues, construites pour rĂ©sister aux tempĂȘtes. HĂ©lĂšne arrive en fin d’aprĂšs-midi. Il pleut. Une pluie fine, pĂ©nĂ©trante, qui enveloppe la ville d’un voile mĂ©lancolique. L’odeur est diffĂ©rente ici : ça sent le sel, les algues, le goĂ©mon pourrissant sur la plage. HĂ©lĂšne gare sa voiture prĂšs du vieux port. Elle est Ă©puisĂ©e, ses membres sont raides aprĂšs onze heures de conduite. Elle sort de la voiture. Le vent lui fouette le visage, dĂ©coiffant son brushing parfait, mais elle s’en moque. Elle se sent vivante. Elle entre dans un petit hĂŽtel face Ă la mer, “L’HĂŽtel des Embruns”. Le rĂ©ceptionniste, un homme ĂągĂ© avec une casquette de marin, la regarde avec curiositĂ©. Une femme si Ă©lĂ©gante, seule, sans rĂ©servation, avec des cernes violets sous les yeux. â Une chambre pour une nuit, dit-elle. Ou peut-ĂȘtre plus. â Vue mer ? â Peu importe. Juste un lit. Elle monte dans sa chambre. Elle est petite, dĂ©corĂ©e de papier peint Ă fleurs fanĂ©es, mais propre. Il y a une fenĂȘtre qui donne sur le port. On entend le tintement des mĂąts des bateaux qui s’entrechoquent. HĂ©lĂšne pose sa valise. Elle s’assoit sur le lit. Elle sort la photo. Elle la pose sur la table de nuit. Maintenant, elle est lĂ . Roscoff est petit. Mais par oĂč commencer ? Elle regarde la photo. “Je vois encore la lumiĂšre de ce jour-lĂ .” C’est une phrase poĂ©tique, Ă©trange. Elle dĂ©cide de sortir. Elle ne peut pas rester enfermĂ©e. Elle marche dans les rues Ă©troites. Elle passe devant une librairie, “L’Ăcume des Pages”. La vitrine est Ă©clairĂ©e d’une lumiĂšre jaune chaleureuse. HĂ©lĂšne s’arrĂȘte. Dans la vitrine, il y a des livres sur l’histoire locale, des romans policiers, et des cartes postales. Elle entre. La clochette de la porte tinte. Une odeur de vieux papier et de cafĂ© l’accueille. Il n’y a personne, sauf une jeune femme derriĂšre le comptoir, en train de ranger des livres sur une Ă©tagĂšre haute. Elle est de dos. Elle porte un gros pull en laine gris et un jean. Ses cheveux sont chĂątains, relevĂ©s en une queue de cheval lĂąche. â Bonjour, dit HĂ©lĂšne. La jeune femme se retourne. Elle a un visage doux, un peu rond, des lunettes Ă monture Ă©caille. Elle sourit. â Bonjour madame. Je peux vous aider ? HĂ©lĂšne s’approche. Elle sort la photo de son sac Ă main, hĂ©site une seconde. C’est fou. C’est insensĂ© de montrer ça Ă une inconnue. Mais l’instinct, encore lui. â Je cherche… je cherche quelqu’un. Une jeune femme. Elle a peut-ĂȘtre mon Ăąge, enfin non, elle est beaucoup plus jeune. Vingt-huit ans. Elle a peut-ĂȘtre vĂ©cu ici avec une femme plus ĂągĂ©e, une certaine Agathe. La libraire fronce les sourcils, rĂ©flĂ©chit. â Agathe ? Agathe Le Braz ? Le nom de famille frappe HĂ©lĂšne. Agathe Le Braz. Elle ne connaissait pas son nom de famille Ă l’Ă©poque, ou elle l’avait oubliĂ©. â Peut-ĂȘtre. Elle est… elle est dĂ©cĂ©dĂ©e il y a quelques annĂ©es ? â Oui, la pauvre dame qui habitait prĂšs du phare. Elle est morte d’un cancer il y a deux ans. C’Ă©tait une femme trĂšs solitaire. â Et… elle avait une fille ? La libraire hoche la tĂȘte. â Oui. Camille. Une fille trĂšs discrĂšte, comme sa mĂšre. Elle vient souvent ici. Elle adore la poĂ©sie. Camille. Le nom rĂ©sonne dans la tĂȘte d’HĂ©lĂšne. Pas LĂ©a. Camille. â Camille… rĂ©pĂšte HĂ©lĂšne. Est-ce qu’elle… est-ce qu’elle ressemble à ça ? Elle tend la photo du Polaroid. La libraire regarde l’image de la petite fille. Elle sourit tristement. â C’est une photo d’enfant. C’est difficile Ă dire. Mais Camille a ces yeux-lĂ . Un peu tristes, un peu lointains. â OĂč est-ce que je peux la trouver ? demande HĂ©lĂšne, sa voix se brisant. La libraire la regarde avec attention. Elle sent la dĂ©tresse de cette femme, l’urgence. â Camille travaille Ă la criĂ©e, au port, le matin. Mais l’aprĂšs-midi, elle aime aller lire sur le banc face Ă l’Ăźle de Batz. Au bout de la jetĂ©e. Elle y est souvent Ă cette heure-ci, mĂȘme quand il pleut.
HĂ©lĂšne murmure un merci inaudible et sort en courant. Elle court sous la pluie vers la jetĂ©e. Le vent est fort, il manque de l’emporter. La jetĂ©e de pierre s’avance dans la mer grise et agitĂ©e. Au bout, il y a une silhouette. Une silhouette encapuchonnĂ©e, assise sur un banc de pierre, face Ă l’ocĂ©an dĂ©chaĂźnĂ©. HĂ©lĂšne ralentit. Son cĆur bat si fort qu’il lui fait mal aux cĂŽtes. Elle s’approche. Le bruit des vagues couvre ses pas. Elle arrive Ă deux mĂštres du banc. La silhouette ne bouge pas. â Camille ? dit HĂ©lĂšne. La jeune femme sursaute. Elle se tourne lentement. Elle baisse sa capuche. Le temps s’abolit. Ce ne sont pas les traits de la petite fille de huit ans. C’est un visage de femme. Mais les yeux… ces yeux verts persillĂ©s de jaune, ces yeux qui ont fixĂ© HĂ©lĂšne tant de fois au-dessus d’un bol de chocolat chaud. Et cette façon de pencher la tĂȘte sur le cĂŽtĂ© quand elle est surprise. C’est elle. C’est LĂ©a. HĂ©lĂšne ouvre la bouche, mais aucun son ne sort. Ses jambes cĂšdent. Elle tombe Ă genoux sur le pavĂ© mouillĂ© de la jetĂ©e, les mains tendues vers cette Ă©trangĂšre qui est sa chair et son sang. Camille ne recule pas. Elle regarde HĂ©lĂšne avec une intensitĂ© insoutenable. Elle ne semble pas surprise. Elle semble attendre ce moment depuis une Ă©ternitĂ©. Elle se lĂšve doucement. Elle fouille dans la poche de son manteau et en sort quelque chose. Elle tend la main vers HĂ©lĂšne. Dans sa paume, mouillĂ© par la pluie, brille un petit objet en plastique bleu. La barrette papillon.
ACTE 1 â PARTIE 3
La pluie Ă Roscoff n’est pas comme la pluie ailleurs. Elle ne tombe pas, elle enveloppe. Elle est salĂ©e, froide, et elle pĂ©nĂštre jusqu’aux os en quelques secondes. Sur la jetĂ©e de pierre, deux femmes se font face, isolĂ©es du reste du monde par un rideau d’eau grise. HĂ©lĂšne est toujours Ă genoux. Ses collants sont dĂ©chirĂ©s par le granit rugueux, ses genoux saignent peut-ĂȘtre, mais elle ne sent rien. Elle ne sent que la prĂ©sence magnĂ©tique de la jeune femme debout devant elle. Camille. LĂ©a. Le passĂ© et le prĂ©sent qui se tĂ©lescopent violemment. Dans la paume de Camille, le petit papillon en plastique bleu luit faiblement sous la lumiĂšre des rĂ©verbĂšres qui viennent de s’allumer le long du port. C’est un objet dĂ©risoire, un bibelot Ă deux francs achetĂ© sur un marchĂ© de Provence, mais en cet instant, il pĂšse plus lourd que tout l’or du monde. Il est la clĂ© qui ouvre la porte de l’enfer et du paradis simultanĂ©ment.
HĂ©lĂšne lĂšve une main tremblante. Elle n’ose pas toucher le visage de Camille, de peur qu’elle ne s’Ă©vapore comme une illusion optique, un mirage nĂ© de sa fatigue et de son chagrin. Alors, elle touche le papillon. Ses doigts effleurent la paume de la jeune femme. La peau est chaude. Vivante. Un courant Ă©lectrique traverse HĂ©lĂšne, une dĂ©charge si puissante qu’elle lui coupe le souffle. â C’est Ă toi, murmure HĂ©lĂšne. Sa voix est cassĂ©e, mĂ©connaissable, noyĂ©e par le bruit du ressac et du vent. Camille referme doucement ses doigts sur la barrette, emprisonnant le papillon. Elle ne sourit pas. Son visage est grave, illisible. â C’Ă©tait Ă moi, corrige-t-elle. Dans une autre vie. Elle tend l’autre main vers HĂ©lĂšne. Pas pour l’embrasser, mais pour l’aider Ă se relever. C’est un geste poli, presque distant, le geste qu’on aurait pour une Ă©trangĂšre qui a trĂ©buchĂ© dans la rue. HĂ©lĂšne saisit cette main. Elle s’y agrippe. Elle se hisse sur ses jambes flageolantes. Elles sont debout l’une face Ă l’autre, trempĂ©es, les cheveux collĂ©s au visage. â On ne peut pas rester lĂ , dit Camille. Vous allez attraper froid. “Vous”. Le vouvoiement frappe HĂ©lĂšne en plein cĆur. C’est une barriĂšre, un mur de glace dressĂ© entre la mĂšre et l’enfant. Mais elle ne dit rien. Elle hoche la tĂȘte, docile. Elle suivrait cette jeune femme n’importe oĂč, mĂȘme au fond de l’ocĂ©an. â Il y a un cafĂ© juste en face. “L’Abri du Marin”. C’est calme. Venez.
Elles marchent cĂŽte Ă cĂŽte sans se toucher. HĂ©lĂšne dĂ©vore le profil de Camille des yeux. Elle cherche les ressemblances. Le nez droit, un peu retroussĂ©. C’est le nez de sa grand-mĂšre maternelle. La dĂ©marche, souple, un peu voĂ»tĂ©e contre le vent. C’est la dĂ©marche d’HĂ©lĂšne. Mais il y a aussi tant de choses Ă©trangĂšres. Cette assurance silencieuse. Cette façon de serrer les mĂąchoires. HĂ©lĂšne se demande ce qu’elle a vĂ©cu, ce qu’elle a souffert, qui elle est devenue loin d’elle. Elles entrent dans le cafĂ©. La chaleur est brutale, chargĂ©e d’odeurs de crĂȘpes, de cidre et de cafĂ© fort. Il y a peu de monde. Quelques vieux pĂȘcheurs au comptoir qui se taisent en les voyant entrer. Elles s’assoient Ă une table au fond, prĂšs d’un radiateur en fonte. HĂ©lĂšne ne peut s’empĂȘcher de grelotter, une rĂ©action retardĂ©e du corps qui relĂąche la tension. Une serveuse s’approche. â Deux chocolats chauds, commande Camille sans demander l’avis d’HĂ©lĂšne. HĂ©lĂšne sourit faiblement. LĂ©a adorait le chocolat chaud. C’est un petit lien, un fil tĂ©nu qui subsiste. â Alors, c’est vous, dit Camille une fois la serveuse partie. HĂ©lĂšne Valois. Elle prononce ce nom comme si elle le goĂ»tait, cherchant s’il est amer ou sucrĂ©. â Je suis ta mĂšre, souffle HĂ©lĂšne. Camille baisse les yeux vers ses mains posĂ©es Ă plat sur la table en bois verni. Elle n’a pas les mains manucurĂ©es d’une pianiste. Elle a des mains de travailleuse, les ongles courts, la peau un peu rĂȘche. â Je sais, dit-elle. Biologiquement. Je sais. J’ai vu les photos dans les journaux, Ă la bibliothĂšque. J’ai fait mes recherches aprĂšs… aprĂšs la mort de Maman. HĂ©lĂšne se raidit. “Maman”. Elle parle d’Agathe. La voleuse d’enfant. Celle qui a pris sa place. Une jalousie fĂ©roce, irrationnelle, mord les entrailles d’HĂ©lĂšne. â Tu l’appelles Maman ? demande HĂ©lĂšne, la voix tremblante d’indignation contenue. Camille lĂšve les yeux. Son regard est dur, dĂ©fensif. â Elle m’a Ă©levĂ©e. Elle m’a aimĂ©e. Elle m’a appris Ă lire, Ă faire du vĂ©lo, Ă soigner mes bobos. Elle n’Ă©tait pas parfaite, mais elle Ă©tait lĂ . Tous les jours. Pendant vingt ans. â Elle t’a volĂ©e ! s’Ă©crie HĂ©lĂšne, un peu trop fort. Les tĂȘtes se tournent vers elles. Elle baisse le ton, se penche en avant. Elle t’a arrachĂ©e Ă nous. Ă moi. Tu as idĂ©e de ce que j’ai vĂ©cu ? Le vide ? Le silence ? Sa chambre est restĂ©e intacte, LĂ©a. Intacte ! â Je ne m’appelle plus LĂ©a, coupe sĂšchement la jeune femme. Je m’appelle Camille. C’est le nom qu’elle m’a donnĂ©. Et pour ce qui est de voler… c’est plus compliquĂ© que ça. Les chocolats arrivent. La vapeur monte entre elles, crĂ©ant un brouillard odorant. HĂ©lĂšne attrape sa tasse Ă deux mains pour se rĂ©chauffer, pour s’ancrer dans le rĂ©el. â Explique-moi, dit HĂ©lĂšne. Je t’en supplie. J’ai besoin de comprendre. Pourquoi ? Pourquoi Agathe ? Elle travaillait pour nous. Elle semblait gentille, timide. Je lui faisais confiance. Camille prend une gorgĂ©e, se brĂ»le un peu, grimace. â Elle m’a tout racontĂ© avant de mourir. Sur son lit d’hĂŽpital. Elle voulait partir la conscience tranquille. Elle m’a dit… elle m’a dit que vous ne vouliez plus de moi. HĂ©lĂšne pose sa tasse avec un bruit sec. Le liquide brun dĂ©borde un peu sur la soucoupe. â C’est un mensonge abject ! â Laissez-moi finir, dit Camille avec une autoritĂ© surprenante. Elle m’a dit que mon pĂšre… que Julien… avait des problĂšmes. Qu’il ne voulait pas d’enfant dans ses jambes Ă ce moment-lĂ . Qu’il y avait une crise. Et qu’ils avaient passĂ© un accord. Elle devait me garder “quelque temps”. Juste pour que l’orage passe. Et puis, elle s’est attachĂ©e. Elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Elle a dĂ©cidĂ© de partir, de m’emmener loin. Elle pensait me sauver. HĂ©lĂšne Ă©coute, horrifiĂ©e. C’est un mĂ©lange de vĂ©ritĂ©s tordues et de mensonges rassurants qu’Agathe a servis Ă l’enfant pour se faire aimer. â Elle t’a menti, Camille. Ton pĂšre et moi, nous t’avons cherchĂ©e partout. La police, les affiches, les dĂ©tective privĂ©s… Nous n’avons jamais cessĂ© de t’aimer. Jamais. Camille observe HĂ©lĂšne. Elle semble chercher la faille, le mensonge. Elle voit les rides au coin des yeux d’HĂ©lĂšne, la douleur brute, sincĂšre. Elle semble s’adoucir un peu. â Je veux bien vous croire, dit-elle doucement. Pour vous. Je vois bien que vous souffrez. C’est pour ça que j’ai envoyĂ© la photo. Je ne voulais pas… je ne voulais pas vous faire du mal. Je voulais juste savoir. â Savoir quoi ? â Savoir si c’Ă©tait vrai. Si j’avais Ă©tĂ© abandonnĂ©e ou volĂ©e. Parce que si j’ai Ă©tĂ© volĂ©e… alors toute ma vie est bĂątie sur un crime. Et l’amour que j’ai pour elle… pour Agathe… est un poison. Une larme roule sur la joue de Camille. HĂ©lĂšne tend la main, et cette fois, Camille ne recule pas. HĂ©lĂšne pose sa main sur celle de sa fille. C’est le premier contact rĂ©el, apaisĂ©. â Tu as Ă©tĂ© volĂ©e, ma chĂ©rie. Mais ce n’est pas ta faute. Et ce n’est peut-ĂȘtre mĂȘme pas entiĂšrement la faute de cette femme, si elle Ă©tait malade, ou folle. Mais nous, nous t’aimions. Il y a un silence. Un silence lourd, Ă©pais. Camille retire doucement sa main. Elle semble hĂ©siter. Elle tourne sa cuillĂšre dans sa tasse vide. â Il y a autre chose, dit-elle. Son ton a changĂ©. Il est plus bas, plus inquiet. â Quoi ? demande HĂ©lĂšne. â C’est un souvenir. Un souvenir que j’ai toujours eu, mais que je croyais ĂȘtre un rĂȘve. Ou une invention de mon esprit pour combler les trous. Camille lĂšve les yeux vers HĂ©lĂšne. Son regard est perçant, d’une luciditĂ© effrayante. â Le jour oĂč je suis partie. Le quatorze juillet. Il faisait trĂšs chaud. Je jouais avec mon vĂ©lo. Agathe est arrivĂ©e Ă pied. Elle m’a dit : “Viens, on va acheter une glace, papa est d’accord”. HĂ©lĂšne hoche la tĂȘte, les larmes aux yeux. â J’Ă©tais dans la cuisine… Je ne l’ai pas vue arriver. â Je sais, continue Camille. J’ai laissĂ© mon vĂ©lo. J’ai pris la main d’Agathe. On a marchĂ© vers le portail. Et lĂ … il y avait une voiture. Une voiture noire qui arrivait. Elle s’est arrĂȘtĂ©e Ă notre hauteur. La vitre s’est baissĂ©e. Le cĆur d’HĂ©lĂšne s’arrĂȘte. Une voiture noire. Julien avait une voiture noire Ă l’Ă©poque. Une Peugeot 607. â C’Ă©tait papa, dit Camille. C’Ă©tait Julien. HĂ©lĂšne retient son souffle. Le monde autour d’elle se met Ă tourner au ralenti. â Qu’est-ce qu’il a fait ? demande-t-elle dans un murmure. â Je lui ai fait coucou, dit Camille. J’Ă©tais contente. Je pensais qu’il allait nous emmener. J’ai criĂ© “Papa, on va manger une glace !”. Elle marque une pause. Elle semble revivre la scĂšne. Elle fronce les sourcils, comme une enfant qui ne comprend pas la rĂ©action des adultes. â Il m’a regardĂ©e. Il avait ses lunettes de soleil, mais je sais qu’il m’a regardĂ©e. Il n’a pas souri. Il n’a rien dit. Il a juste… il a juste hochĂ© la tĂȘte. Un petit signe, vers Agathe. Comme pour dire “Allez-y”. Ou “DĂ©pĂȘchez-vous”. Et puis la vitre est remontĂ©e. Et il a avancĂ© vers la maison. HĂ©lĂšne se sent partir. Le sang quitte son visage. Elle a envie de vomir. â Non… balbutie-t-elle. Non, ce n’est pas possible. Il rentrait dĂ©jeuner. Il… il m’aurait dit… Il aurait hurlĂ© s’il t’avait vue partir avec elle. â Il m’a vue, HĂ©lĂšne. Camille ne dit plus “vous”. Elle dit “HĂ©lĂšne”. â Je m’en souviens parfaitement maintenant. C’est l’image la plus nette que j’ai. Le soleil sur la carrosserie noire. Le bruit du moteur. Et ce signe de tĂȘte. C’Ă©tait une autorisation. â C’Ă©tait une condamnation, murmure HĂ©lĂšne. Tout s’Ă©claire. Tout prend sens. L’attitude de Julien pendant vingt ans. Son refus de parler d’Agathe. Sa façon de fuir la maison. Son acharnement au travail. Ce n’Ă©tait pas le deuil. C’Ă©tait la culpabilitĂ©. Et la conversation tĂ©lĂ©phonique d’hier soir… “Agathe est morte, tu me l’as confirmĂ©…”. Il savait. Il a toujours su. Il l’a laissĂ©e partir. Il a laissĂ© sa propre fille partir avec une femme instable, pour cacher quoi ? Une liaison ? Une grossesse illĂ©gitime ? Pour protĂ©ger sa prĂ©cieuse rĂ©putation d’architecte mondain ? HĂ©lĂšne serre les poings si fort que ses ongles s’enfoncent dans sa chair. Une colĂšre froide, absolue, remplace la douleur. Elle n’est plus la mĂšre Ă©plorĂ©e. Elle est la juge, le jurĂ© et le bourreau. â Il savait, dit HĂ©lĂšne, la voix blanche. Il nous a trahies toutes les deux. Camille observe sa mĂšre biologique. Elle voit la transformation s’opĂ©rer sous ses yeux. La femme fragile en robe de soirĂ©e froissĂ©e devient une statue de pierre. â Qu’est-ce qu’on fait ? demande Camille. Ce “on” est une victoire. C’est le dĂ©but d’une alliance. HĂ©lĂšne se lĂšve. Elle jette un billet sur la table pour payer les consommations. â On ne reste pas ici. Tu ne peux pas rester ici, seule, avec tes doutes. â Je ne peux pas partir comme ça. J’ai mon travail, mon appartement… â C’est provisoire, tranche HĂ©lĂšne. Tu as besoin de rĂ©ponses. De vraies rĂ©ponses. Pas celles d’une femme mourante, ni mes suppositions. Tu as besoin de l’entendre de sa bouche Ă lui. â Tu veux que je vienne en Provence ? demande Camille avec apprĂ©hension. Retourner lĂ -bas ? â Je veux que tu viennes voir l’homme qui t’a vendue, dit HĂ©lĂšne cruellement. Je veux qu’il te voie. Je veux voir son visage quand tu entreras dans la piĂšce. Je veux qu’il s’effondre. Camille hĂ©site. Elle a peur. C’est une chose d’envoyer une lettre anonyme, c’en est une autre d’affronter le monstre en face. Mais elle voit la dĂ©termination d’HĂ©lĂšne. Elle sent que cette femme ne la lĂąchera plus jamais. Et au fond, elle aussi a besoin de ça. Elle a besoin de fermer la boucle. â D’accord, dit Camille. Mais je ne dors pas dans cette maison. Je ne dors pas dans la chambre… la chambre du mausolĂ©e. â On ira Ă l’hĂŽtel, promet HĂ©lĂšne. On ne lui dira rien. On arrivera par surprise. Il est en pleine campagne Ă©lectorale. Il se croit intouchable. On va le dĂ©truire, Camille. On va dĂ©truire son mensonge.
Elles sortent du cafĂ©. La pluie a cessĂ©, mais le vent souffle toujours, chassant les nuages pour rĂ©vĂ©ler une lune pĂąle et froide. â Passe chez toi prendre des affaires, dit HĂ©lĂšne. Je t’attends dans ma voiture. Camille hoche la tĂȘte et s’Ă©loigne vers une petite rue sombre. HĂ©lĂšne la regarde partir, vĂ©rifiant qu’elle ne disparaĂźt pas Ă nouveau. Puis elle marche vers sa voiture. Elle sort son tĂ©lĂ©phone. Cinquante appels manquĂ©s de Julien. Vingt messages. “OĂč es-tu ?” “Sophie dit que tu n’es pas Ă Lyon. RĂ©ponds-moi !” “HĂ©lĂšne, ne fais pas de bĂȘtises.” “Je m’inquiĂšte pour toi.” HĂ©lĂšne lit les messages avec un rictus de dĂ©goĂ»t. Il ne s’inquiĂšte pas pour elle. Il s’inquiĂšte pour son chĂąteau de cartes. Elle compose un message, un seul. “Tout va bien. J’avais besoin de voir la mer. Je rentre demain. PrĂ©pare-toi pour le grand meeting de vendredi. J’aurai une surprise pour toi.” Elle appuie sur envoyer. C’est cruel. C’est ambigu. C’est parfait. Camille revient avec un sac de voyage en toile. Elle monte dans la voiture, cĂŽtĂ© passager. L’habitacle est petit, intime. HĂ©lĂšne dĂ©marre le moteur. â Tu es prĂȘte ? demande HĂ©lĂšne. Camille attache sa ceinture. Elle regarde devant elle, vers le sud, vers cette route qui va les ramener vingt ans en arriĂšre. â Je ne sais pas, dit-elle honnĂȘtement. â Moi non plus, avoue HĂ©lĂšne. Mais on n’a pas le choix. C’est notre histoire. Il faut qu’on Ă©crive la fin. La voiture s’Ă©lance sur le quai, fait demi-tour et quitte le port de Roscoff. Les phares percent la nuit. Dans le rĂ©troviseur, la mer disparaĂźt. Devant elles, l’autoroute s’Ă©tire comme un long ruban noir. Le voyage du retour commence. Ce n’est pas un voyage de vacances. C’est une marche vers la guerre. Dans le silence de la voiture, deux inconnues liĂ©es par le sang et le secret Ă©coutent le ronronnement du moteur, chacune perdue dans ses pensĂ©es, mais unies par une mĂȘme cible : Julien Valois.
HĂ©lĂšne jette un coup d’Ćil Ă Camille qui s’est endormie, la tĂȘte contre la vitre. Elle ressemble tellement Ă l’enfant du Polaroid. HĂ©lĂšne sent une vague de tendresse immense la submerger, immĂ©diatement suivie par une vague de haine tout aussi puissante pour l’homme qui les a privĂ©es de ces vingt annĂ©es. â Dors, ma chĂ©rie, chuchote HĂ©lĂšne. Prends des forces. Tu vas en avoir besoin. Parce que quand nous arriverons, le ciel va nous tomber sur la tĂȘte.
La voiture file vers le sud, emportant avec elle la tempĂȘte qui va ravager la Provence.
ACTE 2 â PARTIE 1
Le retour est un long tunnel de silence et de paysages qui dĂ©filent Ă l’envers. Onze heures de route pour remonter le temps. Onze heures pour passer de la grisaille humide et salĂ©e du FinistĂšre Ă la fournaise sĂšche et odorante de la Provence. Dans l’habitacle confinĂ© de la voiture, HĂ©lĂšne et Camille Ă©changent peu de mots. C’est un silence dense, chargĂ© d’observation mutuelle. HĂ©lĂšne conduit avec une prĂ©cision mĂ©canique, les mains crispĂ©es sur le volant, les yeux fixĂ©s sur la route, mais son esprit est tout entier tournĂ© vers la passagĂšre Ă sa droite. Camille dort par intermittence. Quand elle dort, sa tĂȘte bascule lĂ©gĂšrement sur le cĂŽtĂ©, sa bouche s’entrouvre, et elle redevient l’enfant de huit ans. Quand elle se rĂ©veille, elle a le regard dur et mĂ©fiant d’une femme qui a appris Ă se dĂ©fendre seule.
Elles traversent la Loire, le Massif Central, la vallĂ©e du RhĂŽne. Ă chaque kilomĂštre vers le sud, la lumiĂšre change. Elle devient plus crue, plus blanche. Le ciel perd ses nuances de gris pour devenir d’un bleu impitoyable. Les arbres changent aussi : les chĂȘnes et les sapins laissent la place aux cyprĂšs, ces doigts noirs pointĂ©s vers le ciel comme des avertissements, et aux oliviers tortueux. Vers Valence, Camille se redresse. Elle regarde le paysage aride. â Je me souviens de cette lumiĂšre, dit-elle doucement. HĂ©lĂšne jette un coup d’Ćil rapide. â C’est la lumiĂšre de chez toi. â Non, corrige Camille. C’est la lumiĂšre d’avant. Chez moi, c’est lĂ -haut. Avec la pluie et le vent. Ici… c’est trop lumineux. On ne peut rien cacher ici. HĂ©lĂšne sourit amĂšrement. â DĂ©trompe-toi. On cache beaucoup de choses sous le soleil. Les ombres sont plus noires quand le soleil est fort.
Elles arrivent en vue de la maison en fin d’aprĂšs-midi. La chaleur est Ă son comble. Les cigales chantent, ce bruit strident et continu qui, pour HĂ©lĂšne, est devenu le son de la folie. Elle ralentit Ă l’approche du portail. Son cĆur se met Ă battre la chamade, un tambour sourd dans sa poitrine. Elle a peur. Pas de Julien, non, cette peur-lĂ s’est transformĂ©e en une haine froide et calculatrice. Elle a peur pour Camille. Elle a peur de ce que ce retour va provoquer. Elle a peur que la maison ne rejette sa fille, ou que sa fille ne rejette la maison. Le portail s’ouvre lentement avec un grincement familier. La voiture s’engage dans l’allĂ©e de gravier. Cric, crac. Le bruit du passĂ©. Camille se tend sur son siĂšge. Elle agrippe la poignĂ©e de la portiĂšre. Ses jointures sont blanches. â Ăa va aller, dit HĂ©lĂšne, bien qu’elle n’en soit pas sĂ»re elle-mĂȘme. â Je ne reconnais pas le jardin, murmure Camille. C’Ă©tait… plus sauvage. Il y avait des fleurs partout. â Julien a tout fait couper, explique HĂ©lĂšne. Il aime l’ordre. Il aime que tout soit sous contrĂŽle. La voiture s’arrĂȘte devant le garage. La berline noire de Julien n’est pas lĂ . HĂ©lĂšne pousse un soupir de soulagement provisoire. Il est encore Ă son bureau ou en campagne. Elles ont un peu de temps.
Elles sortent de la voiture. La chaleur tombe sur elles comme une chape de plomb. Camille plisse les yeux. Elle regarde la façade de la maison en pierre. Les volets verts, la terrasse, la porte d’entrĂ©e en chĂȘne massif. Elle semble hĂ©siter, comme une intruse qui s’apprĂȘte Ă violer une propriĂ©tĂ© privĂ©e. â Viens, dit HĂ©lĂšne en prenant son sac. C’est chez toi. Elles entrent. La fraĂźcheur de la climatisation les accueille. HĂ©lĂšne pose les clĂ©s sur la console de l’entrĂ©e. Elle se tourne vers Camille qui reste plantĂ©e sur le paillasson. â Tu veux voir ta chambre ? demande HĂ©lĂšne. C’est la question cruciale. La chambre mausolĂ©e. La chambre figĂ©e dans le temps. Camille secoue la tĂȘte. â Non. Pas tout de suite. Je ne veux pas voir le musĂ©e. Je veux juste… m’asseoir. Boire de l’eau. Elles vont dans la cuisine. Cette cuisine moderne, froide, grise. Camille s’assoit sur un tabouret haut prĂšs de l’Ăźlot central. HĂ©lĂšne lui sert un grand verre d’eau glacĂ©e. Camille boit avidement. â C’est ici que j’Ă©tais, dit Camille en reposant le verre. Quand Agathe est venue me chercher. Je mangeais de la pastĂšque. HĂ©lĂšne se fige. La pastĂšque. Elle ne l’avait pas dit Ă Camille. C’est un dĂ©tail vrai. Un dĂ©tail que seule LĂ©a pouvait savoir. Une larme coule sur la joue d’HĂ©lĂšne, mais elle l’essuie rageusement. Ce n’est plus le temps des larmes. â Oui, dit HĂ©lĂšne. Tu avais du jus partout sur le menton. â Agathe m’a essuyĂ©e avec son mouchoir, continue Camille, le regard perdu dans le vide. Elle sentait la lessive et le tabac froid. Elle m’a dit que tu Ă©tais occupĂ©e. Que papa avait donnĂ© la permission. HĂ©lĂšne s’approche de sa fille. Elle pose une main sur son Ă©paule. â Il va rentrer bientĂŽt, dit-elle. Tu es sĂ»re de vouloir faire ça ? Camille lĂšve les yeux vers sa mĂšre. Il y a une lueur d’acier dans ses pupilles vertes. â Je veux voir s’il me reconnaĂźt. Je veux voir s’il a honte. Agathe disait qu’il Ă©tait un homme puissant, qu’il ne fallait jamais le dĂ©ranger. J’ai grandi avec l’idĂ©e que mon pĂšre Ă©tait un roi inaccessible qui m’avait exilĂ©e pour mon bien. Je veux voir le roi nu.
Une heure plus tard, le bruit d’un moteur se fait entendre dans l’allĂ©e. Des pneus qui Ă©crasent le gravier avec autoritĂ©. Une portiĂšre qui claque. HĂ©lĂšne et Camille sont dans le salon. HĂ©lĂšne est assise dans son fauteuil habituel, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lit pas. Camille est debout prĂšs de la fenĂȘtre, cachĂ©e par le rideau, observant l’extĂ©rieur. â Il est lĂ , dit Camille. Sa voix ne tremble pas, mais HĂ©lĂšne voit ses mains se serrer sur le tissu du rideau. â Reste lĂ , ordonne doucement HĂ©lĂšne. Laisse-moi lui parler d’abord. Quand je dirai ton nom… tu te montreras. La clĂ© tourne dans la serrure. La porte s’ouvre. Julien entre. Il est en bras de chemise, sa veste sur le bras, la cravate desserrĂ©e. Il a l’air Ă©puisĂ© mais triomphant. Il jette ses clĂ©s dans le vide-poche. â HĂ©lĂšne ? Tu es rentrĂ©e ? J’ai vu ta voiture. Il entre dans le salon. Il s’arrĂȘte net en voyant sa femme. Il sourit, un sourire de politicien, large mais qui n’atteint pas les yeux. â Ah, te voilĂ ! Tu m’as fait une peur bleue avec ton escapade. Sophie m’a appelĂ©, elle ne t’a jamais vue. J’Ă©tais fou d’inquiĂ©tude. Tu Ă©tais oĂč ? Il s’avance pour l’embrasser, mais HĂ©lĂšne reste assise, rigide. â J’Ă©tais Ă la mer, dit-elle simplement. â La mer ? Quelle mer ? HĂ©lĂšne, tu ne peux pas disparaĂźtre comme ça Ă deux jours du grand meeting. Les gens posent des questions. J’ai dĂ» dire que tu avais une migraine. Il va vers le bar, se sert un whisky. Le rituel du soir. Il tourne le dos Ă la fenĂȘtre oĂč se cache Camille. â J’avais besoin de vĂ©rifier quelque chose, continue HĂ©lĂšne. â VĂ©rifier quoi ? Julien se retourne, le verre Ă la main. Il est dĂ©tendu, maĂźtre de son univers. â La photo, dit HĂ©lĂšne. Celle que nous avons reçue. Le visage de Julien se ferme instantanĂ©ment. Le masque tombe. â HĂ©lĂšne, s’il te plaĂźt. Pas ça. Je t’ai dit que c’Ă©tait un faux. Morvan est sur le coup, il va trouver qui est derriĂšre cette blague sordide. â Ce n’est pas un faux, Julien. J’ai retrouvĂ© la barrette. Julien se fige. â Quoi ? â La barrette papillon. Je l’ai dans mon sac. Et j’ai trouvĂ© autre chose. HĂ©lĂšne se lĂšve. Elle le regarde droit dans les yeux. Elle savoure cet instant. L’instant avant l’explosion. â J’ai trouvĂ© la fille de la photo. Le verre de Julien tremble lĂ©gĂšrement, le liquide ambrĂ© ondule. â Tu… tu racontes n’importe quoi. Tu es allĂ©e voir une gamine qui ressemble Ă LĂ©a et tu t’es montĂ© la tĂȘte. HĂ©lĂšne, tu as besoin d’aide. Je vais appeler le Dr. Simon. â Je n’ai pas besoin de mĂ©decin, Julien. J’ai besoin de vĂ©ritĂ©. Elle se tourne vers la fenĂȘtre. â Camille. Viens. Le nom claque dans le silence du salon. Camille. Pas LĂ©a. Camille. Le rideau bouge. Camille s’avance dans la lumiĂšre du salon. Elle porte son jean et son pull gris, des vĂȘtements trop chauds pour la saison, des vĂȘtements d’ailleurs. Elle s’arrĂȘte au milieu de la piĂšce, face Ă Julien. Julien la regarde. Il Ă©carquille les yeux. Sa bouche s’entrouvre. Il devient blanc comme un linge, puis rouge violacĂ©. Il recule d’un pas, heurtant le meuble bar. Le silence dure dix secondes. Dix secondes interminables oĂč le pĂšre et la fille se jaugent. Camille cherche une trace d’Ă©motion, de regret, d’amour. Julien cherche… une issue de secours. â Qui est-ce ? demande-t-il d’une voix Ă©tranglĂ©e. Qui est cette fille, HĂ©lĂšne ? Qu’est-ce que c’est que cette mise en scĂšne ? Il ne dit pas “LĂ©a”. Il ne dit pas “ma fille”. Il dit “cette fille”. â Bonjour papa, dit Camille. Sa voix est calme, posĂ©e. C’est la voix d’Agathe, avec le timbre d’HĂ©lĂšne. Julien sursaute comme s’il avait Ă©tĂ© giflĂ©. â Ne m’appelle pas comme ça ! hurle-t-il. Je ne suis pas ton pĂšre ! HĂ©lĂšne, c’est une imposture ! C’est une actrice que tu as engagĂ©e ? Ou c’est elle qui t’a manipulĂ©e ? Il pose son verre avec fracas, renversant un peu d’alcool. Il marche vers HĂ©lĂšne, ignorant Camille, comme si elle n’existait pas, comme si elle Ă©tait un fantĂŽme transparent. â Tu te rends compte de ce que tu fais ? Si la presse apprend que tu ramĂšnes une inconnue Ă la maison en prĂ©tendant que c’est notre fille morte, ma carriĂšre est finie ! C’est ça que tu veux ? Me dĂ©truire ? â Elle n’est pas morte, dit HĂ©lĂšne froidement. Et tu le sais. â Je ne sais rien du tout ! LĂ©a est disparue il y a vingt ans ! Cette fille a vingt-cinq ans, trente ans, je n’en sais rien ! Elle ne ressemble mĂȘme pas Ă LĂ©a ! â Elle a tes yeux, Julien. Et elle a mon menton. Et elle a la mĂ©moire. Camille s’avance d’un pas. â Je me souviens de la voiture noire, dit-elle. Julien se fige de nouveau. Il tourne lentement la tĂȘte vers Camille. C’est un regard de prĂ©dateur piĂ©gĂ©. â Quoi ? â Le quatorze juillet. La voiture noire. Tu avais tes lunettes de soleil. La vitre Ă©tait baissĂ©e. Agathe me tenait la main. Tu as hochĂ© la tĂȘte. Camille mime le geste. Un petit signe sec, vertical. â Tu as dit oui. Sans parler. Tu as donnĂ© la permission. Julien respire fort, par le nez, comme un taureau furieux. Il regarde HĂ©lĂšne, puis Camille. Il comprend qu’il est cernĂ©. Mais Julien est un homme de pouvoir. Il ne s’avoue jamais vaincu. Il choisit l’attaque. â C’est dĂ©lirant. C’est de la folie pure. Tu as lu les rapports de police, tu as inventĂ© des souvenirs. Tu veux de l’argent ? C’est ça ? Tu es une de ces filles paumĂ©es qui cherchent une famille riche ? Combien tu veux pour partir ? Il sort son portefeuille de sa poche arriĂšre. Il l’ouvre, en sort une liasse de billets. Il les jette sur la table basse. â Tiens. Prends ça et fous le camp. HĂ©lĂšne, si elle n’est pas partie dans cinq minutes, j’appelle les flics. Violation de domicile. Tentative d’escroquerie. Camille regarde les billets Ă©parpillĂ©s sur le tapis persan. Elle ne bouge pas. Elle ne pleure pas. Elle sourit. Un sourire triste, dĂ©vastĂ©, mais lucide. â Agathe avait raison, dit-elle. Tu ne voulais pas de moi. Tu m’as vendue. Et tu essaies de me racheter pour que je parte. C’est drĂŽle, finalement. Ăa prouve tout. â Sors ! hurle Julien. HĂ©lĂšne s’interpose. Elle se met entre Julien et Camille. Elle est petite face Ă lui, mais elle dĂ©gage une force nouvelle, terrifiante. â Elle ne partira pas. Elle reste ici. C’est sa maison. â C’est MA maison ! â C’est NOTRE maison. Et si tu appelles la police, Julien, je leur montre la photo. Je leur raconte l’histoire d’Agathe. Je demande une exhumation du corps d’Agathe pour comparer l’ADN. Je demande un test de paternitĂ© public. Julien recule. La menace du scandale public est la seule chose qui peut le freiner. Il regarde sa femme avec haine. Il rĂ©alise qu’il a perdu le contrĂŽle sur elle. â Tu n’oserais pas. Pas maintenant. Pas avec les Ă©lections. â Essaie-moi, dit HĂ©lĂšne. Ils se dĂ©fient du regard pendant une longue minute. L’air est Ă©lectrique. Finalement, Julien baisse les yeux. Il ricane, nerveux. â TrĂšs bien. Tu veux jouer Ă la famille heureuse ? TrĂšs bien. Elle reste. Mais pas un mot Ă l’extĂ©rieur. Personne ne doit savoir. Si quelqu’un demande, c’est… c’est la fille d’une amie Ă©loignĂ©e. Une niĂšce. N’importe quoi. Il se tourne vers Camille. â Tu ne sors pas d’ici. Tu ne parles Ă personne. Tu restes dans ta chambre. Et on fera ce test ADN. Et quand il prouvera que tu n’es qu’une menteuse pathologique, je te ferai enfermer. C’est compris ? Camille ne rĂ©pond pas. Elle soutient son regard. C’est Julien qui rompt le contact visuel en premier. Il reprend sa veste, bouscule HĂ©lĂšne au passage et se dirige vers l’escalier. â Je dors dans mon bureau. Ne venez pas me dĂ©ranger. Il monte les marches quatre Ă quatre, fuyant la scĂšne de son crime. Une porte claque Ă l’Ă©tage.
Le silence retombe sur le salon. HĂ©lĂšne se tourne vers Camille. Elle s’attend Ă voir sa fille s’effondrer, pleurer. Mais Camille est immobile, les yeux secs. Elle regarde les billets sur le tapis. â Il ne m’a pas reconnue, dit-elle doucement. Ou alors il a trĂšs bien jouĂ© la comĂ©die. â Il t’a reconnue, affirme HĂ©lĂšne. J’ai vu la peur. Il a peur de toi, Camille. Tu es la preuve vivante de sa lĂąchetĂ©. â Il m’a traitĂ©e d’escroc. â C’est sa dĂ©fense. Il nie tout, toujours. C’est sa mĂ©thode. Mais il sait. HĂ©lĂšne se baisse, ramasse les billets un par un. Elle les pose en pile ordonnĂ©e sur la table. â Viens. Je vais te montrer ta chambre. Pas celle de LĂ©a. La chambre d’amis, celle qui donne sur le jardin, cĂŽtĂ© ouest. Tu seras bien. Elles montent Ă l’Ă©tage. Elles passent devant la porte fermĂ©e du bureau de Julien. On entend des bruits de voix Ă©touffĂ©s. Il est au tĂ©lĂ©phone. Encore. HĂ©lĂšne serre les dents. Il organise dĂ©jĂ sa dĂ©fense. Il appelle ses avocats, ses conseillers en communication, ou peut-ĂȘtre son dĂ©tective pour nettoyer les traces qui resteraient. HĂ©lĂšne installe Camille dans la chambre d’amis. C’est une piĂšce impersonnelle, beige et blanche. HĂ©lĂšne ouvre les volets. Le soleil se couche, inondant la piĂšce d’une lumiĂšre orange sanguine. â Repose-toi, dit HĂ©lĂšne. Je t’apporterai Ă manger ici. Tu ne dĂźnes pas avec lui ce soir. â HĂ©lĂšne ? Camille est assise sur le bord du lit. Elle a l’air soudain trĂšs jeune et trĂšs seule. â Oui ? â Pourquoi tu restes avec lui ? S’il a fait ça… pourquoi tu ne l’as pas quittĂ© ? HĂ©lĂšne reste silencieuse un moment. Elle regarde ses mains, son alliance en or qui brille Ă son annulaire. â Parce que je ne savais pas. Et maintenant que je sais… je reste pour le voir tomber. Je ne partirai pas avant qu’il ait payĂ©. Pour toi. Pour nous. Elle sort de la chambre et ferme doucement la porte.
Dans le couloir, HĂ©lĂšne s’adosse au mur. Elle tremble de tout son corps. La confrontation a eu lieu. Le mensonge est brisĂ©, mais la guerre ne fait que commencer. Elle entend Julien crier au tĂ©lĂ©phone dans son bureau. â Je m’en fous ! Trouvez-moi tout sur cette fille ! Camille Le Braz ! Je veux son casier judiciaire, ses comptes en banque, ses ex-petits amis ! Je veux de quoi la dĂ©molir ! HĂ©lĂšne sourit. Un sourire froid et dangereux. Il cherche des saletĂ©s sur Camille. Il ne trouvera rien d’aussi sale que ce qu’il a fait lui-mĂȘme. Elle descend Ă la cuisine pour prĂ©parer un plateau. Elle se sent Ă©trangement lĂ©gĂšre. Pendant vingt ans, elle a Ă©tĂ© une victime passive. Aujourd’hui, elle est devenue une complice active. Mais cette fois, elle est du bon cĂŽtĂ© de l’histoire. La maison, si grande et si vide, semble soudain trop petite pour contenir autant de haine. La nuit tombe sur la Provence, mais pour les Valois, c’est le dĂ©but d’une longue nuit sans sommeil. Dans trois chambres diffĂ©rentes, trois personnes attendent le lendemain avec angoisse. Julien complote. Camille doute. HĂ©lĂšne affĂ»te ses armes. Et au milieu de tout ça, la chambre de LĂ©a reste close, gardant ses secrets et ses jouets poussiĂ©reux, attendant que sa vĂ©ritable occupante ose enfin franchir le seuil.
HĂ©lĂšne remonte avec un plateau : une soupe, du pain, du fromage, un verre de vin. Elle entre dans la chambre de Camille. La jeune femme est allongĂ©e sur le lit, toute habillĂ©e, les yeux ouverts dans la pĂ©nombre. â Mange un peu, dit HĂ©lĂšne. Camille se redresse. Elle n’a pas faim, mais elle mange pour faire plaisir Ă HĂ©lĂšne. â Demain, dit Camille la bouche pleine, qu’est-ce qu’on fait ? â Demain, je vais t’emmener quelque part, rĂ©pond HĂ©lĂšne mystĂ©rieusement. Il faut que tu te rappelles. Il faut que tu aies plus que cette histoire de voiture. Il me faut des dĂ©tails. Des dĂ©tails que seul un pĂšre et sa fille peuvent partager. S’il nie l’ADN, il faudra le piĂ©ger par la mĂ©moire. â Je ne me souviens de rien d’autre. Tout est flou. â Ăa va revenir. La maison va te parler. Les odeurs, les bruits… Cette nuit, Ă©coute la maison. Elle a une mĂ©moire, elle aussi.
Plus tard dans la nuit, alors que tout le monde semble dormir, la porte de la chambre de Camille s’entrouvre doucement. Ce n’est pas HĂ©lĂšne. C’est Julien. Il est pieds nus, une lampe torche Ă la main. Il Ă©claire le visage de la jeune femme endormie. Il observe ses traits. Il cherche la petite LĂ©a dans ce visage d’adulte. Sa main tremble. Il s’approche. Il a envie de toucher ses cheveux, mais il se retient. â Pourquoi tu es revenue ? chuchote-t-il, inaudible. Pourquoi tu n’es pas restĂ©e morte ? Camille bouge dans son sommeil, gĂ©mit doucement. Julien recule prĂ©cipitamment, Ă©teint sa lampe et sort comme un voleur. De l’autre cĂŽtĂ© du couloir, dans l’ombre de sa porte entrouverte, HĂ©lĂšne a tout vu. Elle n’a rien dit. Elle accumule les preuves. Elle a vu la tendresse refoulĂ©e et la panique dans les gestes de son mari. Il ne la tuera pas. Il est trop lĂąche pour ça. Mais il est capable de tout pour la faire taire. HĂ©lĂšne retourne dans son lit. Elle ne ferme pas l’Ćil. Elle Ă©coute le mistral se lever dehors, ce vent qui rend fou, ce vent qui arrache tout sur son passage. Il est temps que le mistral souffle dans cette maison.
ACTE 2 â PARTIE 2
Le lendemain matin, la maison s’Ă©veille sous une chaleur dĂ©jĂ Ă©crasante. Le soleil, fidĂšle bourreau de la Provence, tape contre les volets clos comme s’il voulait forcer l’entrĂ©e pour rĂ©vĂ©ler ce qui se cache Ă l’intĂ©rieur. Dans la cuisine, le silence n’est pas vide ; il est dense, compact, presque solide. HĂ©lĂšne est la premiĂšre levĂ©e. Elle a prĂ©parĂ© du cafĂ©, du pain frais, des confitures maison. Elle dresse la table comme si c’Ă©tait un jour normal, disposant les serviettes, les cuillĂšres, avec une minutie obsessionnelle. C’est sa façon de tenir le coup : s’accrocher aux rituels domestiques pour ne pas hurler.
Julien descend peu aprĂšs. Il est rasĂ© de prĂšs, parfumĂ©, vĂȘtu d’une chemise en lin blanc impeccable. Il a l’air reposĂ©, ce qui est un exploit, ou un mensonge de plus. Il entre dans la cuisine, embrasse distraitement HĂ©lĂšne sur le front â un baiser sec, sans lĂšvres â et s’assoit Ă sa place habituelle, en bout de table. Il ouvre son journal, La Provence, et se cache derriĂšre. Il ne demande pas si Camille est rĂ©veillĂ©e. Il l’ignore. Pour lui, tant qu’elle n’est pas dans son champ de vision, elle n’existe pas. Mais Camille descend. Elle a mal dormi. Ses yeux sont cernĂ©s, ses cheveux en bataille. Elle porte toujours ses vĂȘtements de la veille, froissĂ©s. Elle entre dans la cuisine avec hĂ©sitation, comme une invitĂ©e indĂ©sirable. Le bruit de ses pas nus sur le carrelage fait frĂ©mir le haut de la page du journal de Julien, mais il ne le baisse pas. â Bonjour, dit Camille. Sa voix est rauque. Julien ne rĂ©pond pas. Il tourne une page avec un bruit de papier froissĂ© exagĂ©rĂ©ment fort. HĂ©lĂšne se tourne vers sa fille, lui offrant un sourire crispĂ© mais encourageant. â Bonjour, chĂ©rie. Assieds-toi. CafĂ© ? â Oui, merci. Camille s’assoit face Ă Julien. Le journal est un mur entre eux. Elle fixe le verso des pages, lisant les titres Ă l’envers : “Ălections municipales : Valois favori dans les sondages”. Elle a envie de rire, un rire nerveux et destructeur. Favori. Si seulement ils savaient.
HĂ©lĂšne pose une tasse fumante devant Camille. Le tintement de la porcelaine sur le marbre rĂ©sonne comme un coup de gong. â Tu as bien dormi ? demande HĂ©lĂšne, essayant de meubler le vide. â Non, rĂ©pond Camille franchement. J’ai fait des cauchemars. J’ai rĂȘvĂ© que j’Ă©tais enfermĂ©e dans la cave. Julien baisse lentement son journal. Il regarde Camille par-dessus ses lunettes de lecture. Son regard est glacial, dĂ©pourvu de toute empathie. â Il n’y a pas de cave dans cette maison, dit-il sĂšchement. C’est un vide sanitaire. Tu devrais le savoir si tu avais vraiment grandi ici. C’est la premiĂšre attaque. Camille encaisse sans ciller. Elle prend une gorgĂ©e de cafĂ© brĂ»lant. â Je ne me souviens pas de la cave. Je me souviens de l’angoisse. Cette maison suinte l’angoisse, Julien. Il se raidit Ă l’entente de son prĂ©nom. Pas “Papa”. Julien. â C’est toi qui l’apportes, ton angoisse, rĂ©plique-t-il. Avant hier, cette maison Ă©tait paisible. Triste, peut-ĂȘtre, mais digne. Tu amĂšnes le chaos. â J’amĂšne la mĂ©moire, corrige Camille. â Ta mĂ©moire est une fiction, crache Julien. Tu es une mythomane. J’ai appelĂ© mon avocat ce matin. Nous allons organiser ce test ADN. Et quand il sera nĂ©gatif, je porterai plainte pour harcĂšlement moral, tentative d’extorsion et usurpation d’identitĂ©. Tu finiras en prison, ma petite. Profite bien de ce cafĂ©, ce sera le dernier de cette qualitĂ©.
HĂ©lĂšne frappe du poing sur la table. Le bruit fait sursauter les deux autres. â Ăa suffit ! Elle se lĂšve, tremblante de colĂšre. â Tu ne lui parleras pas comme ça. Pas sous mon toit. â C’est MON toit ! rugit Julien en se levant Ă son tour, renversant sa chaise. C’est moi qui paie les traites, c’est moi qui paie l’Ă©lectricitĂ©, c’est moi qui maintiens cette famille Ă flot ! Toi, tu vis dans tes rĂȘves et tes petites leçons de piano ! Tu ne sais rien de la rĂ©alitĂ© ! La rĂ©alitĂ©, HĂ©lĂšne, c’est que cette fille est un danger. Pour moi, pour toi, pour tout ce qu’on a construit ! Il respire fort, le visage rouge. Il pointe un doigt accusateur vers Camille. â Regarde-la ! Elle ne te ressemble mĂȘme pas ! C’est une Ă©trangĂšre ! Camille se lĂšve lentement. Elle est plus petite que lui, moins imposante, mais elle a une calme terrifiant. Elle contourne la table et s’approche de lui. Elle s’arrĂȘte Ă dix centimĂštres de son visage. Elle soutient son regard furieux. â Tu as raison, dit-elle doucement. Je suis une Ă©trangĂšre. Parce que tu as fait de moi une Ă©trangĂšre. Mais regarde bien, Julien. Regarde mes oreilles. Elle relĂšve ses cheveux pour dĂ©gager son oreille gauche. â Regarde le lobe. Il est dĂ©tachĂ©. Comme le tien. HĂ©lĂšne a les lobes attachĂ©s. C’est un trait gĂ©nĂ©tique rĂ©cessif. Tu m’as appris ça quand j’avais six ans, en regardant un livre de biologie. Tu Ă©tais fier que j’aie tes oreilles. Julien regarde l’oreille. Il se souvient. Un souvenir fulgurant lui traverse l’esprit : lui, jeune pĂšre, tenant sa petite fille sur les genoux, lui expliquant les mystĂšres de la gĂ©nĂ©tique. Il recule, dĂ©stabilisĂ©. Il ne peut pas nier ce dĂ©tail. C’est trop prĂ©cis. Trop intime. â Foutaises, marmonne-t-il en ramassant sa veste. Je n’ai pas le temps pour ces conneries. J’ai une Ă©quipe de tĂ©lĂ© qui vient Ă onze heures pour un reportage sur “L’homme derriĂšre le candidat”. Il se tourne vers HĂ©lĂšne. â Fais en sorte qu’elle disparaisse. Je ne veux pas la voir. Je ne veux pas qu’elle soit sur les images. EnfermĂ©e dans sa chambre, ou dehors, je m’en fous. Mais invisible. Tu m’entends ? Invisible. Il sort de la cuisine en claquant la porte. Le souffle de son dĂ©part fait voler une serviette en papier par terre.
HĂ©lĂšne et Camille restent seules. HĂ©lĂšne se laisse retomber sur sa chaise, Ă©puisĂ©e avant mĂȘme que la journĂ©e n’ait commencĂ©. â Il va craquer, dit Camille. Il est Ă bout. â Ou alors il va devenir plus dangereux, murmure HĂ©lĂšne. Il faut qu’on soit prudentes. â Qu’est-ce qu’on fait pour l’Ă©quipe tĂ©lĂ© ? â On joue le jeu. Pour l’instant. S’il se sent en sĂ©curitĂ©, il fera une erreur. Monte dans ta chambre. Je vais essayer de trouver quelque chose pendant qu’il fera le paon devant les camĂ©ras.
Ă onze heures, le cirque arrive. Deux camionnettes blanches se garent dans l’allĂ©e. Des techniciens, un journaliste vedette aux dents trop blanches, une maquilleuse. La maison est envahie. Julien est mĂ©tamorphosĂ©. Il est charmant, accessible, humble. Il serre des mains, offre du cafĂ©, raconte des anecdotes sur la restauration de la bergerie. Il joue le rĂŽle de sa vie. HĂ©lĂšne est Ă ses cĂŽtĂ©s, souriante, silencieuse. La “femme de l’ombre”, le pilier discret. Le journaliste pose des questions sur la famille. â C’est un regret pour vous, de ne pas avoir d’enfants pour remplir cette grande maison ? demande-t-il avec une fausse compassion Ă©tudiĂ©e. Julien prend une mine grave, baisse les yeux juste ce qu’il faut. â C’est une blessure qui ne se referme jamais. Nous avons perdu notre fille unique il y a trĂšs longtemps. Nous avons appris Ă vivre avec ce vide. C’est ce qui me donne la force de me battre pour les enfants de notre commune. Pour que chaque enfant ait un avenir. HĂ©lĂšne sent la nausĂ©e monter. C’est obscĂšne. Il utilise la disparition de LĂ©a, qu’il a orchestrĂ©e, pour gagner des voix. Elle a envie de hurler, de tout casser, de dire Ă la camĂ©ra : “Elle est lĂ -haut ! Elle est enfermĂ©e dans la chambre d’amis pendant qu’il vous ment !” Mais elle se tait. Elle sourit. Elle attend.
Pendant que l’interview se dĂ©place vers le jardin pour des plans “nature et authenticitĂ©”, HĂ©lĂšne s’Ă©clipse. â Je vais chercher des rafraĂźchissements, dit-elle. Elle rentre dans la maison. Elle ne va pas Ă la cuisine. Elle file vers le bureau de Julien, au rez-de-chaussĂ©e. C’est une piĂšce qu’il garde souvent fermĂ©e Ă clĂ©, mais aujourd’hui, dans l’agitation, il a laissĂ© la porte entrouverte. Elle entre. L’odeur de tabac froid et de vieux papier l’accueille. C’est l’antre de la bĂȘte. Il y a des plans d’architecte roulĂ©s partout, des maquettes de bĂątiments. HĂ©lĂšne ne s’intĂ©resse pas à ça. Elle va vers le grand bureau en acajou. Elle essaie les tiroirs. FermĂ©s. Ăvidemment. Elle cherche la clĂ©. Elle sait qu’il a des cachettes. Sous le tapis ? Non. Dans le faux livre de la bibliothĂšque ? Elle vĂ©rifie. L’Histoire de l’Art de la Renaissance. Elle ouvre le livre Ă©vidĂ©. Vide. Il a changĂ© de cachette. Elle panique. Le temps presse. Dehors, elle entend les rires de l’Ă©quipe tĂ©lĂ©. Ils peuvent revenir d’une minute Ă l’autre. Elle regarde autour d’elle. OĂč cacherait-il quelque chose d’important ? Pas quelque chose de professionnel, quelque chose de personnel. Son regard tombe sur une vieille maquette poussiĂ©reuse posĂ©e sur une Ă©tagĂšre haute. C’est la maquette de leur propre maison, telle qu’il l’avait conçue avant la rĂ©novation. C’est sentimental. Julien n’est pas sentimental, sauf avec ses propres crĂ©ations. HĂ©lĂšne prend une chaise, monte dessus. Elle attrape la maquette. Elle est lourde. Elle la secoue doucement. Quelque chose bouge Ă l’intĂ©rieur. Un bruit mat. Le toit de la maquette est amovible. Elle le soulĂšve. Ă l’intĂ©rieur de la maison miniature, dans ce qui correspondrait au grenier, il y a un petit carnet noir et une clĂ© USB. HĂ©lĂšne redescend de la chaise, le cĆur battant Ă tout rompre. Elle ouvre le carnet. Ce n’est pas un agenda. C’est un livre de comptes. Mais pas des comptes officiels. Des colonnes de chiffres, des dates, et des initiales. “A.L.B.” Agathe Le Braz. Les dates remontent Ă vingt ans. Des versements mensuels. 500 euros. 1000 euros. Puis des sommes plus importantes. “Frais mĂ©dicaux A.” “Ăcole C.” Camille. Il a payĂ© l’Ă©cole de Camille. HĂ©lĂšne feuillette les pages fĂ©brilement. Ă la fin du carnet, il y a une page d’Ă©criture. L’Ă©criture de Julien, nerveuse, hachĂ©e. C’est un brouillon de lettre, ou peut-ĂȘtre une note pour lui-mĂȘme, une sorte de confession muette. “Elle appelle encore. Elle dit que la petite pose des questions. Qu’elle veut voir sa mĂšre. Je lui ai dit non. C’est trop tard. Le retour est impossible. Je ne peux pas dĂ©truire ce que je suis devenu. Agathe est malade. Si elle meurt, que devient la petite ? Je dois trouver une solution. Morvan propose un accident. J’ai dit non. Pas de sang. Juste le silence. Toujours le silence. Je suis un bĂątisseur de silence.”
HĂ©lĂšne plaque sa main sur sa bouche pour Ă©touffer un sanglot d’horreur. “Morvan propose un accident”. Il a envisagĂ© de la tuer. Il a envisagĂ© de tuer sa propre fille pour prĂ©server son secret. Il a refusĂ©, certes, mais il a Ă©coutĂ© la proposition. Elle entend des pas dans le couloir. Ils reviennent. HĂ©lĂšne remet le carnet dans la maquette, remet le toit, repose la maquette sur l’Ă©tagĂšre. Elle n’a pas le temps de prendre la clĂ© USB. Elle saute de la chaise, la remet en place. Elle lisse sa jupe. La porte s’ouvre. C’est Julien. Il est seul. Il la regarde, surpris de la trouver lĂ . â Qu’est-ce que tu fais ici ? demande-t-il, soupçonneux. Les journalistes demandent de la limonade. â Je… je cherchais les anciens albums photos. Le journaliste voulait voir des photos de nous jeunes. C’est un mensonge risquĂ©. Julien plisse les yeux. Il regarde l’Ă©tagĂšre. Il regarde la maquette. A-t-elle bougĂ© d’un millimĂštre ? â Les albums sont dans le salon, HĂ©lĂšne. Tu le sais trĂšs bien. Sors d’ici. Il s’avance, la prend par le bras, la pousse vers la sortie. Sa poigne est dure, douloureuse. â Ne joue pas à ça avec moi, chuchote-t-il Ă son oreille. Ne fouille pas. Tu ne vas pas aimer ce que tu vas trouver. â J’ai dĂ©jĂ trouvĂ© ce que je cherchais, pense HĂ©lĂšne, mais elle garde le silence. Elle sort du bureau, l’image du carnet noir gravĂ©e dans sa rĂ©tine. Elle a la preuve financiĂšre. Il payait. Il savait.
Pendant ce temps, Ă l’Ă©tage, Camille Ă©touffe. Sa chambre est une prison. Elle entend les voix en bas, le rire faux de son pĂšre. Elle ne peut pas rester lĂ . Elle ouvre doucement sa fenĂȘtre. Elle donne sur le toit de l’appentis du garage. C’est un saut facile pour quelqu’un qui a grandi en grimpant aux arbres en Bretagne. Elle enjambe le rebord. Elle glisse sur les tuiles, atterrit souplement dans l’herbe haute derriĂšre la maison, du cĂŽtĂ© opposĂ© Ă l’Ă©quipe de tournage. Elle est libre. Mais libre pour aller oĂč ? Elle marche vers le fond du jardin. Vers la forĂȘt de pins. C’est lĂ que s’arrĂȘte le jardin “civilisĂ©” de Julien et que commence la nature sauvage. Il y a une odeur de rĂ©sine chaude, de terre sĂšche. Elle arrive prĂšs d’un vieux puits en pierre, condamnĂ© par une grille rouillĂ©e. Elle s’assoit sur la margelle. Elle ferme les yeux. Elle essaie de se connecter Ă ce lieu. Le puits. Une image lui revient. Floue, comme vue Ă travers de l’eau trouble. Elle est petite. Elle pleure. Elle est assise ici, derriĂšre le puits. Elle se cache. Pourquoi se cache-t-elle ? Elle entend une voix. La voix de Julien. Il ne crie pas. Il parle d’une voix basse, effrayante. “OĂč est-elle ? Cette petite peste a encore touchĂ© Ă mes plans.” Camille sent son cĆur d’enfant battre dans sa poitrine d’adulte. La peur. Une peur viscĂ©rale de son pĂšre. Ce n’Ă©tait pas un pĂšre aimant. C’Ă©tait un pĂšre colĂ©rique, perfectionniste, intolĂ©rant au bruit et au dĂ©sordre. Elle se souvient d’une autre scĂšne. Juste avant le dĂ©part. Quelques jours avant le 14 juillet. Elle est dans le salon. Elle court. Elle trĂ©buche. Elle se cogne contre une table Ă dessin. Un flacon d’encre de Chine se renverse sur un plan immense. Une tache noire, indĂ©lĂ©bile, qui s’Ă©tale comme du sang. Julien entre. Il voit le dĂ©sastre. Il ne crie pas. Il devient tout blanc. Il l’attrape par le bras. Il la serre si fort que ça fait mal. Il la lĂšve de terre. Il la regarde dans les yeux et il dit : “Tu gĂąches tout. Tout ce que je touche, tu le salis. Je voudrais que tu n’aies jamais existĂ©.” Camille ouvre les yeux brusquement. Elle halĂšte. Ce n’est pas Agathe qui l’a volĂ©e. C’est Julien qui l’a chassĂ©e. L’enlĂšvement n’Ă©tait pas un acte d’amour dĂ©sespĂ©rĂ© d’une nounou stĂ©rile. C’Ă©tait une expulsion. Une dĂ©portation. Elle comprend maintenant le regard du 14 juillet. Ce n’Ă©tait pas seulement une permission. C’Ă©tait un soulagement. Bon dĂ©barras.
Un bruit de branches cassĂ©es la fait sursauter. Quelqu’un approche. Camille se lĂšve, prĂȘte Ă fuir. Un homme sort du sous-bois. Il est vieux, voĂ»tĂ©, avec une casquette sale et un sĂ©cateur Ă la main. C’est le vieux jardinier, Monsieur Costa. Il travaillait dĂ©jĂ lĂ il y a vingt ans. Julien l’a gardĂ© par pitiĂ©, ou pour acheter son silence sur autre chose. Le vieil homme s’arrĂȘte. Il plisse ses yeux dĂ©lavĂ©s par le soleil. Il regarde Camille. â Mademoiselle ? Vous ĂȘtes perdue ? L’Ă©quipe de tĂ©lĂ© est de l’autre cĂŽtĂ©. Camille le regarde. Elle se souvient de lui. Il lui donnait des fraises en cachette. â Monsieur Costa ? dit-elle. Le vieux jardinier laisse tomber son sĂ©cateur. Il s’approche, incrĂ©dule. Il scrute son visage. â Sainte MĂšre de Dieu… murmure-t-il. Il fait le signe de croix. â C’est pas possible… La petite LĂ©a ? Il l’a reconnue. Lui, le simple jardinier, l’a reconnue instantanĂ©ment, lĂ oĂč le pĂšre a niĂ©. â Chut, fait Camille en mettant un doigt sur ses lĂšvres. Il ne faut pas le dire. Papa ne veut pas qu’on sache. Monsieur Costa hoche la tĂȘte, les larmes aux yeux. Il semble comprendre plus qu’il ne devrait. â Ah, Monsieur Julien… Toujours ses secrets. Toujours Ă cacher la misĂšre sous le tapis. Je savais que vous n’Ă©tiez pas morte. Je le disais Ă ma femme. On ne meurt pas comme ça, pouf, sans laisser de trace. Il s’approche, lui prend les mains. Ses mains sont calleuses, terreuses, rassurantes. â Vous ĂȘtes revenue pour de bon ? â Je suis revenue pour rĂ©gler les comptes, Monsieur Costa. â Faites attention, Mademoiselle. Il est puissant maintenant. Et il est mĂ©chant. Plus mĂ©chant qu’avant. Depuis que vous ĂȘtes partie… il a comme une ombre en lui. Il a fait couper tous les arbres que vous aimiez. Il a tuĂ© le jardin. â Je sais. Mais les racines sont encore lĂ .
Du cĂŽtĂ© de la maison, on entend des voix. L’interview est finie. Julien raccompagne l’Ă©quipe. â Merci, merci beaucoup. Ce sera diffusĂ© quand ? Dimanche ? Parfait. Camille doit rentrer. Elle ne peut pas ĂȘtre vue ici. â Je dois y aller, murmure-t-elle. Ne dites rien. S’il vous plaĂźt. â Je suis une tombe, Mademoiselle LĂ©a. Une tombe. Camille court vers la maison, contournant par l’arriĂšre. Elle regrimpe sur le toit du garage, se glisse par la fenĂȘtre de sa chambre. Elle retombe sur le tapis juste au moment oĂč la porte s’ouvre. C’est Julien. Il a le visage rouge, l’air furieux. Il vient vĂ©rifier qu’elle est toujours lĂ . Il la voit debout, haletante, les joues roses, des aiguilles de pin accrochĂ©es Ă son pull. Il voit la fenĂȘtre ouverte. â Tu es sortie, dit-il. Je t’avais interdit de sortir. â J’avais besoin d’air. Il s’avance vers elle. Il lĂšve la main, comme pour la frapper. Camille ne recule pas. Elle lĂšve le menton. â Vas-y, dit-elle. Frappe-moi. Comme quand j’avais huit ans. Comme quand j’ai renversĂ© l’encre. Le bras de Julien s’arrĂȘte en l’air. Il est sidĂ©rĂ©. â Tu t’en souviens… â Je me souviens de tout, Julien. “Je voudrais que tu n’aies jamais existĂ©.” C’est ce que tu as dit. Et tu as exaucĂ© ton vĆu. Tu m’as donnĂ©e Ă Agathe comme on donne un vieux meuble dont on veut se dĂ©barrasser. Julien baisse le bras. Il tremble. Pour la premiĂšre fois, la carapace se fissure vraiment. Il ne nie plus. Il s’effondre presque. Il s’assoit sur le lit, la tĂȘte dans les mains. â Tu ne comprends pas, dit-il d’une voix Ă©touffĂ©e. Tu Ă©tais impossible. Tu criais tout le temps. Tu cassais tout. J’Ă©tais en train de concevoir le MusĂ©e d’Art Moderne. C’Ă©tait le projet de ma vie. Je n’arrivais pas Ă me concentrer. Agathe… Agathe m’a proposĂ© de t’emmener en vacances. Juste quelques semaines. Pour que je puisse finir. â Et les quelques semaines sont devenues vingt ans ? â Quand je suis revenu Ă moi, quand le projet a Ă©tĂ© rendu… elle Ă©tait partie. Elle a appelĂ©. Elle a dit qu’elle ne te rendrait pas. Qu’elle t’aimait plus que nous. J’ai eu peur. Peur du scandale. Peur qu’on dise que j’avais abandonnĂ© ma fille Ă une bonne. Alors… j’ai laissĂ© faire. J’ai dĂ©clarĂ© ta disparition. Et j’ai commencĂ© Ă payer. C’Ă©tait… c’Ă©tait plus simple. Le deuil Ă©tait plus propre que la honte. C’est un aveu. Un aveu complet, horrible, banal. La banalitĂ© du mal. Un pĂšre qui a choisi sa carriĂšre plutĂŽt que sa fille, et qui a transformĂ© une lĂąchetĂ© temporaire en un crime perpĂ©tuel.
Camille le regarde avec un dĂ©goĂ»t infini. â Tu es un monstre. â Je suis un homme, pleurniche-t-il. Un homme qui a fait une erreur et qui a passĂ© sa vie Ă essayer de la rĂ©parer en construisant des belles choses. â Tu n’as rien rĂ©parĂ©. Tu as tout cassĂ©. HĂ©lĂšne apparaĂźt dans l’encadrement de la porte. Elle a entendu la fin. Elle tient son tĂ©lĂ©phone Ă la main. Elle a enregistrĂ©. â C’est fini, Julien, dit-elle calmement. J’ai tout. Le carnet noir dans la maquette. Et tes aveux maintenant. Julien relĂšve la tĂȘte. Il voit le tĂ©lĂ©phone. Il voit les deux femmes unies contre lui. Il comprend qu’il est piĂ©gĂ©. Son visage change Ă nouveau. La pleurnicherie disparaĂźt, remplacĂ©e par une froideur mortelle. Il se lĂšve. Il est grand, il est fort. â Donne-moi ce tĂ©lĂ©phone, HĂ©lĂšne. â Non. â Donne-le-moi ! Il se jette sur elle. HĂ©lĂšne recule. Camille s’interpose, attrapant le bras de son pĂšre. Il la repousse violemment. Camille tombe contre la commode. HĂ©lĂšne hurle. Julien arrache le tĂ©lĂ©phone des mains d’HĂ©lĂšne. Il le jette par terre et l’Ă©crase de son talon. L’Ă©cran explose. â Vous croyez m’avoir ? hurle-t-il. Vous n’avez rien ! Pas de preuves ! Le carnet ? Je vais le brĂ»ler tout de suite. L’enregistrement ? DĂ©truit. Et vous ? Qui va vous croire ? Une folle dĂ©pressive et une impostrice ? Il les regarde avec un mĂ©pris absolu. â Vous restez ici. Je ferme la maison Ă double tour. Personne ne sort. Demain, c’est le meeting. AprĂšs demain, je suis Ă©lu Maire. Et une fois que j’aurai le pouvoir… on verra ce qu’on fait de vous. Peut-ĂȘtre que le Dr Simon trouvera qu’HĂ©lĂšne a besoin d’un long repos en clinique. Et toi… toi, tu repartiras d’oĂč tu viens, ou tu finiras au fond du puits pour de bon. Il sort, claque la porte, et on entend le bruit de la clĂ© qui tourne dans la serrure. Elles sont enfermĂ©es. PrisonniĂšres dans leur propre maison.
HĂ©lĂšne se prĂ©cipite vers Camille qui se relĂšve pĂ©niblement. â Ăa va ? Tu n’es pas blessĂ©e ? â Ăa va, dit Camille en se frottant l’Ă©paule. Il est fou. Il est vraiment fou. â Il a peur. Il est acculĂ©. HĂ©lĂšne regarde les dĂ©bris de son tĂ©lĂ©phone. â Il a dĂ©truit l’enregistrement. â Mais il n’a pas dĂ©truit le carnet, dit Camille. Il a dit qu’il allait le brĂ»ler. Il faut l’en empĂȘcher. â On est enfermĂ©es, Camille. Camille se tourne vers la fenĂȘtre. â Pas moi. Je sais grimper sur le toit, tu te souviens ? Elle sourit, un sourire de dĂ©fi. â Je vais sortir. Je vais aller chercher de l’aide. â Non, c’est trop dangereux. Il rĂŽde. â Je ne vais pas aller Ă la police. Ils sont Ă sa botte. Je vais aller voir la seule personne qui m’a reconnue. â Qui ? â Monsieur Costa. Le jardinier. Il sait des choses. Et il a une voiture. HĂ©lĂšne rĂ©flĂ©chit vite. C’est risquĂ©, mais c’est leur seule chance. â D’accord. Vas-y. Mais fais vite. Je vais faire du bruit ici pour qu’il croie qu’on est toutes les deux dans la chambre. Je vais jouer du piano. Fort. Ăa va l’Ă©nerver, il viendra voir, et ça te donnera du temps. â Joue, Maman, dit Camille. Joue comme si ta vie en dĂ©pendait. Ce mot. “Maman”. Il sort naturellement. HĂ©lĂšne sent son cĆur fondre, mais elle le resolidifie immĂ©diatement en acier trempĂ©. â File.
Camille enjambe la fenĂȘtre. HĂ©lĂšne attend qu’elle disparaisse. Puis elle commence Ă taper contre la porte, criant pour attirer l’attention de Julien, tout en se dirigeant vers le mur mitoyen pour taper dessus, simulant une dispute. Le plan est en marche. La nuit tombe sur l’acte 2. Le piĂšge s’est refermĂ©, mais la souris s’est Ă©chappĂ©e. Julien croit avoir gagnĂ©, mais il a oubliĂ© un dĂ©tail : on ne peut pas emprisonner une ombre, surtout quand elle a dĂ©cidĂ© de devenir la lumiĂšre.
ACTE 2 â PARTIE 3
Le mistral s’est levĂ© pour de bon. C’est un vent fou, un vent hurlant qui s’engouffre dans la vallĂ©e du RhĂŽne et vient frapper les murs de pierre de la bastide avec la violence d’un bĂ©lier invisible. Les volets claquent, les cyprĂšs se plient comme des arcs, et le sifflement de l’air dans les tuiles couvre tous les autres bruits. C’est une bĂ©nĂ©diction pour Camille, qui glisse le long du toit de l’appentis, mais c’est un cauchemar pour HĂ©lĂšne, enfermĂ©e dans la chambre d’amis.
HĂ©lĂšne doit faire du bruit. Elle doit couvrir le son de la fuite de sa fille. Elle attrape une chaise, une chaise lĂ©gĂšre en bois laquĂ©, et la frappe contre le sol. Bam. Bam. Elle crie. Elle ne crie pas des mots, elle crie une rage accumulĂ©e depuis deux dĂ©cennies. Elle imite une dispute, une hystĂ©rie, jouant le rĂŽle de la femme brisĂ©e que Julien croit qu’elle est. Elle prend un vase sur la commode et le lance contre le mur mitoyen. Le bruit de la cĂ©ramique qui explose est satisfaisant, net et dĂ©finitif. Dans le couloir, des pas lourds approchent. La clĂ© tourne furieusement dans la serrure. La porte s’ouvre Ă la volĂ©e, heurtant le mur. Julien est lĂ . Il tient une lampe torche Ă la main, comme une arme. Il est Ă©chevelĂ©, ses yeux sont exorbitĂ©s. L’alcool et la peur ont fait de lui une bĂȘte acculĂ©e. â Qu’est-ce qui te prend ? hurle-t-il pour couvrir le vent. Tu veux rĂ©veiller tout le quartier ? ArrĂȘte ça tout de suite ! Il balaie la piĂšce du faisceau de sa lampe. Il voit les dĂ©bris du vase. Il voit HĂ©lĂšne, debout au milieu de la piĂšce, haletante, les cheveux en bataille. Et puis, le faisceau continue sa course. Il atteint le lit vide. Il atteint la fenĂȘtre grande ouverte, les rideaux qui volent Ă l’horizontale, aspirĂ©s par la tempĂȘte. Julien se fige. Il comprend. Il se prĂ©cipite vers la fenĂȘtre. Il se penche dehors. Le vent lui fouette le visage. En bas, il n’y a que l’obscuritĂ© et les ombres mouvantes des arbres torturĂ©s par le mistral. Il se retourne vers HĂ©lĂšne. Son visage est un masque de haine pure. â OĂč est-elle ? HĂ©lĂšne sourit. C’est un sourire de dĂ©fi, un sourire qui lui coĂ»te une Ă©nergie folle car ses jambes tremblent de terreur. â Loin, dit-elle. Elle est partie chercher la police. Elle est partie raconter ton histoire au monde entier. Julien s’approche d’elle. Il lĂšve la main. HĂ©lĂšne ne recule pas. Elle le fixe droit dans les yeux. â Frappe-moi, dit-elle doucement. Laisse une marque. Ce sera une preuve de plus pour le juge. La main de Julien reste en suspens. Il tremble. Il a envie de la dĂ©truire, mais son instinct de survie politique est encore actif. Un bleu sur le visage de sa femme Ă la veille des Ă©lections serait catastrophique. Il baisse le bras, serre le poing. â Tu crois qu’elle va aller loin Ă pied ? Dans la nuit ? Avec ce vent ? Je connais ce domaine par cĆur. Je vais la retrouver. Et quand je la ramĂšnerai… vous regretterez toutes les deux d’ĂȘtre nĂ©es. Il recule vers la porte. â Tu restes ici. Et cette fois, je ne prends pas de risques. Il sort une petite clĂ© de sa poche. Non pas la clĂ© de la porte, mais une clĂ© Allen. Il verrouille la poignĂ©e de l’extĂ©rieur, un mĂ©canisme de sĂ©curitĂ© enfant qu’il avait installĂ© il y a vingt ans et qu’il n’avait jamais enlevĂ©. Puis, on entend le bruit d’un meuble lourd qu’on traĂźne dans le couloir. Il barricade la porte. HĂ©lĂšne est seule. Le bruit des pas de Julien s’Ă©loigne, courant vers l’escalier. Puis, quelques secondes plus tard, le bruit d’une porte qui claque en bas. Il part chasser.
Dehors, Camille court. Elle ne connaĂźt plus le jardin. Vingt ans ont passĂ©. Les arbres ont grandi, les allĂ©es ont changĂ© de tracĂ©. Elle court Ă l’aveugle, guidĂ©e par une mĂ©moire sensorielle dĂ©faillante. Les ronces griffent ses jambes Ă travers le jean, les branches basses la fouettent au visage. Le vent est assourdissant. Elle ne s’entend mĂȘme pas respirer. Elle a l’impression d’ĂȘtre poursuivie par le diable lui-mĂȘme. Elle se dirige vers l’est, vers la cabane du jardinier. Elle espĂšre que Monsieur Costa est encore lĂ , qu’il n’est pas rentrĂ© chez lui au village. Il vivait parfois sur place, dans une petite dĂ©pendance prĂšs du verger. Soudain, un faisceau de lumiĂšre balaye les troncs d’arbres Ă sa gauche. Julien. Il ne a pas pris sa voiture, il est Ă pied, avec sa lampe torche puissante. Il coupe Ă travers le parc. Il devine oĂč elle va. Camille se jette au sol, derriĂšre un buisson de lauriers. Elle plaque ses mains sur sa bouche. Le faisceau passe au-dessus de sa tĂȘte, Ă©clairant les feuilles d’un vert spectral. Elle entend ses pas. Crac. Crac. Il marche vite, avec assurance. Il ne crie pas son nom. C’est une chasse silencieuse. Il passe. Il s’Ă©loigne vers le portail principal. Il pense qu’elle va essayer de sortir par la route. Camille se relĂšve et court dans la direction opposĂ©e, vers le verger.
Elle arrive devant la cabane de Monsieur Costa. Il y a de la lumiĂšre Ă la fenĂȘtre, une lumiĂšre jaune et chaude. Elle frappe Ă la porte, frĂ©nĂ©tiquement. â Monsieur Costa ! Ouvrez ! C’est moi ! La porte s’entrouvre. Le vieil homme apparaĂźt, en pyjama de flanelle, une tasse de tisane Ă la main. Il Ă©carquille les yeux en voyant l’Ă©tat de Camille : trempĂ©e de sueur, Ă©chevelĂ©e, du sang sur la joue. â Mademoiselle LĂ©a ? â Cachez-moi. Il arrive. Costa ne pose pas de questions. Il l’attrape par le bras et la tire Ă l’intĂ©rieur. Il ferme la porte Ă double tour, tire le verrou. Il Ă©teint la lumiĂšre immĂ©diatement. â Sous le lit, chuchote-t-il. Vite. La cabane est minuscule, une seule piĂšce qui sent le terreau et la soupe aux choux. Camille se glisse sous le vieux lit en fer. La poussiĂšre lui pique le nez. Elle retient son Ă©ternuement. Quelques minutes passent. Le vent secoue la cabane. Et puis, un coup violent contre la porte. â Costa ! Ouvre ! C’est Julien. Il a fait demi-tour. Il a compris. Camille voit les chaussures de Costa s’approcher de la porte. Il ne l’ouvre pas tout de suite. Il prend son temps. â Monsieur Julien ? C’est vous ? â Ouvre cette porte, imbĂ©cile ! Costa ouvre. Le faisceau de la lampe inonde la piĂšce. Depuis sa cachette, Camille voit les jambes de son pĂšre, le bas de son pantalon en lin sali par la terre. â Tu as vu quelqu’un ? aboie Julien. Une fille. Elle est passĂ©e par lĂ ? â Une fille ? Ă cette heure ? Avec ce vent ? Non, Monsieur Julien. Je dormais. Qu’est-ce qui se passe ? Des voleurs ? Julien entre dans la cabane. Il fait trois pas. Il est Ă un mĂštre du lit. Camille cesse de respirer. Son cĆur bat contre les lattes du plancher, elle a peur que le bruit ne rĂ©sonne dans toute la piĂšce. Julien balaie la piĂšce de sa lampe. La petite table, le poĂȘle Ă bois, l’armoire bancale. â Elle a dĂ» passer par le verger, marmonne-t-il pour lui-mĂȘme. Elle va vers la route du bas. Il se tourne vers Costa. â Si tu la vois… tu m’appelles. Tout de suite. C’est… c’est ma niĂšce. Elle est malade. Elle a fait une crise de nerfs. Elle est dangereuse pour elle-mĂȘme. â Bien sĂ»r, Monsieur. Je garde l’Ćil ouvert. Julien hĂ©site encore une seconde. Il renifle l’air. Est-ce qu’il sent l’odeur de Camille ? L’odeur de la peur ? â Dors pas trop, vieux dĂ©bris, lance-t-il avec mĂ©pris. Il sort et claque la porte. Ses pas s’Ă©loignent en courant.
Camille rampe hors de sa cachette. Elle tremble de tous ses membres. Costa rallume une petite lampe Ă pĂ©trole pour ne pas attirer l’attention. â Merci, souffle Camille. â Il est devenu fou, dit le vieil homme en secouant la tĂȘte. Je n’ai jamais vu des yeux pareils. C’est les yeux du diable. â Il faut que je parte. Il faut que j’aille Ă la gendarmerie. â Non, dit Costa. Le chef des gendarmes, c’est son copain de chasse. Ils mangent le sanglier ensemble tous les dimanches. Si vous y allez, il vous ramĂšnera ici en dix minutes. Camille s’effondre sur une chaise. â Alors quoi ? Je ne peux pas rester ici. Il va revenir. Et ma mĂšre… HĂ©lĂšne est enfermĂ©e lĂ -bas. â Il faut des preuves, dit Costa. Des vraies preuves. Pas juste votre parole contre la sienne. â J’avais des preuves ! La lettre, la photo… tout est restĂ© dans la maison. Et il y a un carnet. Un carnet noir oĂč il a tout notĂ©. Il l’a cachĂ© dans son bureau. â Dans le bureau ? Il y passe sa vie. Il a une cheminĂ©e lĂ -dedans. S’il a le carnet, il va le brĂ»ler. Camille se redresse. Une idĂ©e folle lui traverse l’esprit. â Il n’est pas dans le bureau. Il est dehors. Il me cherche. Le bureau est vide. â Vous voulez y retourner ? C’est du suicide ! â Je n’ai pas le choix. HĂ©lĂšne m’a dit qu’il y avait une clĂ© USB avec le carnet. S’il a pris le carnet pour le dĂ©truire, peut-ĂȘtre qu’il a laissĂ© la clĂ©. Peut-ĂȘtre qu’il ne l’a pas vue dans sa panique. Elle regarde Costa. â Vous avez les clĂ©s de la porte de service ? Celle de la cuisine ? Costa hĂ©site. Il froisse sa casquette entre ses mains terreuses. Il sait que s’il fait ça, il perd tout : son travail, sa maison, sa retraite. Mais il regarde Camille, et il voit la petite LĂ©a Ă qui il apprenait Ă planter des radis. â J’ai mieux, dit-il. J’ai la clĂ© de la vĂ©randa. Celle qui donne directement sur le salon. Il a changĂ© toutes les serrures, mais il a oubliĂ© celle-lĂ parce qu’elle Ă©tait rouillĂ©e. Je l’ai graissĂ©e l’annĂ©e derniĂšre. Il fouille dans un tiroir rempli de bric-Ă -brac et en sort une vieille clĂ© en fer noir. â Tenez. Mais faites vite. Il va tourner en rond une demi-heure dans la forĂȘt, pas plus. AprĂšs, il rentrera.
Camille prend la clĂ©. Elle serre la main du vieil homme. â Si je ne reviens pas… dites Ă tout le monde qui je suis. â Allez, filez, petite. Que le bon Dieu vous garde.
Camille repart dans la nuit. Mais cette fois, elle ne fuit pas. Elle attaque. Elle retourne vers la maison. Le vent est dans son dos maintenant, il la pousse. Elle contourne la piscine, vide et bĂąchĂ©e pour l’hiver (bien qu’on soit en Ă©tĂ©, Julien n’a pas voulu la remplir cette annĂ©e, “trop d’entretien”). Elle arrive devant la vĂ©randa. La structure de verre et de fer forgĂ© tremble sous les assauts du mistral. Elle glisse la clĂ© dans la serrure. Ăa rĂ©siste. Elle force. Cric. Ăa tourne. La porte s’ouvre. Elle s’engouffre Ă l’intĂ©rieur et referme doucement. Le silence de la maison la saisit. C’est un silence menaçant, vivant. Elle traverse le salon, Ă©vitant les lattes de parquet qui grincent. Elle connaĂźt le chemin. Sa mĂ©moire revient par flashs. Ici, le sapin de NoĂ«l. LĂ , le tapis oĂč elle jouait aux petites voitures. Elle arrive devant le bureau. La porte est entrouverte. Elle entre. L’odeur de tabac est plus forte ici. Elle allume la lampe de bureau, une petite lumiĂšre verte tamisĂ©e. Elle regarde autour d’elle. La cheminĂ©e est froide. Pas de cendres fraĂźches. Il n’a pas encore brĂ»lĂ© le carnet. Il l’a sĂ»rement sur lui, ou dans sa voiture. Camille monte sur la chaise pour atteindre l’Ă©tagĂšre haute. La maquette. La fameuse maquette de la maison idĂ©ale. HĂ©lĂšne a dit que c’Ă©tait lĂ . Elle soulĂšve le toit de la maison miniature. Vide. Le carnet n’est plus lĂ . Le cĆur de Camille s’arrĂȘte. Il l’a pris. Tout est perdu. Elle passe sa main Ă l’intĂ©rieur de la maquette, tĂątonnant dans le noir des petites piĂšces en carton. Ses doigts heurtent quelque chose de petit, de mĂ©tallique, coincĂ© entre deux cloisons miniatures. Elle le sort. Une clĂ© USB. Une petite clĂ© argentĂ©e, minuscule. Il l’a oubliĂ©e. Il a pris le gros carnet noir, visible, encombrant, symbole de sa culpabilitĂ© Ă©crite, mais il a laissĂ© le petit bout de technologie. HĂ©lĂšne avait raison. La panique fait faire des erreurs. Camille serre la clĂ© dans son poing. Elle l’a. La voix de Julien ? Ses comptes ? Qu’y a-t-il dessus ? Peu importe. C’est une arme.
Soudain, un bruit Ă l’Ă©tage. Des coups sourds. Boum. Boum. C’est HĂ©lĂšne. Elle tape contre la porte. Camille ne peut pas partir sans elle. Elle ne peut pas la laisser seule avec lui quand il rentrera bredouille et furieux. Camille sort du bureau, court vers l’escalier. Elle monte les marches deux Ă deux. Elle arrive devant la porte de la chambre d’amis. Elle voit la barricade : une lourde commode poussĂ©e devant la porte. Julien a une force surhumaine quand il est en colĂšre. Camille pousse la commode. C’est lourd. Trop lourd. Elle s’arc-boute, glisse sur le parquet. â HĂ©lĂšne ! chuchote-t-elle Ă travers le bois. C’est moi ! â Camille ? Camille, pars ! Il va revenir ! â Je ne pars pas sans toi. Recule, je vais essayer d’ouvrir. Camille regarde la serrure. La clĂ© Allen n’est plus lĂ . Il l’a emportĂ©e. Elle regarde autour d’elle. Que faire ? Les phares d’une voiture balaient les murs du couloir Ă travers la fenĂȘtre de l’escalier. Il est lĂ . Il revient en voiture. Il a fini de chercher Ă pied, il prend le vĂ©hicule pour Ă©largir le cercle. Ou pour rentrer. On entend le crissement des pneus sur le gravier. Le moteur se coupe. La portiĂšre claque. â Il est lĂ ! crie HĂ©lĂšne. Camille, cache-toi ! Trop tard pour fuir. Si elle descend, elle tombe nez Ă nez avec lui. Il n’y a qu’une issue. Le haut. Le grenier. Il y a une trappe au plafond du couloir, avec une cordelette. Camille tire dessus. L’Ă©chelle escamotable descend. â Je monte au grenier ! dit Camille. Tiens bon ! Elle grimpe l’Ă©chelle, se hisse dans les combles poussiĂ©reux, et remonte l’Ă©chelle juste au moment oĂč la porte d’entrĂ©e s’ouvre en bas.
Julien entre. Il respire fort. Il monte l’escalier. Il s’arrĂȘte devant la porte barricadĂ©e. â Tu es contente ? crie-t-il Ă travers la porte. Elle est introuvable. Elle a dĂ» se perdre dans la forĂȘt. Avec ce froid, elle va crever d’hypothermie. Tant mieux. Ăa rĂšglera le problĂšme naturellement. Il donne un coup de pied dans la porte. â Et toi, demain, tu seras muette. Tu m’entends ? Muette. Je t’emmĂšnerai au meeting, tu souriras, et si tu dis un mot, un seul mot de travers… je te jure que je brĂ»le cette maison avec toi dedans. Il se dĂ©tourne et va vers sa propre chambre. Camille, allongĂ©e sur les solives du grenier, voit la lumiĂšre filtrer Ă travers les fentes du plancher. Elle est juste au-dessus de lui. Elle entend Julien marcher, ouvrir un placard. Elle entend un bruit mĂ©tallique. Un coffre-fort ? Non, le bruit d’un briquet. Il est dans sa chambre. Il brĂ»le quelque chose. Une odeur de papier brĂ»lĂ© monte jusqu’au grenier. C’est Ăącre. Le carnet. Il brĂ»le le carnet dans la petite cheminĂ©e de sa chambre. Il dĂ©truit la preuve papier. Camille serre la clĂ© USB dans sa main. BrĂ»le ton papier, pĂšre. Le numĂ©rique ne brĂ»le pas.
Camille attend. Une heure. Deux heures. La maison redevient silencieuse. Julien s’est endormi, ou il fait semblant. HĂ©lĂšne ne bouge plus. Camille doit prendre une dĂ©cision. Rester ici jusqu’au matin ? C’est risquĂ©. Si elle s’endort, si elle fait du bruit… Mais descendre maintenant, c’est risquer de croiser Julien qui a peut-ĂȘtre le sommeil lĂ©ger. Elle dĂ©cide d’attendre l’aube. L’aube du grand jour. Le jour du meeting. C’est lĂ que tout doit se jouer. Pas ici, dans l’intimitĂ© de la violence domestique, mais dehors, en public, lĂ oĂč il est le plus vulnĂ©rable : sur scĂšne. Elle sort son tĂ©lĂ©phone (qu’elle avait gardĂ© sur elle, Dieu merci). Elle n’a presque plus de batterie. 10%. Elle envoie un message Ă HĂ©lĂšne, espĂ©rant qu’elle verra la notification sur sa montre connectĂ©e ou qu’elle entendra le vibreur si elle a un autre appareil. Non, HĂ©lĂšne n’a plus de tĂ©lĂ©phone. Camille rĂ©flĂ©chit. Elle Ă©crit un message Ă Monsieur Costa. “Je suis dans le grenier. J’ai la preuve. Demain matin, soyez prĂȘt avec la voiture. Quand ils partiront pour le meeting, suivez-les. Je sauterai dans votre voiture au portail.” Costa rĂ©pond une minute plus tard. Juste un emoji : đ. Un pouce levĂ©. Un pacte.
Camille s’allonge dans la laine de verre qui gratte. Elle a froid, elle a faim, elle a soif. Mais elle n’a jamais Ă©tĂ© aussi dĂ©terminĂ©e. Elle repense Ă la petite fille de huit ans qui dormait avec son doudou. Cette petite fille est morte. Celle qui est lĂ , dans les combles, est un soldat. Elle serre la barrette papillon dans une main, la clĂ© USB dans l’autre. Demain, Julien Valois va tomber.
En bas, dans la chambre barricadĂ©e, HĂ©lĂšne est assise par terre, le dos contre le mur. Elle ne dort pas. Elle regarde le rai de lumiĂšre sous la porte. Elle sait que Camille est encore dans la maison. Elle a entendu le grincement de l’Ă©chelle du grenier. Elle connaĂźt chaque bruit de cette bĂątisse. Elle sourit dans le noir. Julien pense avoir gagnĂ© parce qu’il a la force physique et les clĂ©s. Mais il a oubliĂ© que les femmes de cette maison en sont l’Ăąme. Et demain, l’Ăąme va reprendre ses droits. Elle commence Ă fredonner, trĂšs doucement, une berceuse que LĂ©a aimait. “Fais dodo, Colas mon p’tit frĂšre…” C’est un chant de guerre.
ACTE 3 â PARTIE 1
L’aube se lĂšve sur la Provence comme un jugement. Le ciel est d’un bleu pur, lavĂ© par le mistral de la veille, un bleu innocent et cruel qui ne prĂ©sage rien de la tempĂȘte humaine qui s’apprĂȘte Ă Ă©clater. Dans le grenier poussiĂ©reux, Camille ouvre les yeux. Elle a mal partout. La laine de verre lui a grattĂ© la peau, ses muscles sont raides Ă force d’ĂȘtre restĂ©e immobile sur les solives en bois. Elle regarde sa montre. Six heures du matin. En bas, la maison commence Ă s’Ă©veiller. Elle entend des bruits d’eau dans les canalisations qui passent le long de la cheminĂ©e. Julien prend sa douche. La douche du vainqueur, pense-t-il. Il doit se frotter vigoureusement, essayant d’effacer les traces de la nuit, l’odeur de fumĂ©e du carnet brĂ»lĂ©, et peut-ĂȘtre, s’il a encore une conscience, l’odeur de la trahison.
Camille se redresse doucement, faisant attention Ă ne pas faire grincer le plancher. Elle serre la clĂ© USB dans sa main. Le mĂ©tal est chaud. C’est tout ce qu’elle a. Des zĂ©ros et des uns pour contrer vingt ans de mensonges. Elle rampe vers la trappe. Elle entrouvre lĂ©gĂšrement l’Ă©chelle escamotable pour regarder dans le couloir. Personne. La porte de la chambre d’amis est toujours barricadĂ©e par la commode. Julien ne l’a pas encore libĂ©rĂ©e. Il veut s’assurer qu’elle est bien soumise, bien effrayĂ©e, avant de la sortir pour l’exhiber.
Quelques minutes plus tard, Julien sort de sa chambre. Il est dĂ©jĂ en costume. Pas le costume bleu marine habituel, mais un costume gris clair, plus “proche du peuple”, plus estival. Il porte une cravate bleu ciel. Il a l’air frais, dynamique. Il siffle entre ses dents. C’est le sifflement d’un homme qui a dĂ©cidĂ© que le problĂšme Ă©tait rĂ©solu. Pour lui, Camille est partie, perdue, ou morte de froid. Et s’il la retrouve, il avisera. Pour l’instant, la prioritĂ©, c’est l’estrade. Il s’approche de la porte de la chambre d’amis. Il tire la commode avec un effort grognon. Le meuble racle le parquet. Il dĂ©verrouille la porte avec sa clĂ© Allen. Il entre. â Debout, la belle au bois dormant, lance-t-il d’une voix faussement enjouĂ©e. Camille, depuis son perchoir, ne voit pas la scĂšne, mais elle entend tout. L’acoustique de la maison est son alliĂ©e. â C’est le grand jour, continue Julien. LĂšve-toi. Je t’ai sorti ta robe blanche en lin. Celle qui fait “Ă©pouse modĂšle”. Tu as trente minutes pour te prĂ©parer. Maquillage lĂ©ger, mais cache-moi ces cernes. Je veux que tu rayonne. Le silence d’HĂ©lĂšne est lourd. â Tu m’as entendue ? aboie-t-il soudain, changeant de ton. â Je t’ai entendu, rĂ©pond la voix d’HĂ©lĂšne. Elle est calme, trop calme. C’est la voix d’une morte. â Bien. Et souviens-toi de notre accord. Un sourire, des hochements de tĂȘte quand je parle de la famille, et ce soir, on fĂȘte ma victoire. Si tu fais le moindre Ă©cart… je te jure que je te fais interner dĂšs lundi matin. “Choc Ă©motionnel suite Ă la visite d’une dĂ©sĂ©quilibrĂ©e”. Le Dr Simon a dĂ©jĂ prĂ©parĂ© les papiers, juste au cas oĂč. â Tu as tout prĂ©vu, Julien. Comme toujours. â C’est pour ça que je gagne, HĂ©lĂšne. Je prĂ©vois. Allez, dĂ©pĂȘche-toi. On part Ă huit heures. Il sort de la chambre et descend les escaliers.
Camille attend que les bruits de pas s’Ă©loignent vers la cuisine. Elle descend l’Ă©chelle rapidement, silencieusement. Elle atterrit dans le couloir. Elle se prĂ©cipite vers la chambre d’amis. HĂ©lĂšne est assise sur le bord du lit, en chemise de nuit, le regard vide. Elle sursaute quand Camille entre. â Tu es encore lĂ ? souffle-t-elle, terrifiĂ©e. Il va remonter ! â Je pars, chuchote Camille. J’ai la clĂ© USB. Costa m’attend dehors. Elle s’approche d’HĂ©lĂšne, lui prend les mains. â Maman, Ă©coute-moi. Tu vas aller Ă ce meeting. Tu vas mettre cette robe blanche. Tu vas ĂȘtre parfaite. â Je ne peux pas… Je vais vomir si je le touche. â Tu dois le faire. Il faut qu’il se sente en sĂ©curitĂ©. Il faut qu’il monte sur cette scĂšne en croyant qu’il est le roi du monde. Plus il sera haut, plus la chute sera mortelle. HĂ©lĂšne plante ses yeux dans ceux de sa fille. Elle y puise une force nouvelle. â Tu vas faire quoi ? â Je vais lui couper le micro, dit Camille avec un sourire fĂ©roce. Sois prĂȘte. Quand ça arrivera… ne le laisse pas s’Ă©chapper. â Je serai lĂ , promet HĂ©lĂšne. Elles s’Ă©treignent briĂšvement. Une Ă©treinte de soldats avant l’assaut. Pas de larmes. Juste de la rage partagĂ©e. Camille sort de la chambre, file vers la fenĂȘtre du couloir qui donne sur l’arriĂšre de la maison, l’ouvre et saute sur le toit de l’appentis, puis dans le jardin. Le chemin est familier maintenant. Elle court vers le portail.
Dehors, cachĂ© un peu plus loin sur le chemin vicinal, le vieux pick-up C15 de Monsieur Costa tourne au ralenti. Le moteur toussote, crachant une fumĂ©e noire. Costa est au volant, sa casquette vissĂ©e sur la tĂȘte. Camille ouvre la portiĂšre passager et saute Ă l’intĂ©rieur. â On y va ! crie-t-elle. Costa embraye. La voiture cahote sur le chemin de terre. â Vous l’avez ? demande le vieux jardinier. Camille ouvre sa main. La clĂ© USB brille. â J’ai tout. En route pour la place de la Mairie. On doit arriver avant eux pour repĂ©rer les lieux.
Pendant ce temps, Ă la Bastide, Julien et HĂ©lĂšne montent dans la berline noire. HĂ©lĂšne est splendide dans sa robe en lin blanc, un chapeau de paille Ă large bord masquant partiellement son visage. Elle porte des lunettes de soleil. Julien, lui, rayonne. Il a vĂ©rifiĂ© ses sondages : il est Ă 52%. Il est dĂ©jĂ Ă©lu dans sa tĂȘte. â Tu es belle, dit-il en dĂ©marrant. Tu vois ? Ce n’est pas si difficile de faire un effort. Il pose sa main sur la cuisse d’HĂ©lĂšne. Elle ne tressaille pas. Elle est de marbre. â OĂč est la fille ? demande-t-elle en regardant la route. Julien sourit. Un sourire carnassier. â Loin. J’ai fait un tour ce matin. J’ai vu des traces de pas vers la forĂȘt domaniale. Elle a dĂ» marcher toute la nuit. Elle doit ĂȘtre Ă des kilomĂštres, perdue, affamĂ©e. Elle ne reviendra pas. Elle a compris la leçon. â Tu ne l’as pas cherchĂ©e ? â Pourquoi faire ? Si elle revient, on appellera les gendarmes. Si elle ne revient pas… c’est la sĂ©lection naturelle. HĂ©lĂšne ferme les yeux derriĂšre ses lunettes noires. Monstre. Le mot rĂ©sonne dans sa tĂȘte. Tu vas payer.
La place de la Mairie est en effervescence. C’est un jour de fĂȘte. Il y a des stands de saucisses, de la biĂšre, des ballons tricolores. Une grande estrade a Ă©tĂ© montĂ©e devant l’HĂŽtel de Ville, un beau bĂątiment du XIXe siĂšcle aux pierres dorĂ©es. Une immense banniĂšre barre la façade : “JULIEN VALOIS : UN AVENIR, DES RACINES”. La foule est dĂ©jĂ dense. Des centaines de personnes. Des retraitĂ©s, des familles, des commerçants qui espĂšrent des subventions. La musique est forte, une playlist de variĂ©tĂ©s françaises consensuelles qui vise Ă rassurer. Camille et Costa sont garĂ©s deux rues plus loin. Ils marchent vers la place, se faufilant dans les ruelles ombragĂ©es. Camille a mis une casquette de Costa et une vieille veste de travail trop grande pour cacher son allure. Elle ressemble Ă un technicien ou Ă un ouvrier agricole. Ils arrivent sur le cĂŽtĂ© de la place. L’estrade est lĂ , imposante. Sur le cĂŽtĂ© gauche de l’estrade, il y a une tente blanche : la rĂ©gie technique. C’est lĂ que se trouvent la table de mixage, les amplis, et l’ordinateur qui gĂšre les Ă©crans gĂ©ants disposĂ©s de chaque cĂŽtĂ© de la scĂšne. â C’est lĂ , dit Camille en pointant la tente. â Il y a un type Ă l’entrĂ©e, note Costa. Un gorille de la sĂ©curitĂ©. â Il faut l’Ă©loigner. Costa sourit, rĂ©vĂ©lant ses dents jaunies. â Laissez-moi faire. Je vais faire mon numĂ©ro de vieux pĂ©nible. Costa s’approche de la tente. Il commence Ă invectiver le garde. â HĂ© ! Vous ! C’est vous qui avez garĂ© le camion sur mes plates-bandes ? C’est une honte ! Je suis citoyen d’honneur ! Je veux parler au responsable ! Il agite sa canne, crie fort, postillonne. Le garde, un jeune homme musclĂ© mais peu patient, s’Ă©nerve. â Papi, dĂ©gagez, c’est zone rĂ©servĂ©e. â RĂ©servĂ©e mon Ćil ! C’est la place publique ! Je paie mes impĂŽts ! Le garde s’avance pour repousser Costa. Le vieil homme en profite pour faire semblant de trĂ©bucher et tomber de tout son long en hurlant Ă la mort. â AĂŻe ! Il m’a poussĂ© ! BrutalitĂ© ! Au secours ! Les gens se retournent. Le garde panique, se baisse pour aider le vieux. â Non mais ça va pas ? Je vous ai Ă peine touchĂ© ! Pendant ce temps, personne ne regarde l’arriĂšre de la tente. Camille soulĂšve la bĂąche et se glisse Ă l’intĂ©rieur.
Dans la tente, il fait sombre et chaud. Il y a deux techniciens, casques sur les oreilles, yeux rivĂ©s sur leurs Ă©crans. Ils sont concentrĂ©s sur le retour son du maire sortant qui fait son discours d’adieu avant de passer la main Ă Julien. Camille reste tapie dans l’ombre d’un rack d’amplis. Elle observe. L’ordinateur principal est au centre. C’est un portable reliĂ© Ă tout le systĂšme. Elle doit attendre le bon moment. Le moment oĂč Julien prendra la parole. Sur l’Ă©cran de contrĂŽle, elle voit l’image filmĂ©e par les camĂ©ras extĂ©rieures. La berline noire arrive. La foule applaudit. Julien sort, lĂšve les mains, salue. Il fait le tour pour ouvrir la portiĂšre d’HĂ©lĂšne. Elle sort, digne, magnifique. Applaudissements redoublĂ©s. “Le couple idĂ©al”, entend-on dans les commentaires du public. Camille sent la bile monter dans sa gorge. C’est tellement parfait, tellement faux. Julien et HĂ©lĂšne montent sur l’estrade. Ils s’assoient sur les chaises rĂ©servĂ©es au premier rang. Julien serre des mains, tape dans le dos des notables. HĂ©lĂšne s’assoit, croise les jambes, fixe l’horizon.
Le maire sortant finit son discours. â … et c’est pourquoi je laisse la place Ă un homme de bĂątisseur, un homme de cĆur, mon ami Julien Valois ! Ovation. Musique Ă©pique. Julien se lĂšve. Il ajuste sa veste. Il s’approche du pupitre. Il attend que le silence se fasse. Il savoure. C’est son moment. L’apogĂ©e de sa vie. Dans la tente, l’un des techniciens enlĂšve son casque pour prendre une bouteille d’eau. Il voit Camille. â HĂ© ! Qu’est-ce que tu fous lĂ ? T’es qui toi ? Camille ne rĂ©pond pas. Elle bondit. Elle n’est pas une bagarreuse, mais elle a l’Ă©nergie du dĂ©sespoir. Elle pousse le technicien qui tombe sur sa chaise Ă roulettes et part en arriĂšre. L’autre technicien se lĂšve, surpris. â SĂ©curitĂ© ! crie-t-il. Camille se jette sur l’ordinateur. Elle plante la clĂ© USB dans le port. Une fenĂȘtre s’ouvre Ă l’Ă©cran. Le deuxiĂšme technicien l’attrape par le col de sa veste. â LĂąche ça, petite conne ! Camille se dĂ©bat. Elle donne un coup de coude dans les cĂŽtes du type. Il lĂąche prise une seconde. C’est suffisant. Elle attrape la souris. Elle clique sur le fichier audio nommĂ© “Enregistrement_Agathe_2005.wav”. Elle pousse le fader du volume “Master” Ă fond sur la table de mixage. Le technicien la plaque au sol. â Coupe ça ! Coupe ça !
Dehors, sur la place, la voix de Julien rĂ©sonnait dans les enceintes : â Mes chers concitoyens, mes amis… Aujourd’hui, je veux vous parler de fidĂ©litĂ©. De la fidĂ©litĂ© Ă notre terre, Ă nos familles… Soudain, un grĂ©sillement Ă©norme, un larsen qui dĂ©chire les tympans. La foule grimace, se bouche les oreilles. Julien recule, surpris par le retour son. Et puis, le silence. Et dans ce silence, une voix s’Ă©lĂšve. Ce n’est pas la voix de Julien au micro. C’est une voix enregistrĂ©e, grĂ©sillante, une voix de femme, angoissĂ©e, qui sort des murs d’enceintes gĂ©ants avec une clartĂ© terrifiante.
VOIX D’AGATHE (OFF) “Julien, Ă©coute-moi. Je ne peux plus. La petite pleure toutes les nuits. Elle veut sa mĂšre. Elle demande pourquoi tu ne viens pas la chercher.”
Sur l’estrade, Julien se fige. Il devient blanc cireux. Il reconnaĂźt cette voix. C’est la voix d’outre-tombe.
VOIX DE JULIEN (OFF – EnregistrĂ©e) “Ferme-la, Agathe. Je t’ai payĂ©e pour que tu la gardes, pas pour que tu me fasses la morale. Tu voulais un enfant ? Tu l’as. DĂ©brouille-toi.”
La foule retient son souffle. Un murmure d’incrĂ©dulitĂ© parcourt la place comme une onde de choc. C’est la voix de leur candidat, mais une voix qu’ils ne connaissent pas : froide, cruelle, vulgaire.
VOIX D’AGATHE “Mais c’est ta fille, Julien ! LĂ©a a besoin de son pĂšre ! Je vais la ramener. Je vais tout dire Ă HĂ©lĂšne.”
VOIX DE JULIEN “Si tu poses un pied en Provence avec elle, je te dĂ©truis. Je dirai que tu l’as kidnappĂ©e. Que tu es folle. J’ai les moyens, Agathe. J’ai les avocats, j’ai les flics. Personne ne te croira. Tu gardes la gosse, tu prends l’argent, et tu disparais. Tu m’entends ? Pour moi, elle n’existe plus. C’est une erreur de calcul. Efface l’erreur.”
L’enregistrement s’arrĂȘte brutalement. Le silence sur la place est total. Absolu. On entendrait une mouche voler. Trois mille personnes fixent Julien Valois. Julien est pĂ©trifiĂ© derriĂšre son pupitre. Ses mains sont crispĂ©es sur le bois au point de blanchir les jointures. Il ouvre la bouche, mais aucun son ne sort. Il regarde la foule. Il ne voit plus des Ă©lecteurs. Il voit des juges. Il cherche HĂ©lĂšne du regard. Il espĂšre… quoi ? Qu’elle le soutienne ? Qu’elle dise que c’est un faux ? HĂ©lĂšne se lĂšve lentement. Elle est d’un calme olympien. Elle s’approche du micro. Julien tente de l’arrĂȘter, il lĂšve une main faible. â HĂ©lĂšne, non… c’est un piratage… c’est l’IA… HĂ©lĂšne le repousse d’un geste sec. Elle prend le micro. Sa voix est douce, mais elle porte jusqu’au bout de la ville. â Ce n’est pas une erreur de calcul, dit-elle. Elle a un nom. Elle s’appelle LĂ©a. Et elle est ici.
Dans la tente technique, les gardes sont arrivĂ©s, mais ils se sont arrĂȘtĂ©s, captivĂ©s par le drame. Ils ont lĂąchĂ© Camille. Elle se relĂšve, lisse sa veste, remet sa casquette. Elle sort de la tente. Elle marche vers l’estrade. La foule s’Ă©carte spontanĂ©ment pour la laisser passer, comme la Mer Rouge devant MoĂŻse. Il y a quelque chose de sacrĂ© dans sa dĂ©marche. Elle monte les marches de l’estrade. Elle arrive Ă cĂŽtĂ© d’HĂ©lĂšne. Julien est pris en Ă©tau entre les deux femmes. Sa femme et sa fille. Son passĂ© et son prĂ©sent. Il recule. Il trĂ©buche presque. â C’est… c’est faux… balbutie-t-il, mais le micro capte ses bredouillements pathĂ©tiques. Camille s’approche du micro. Elle regarde son pĂšre. â Tu voulais que je sois invisible, Julien. Mais l’ombre de midi finit toujours par tourner. Maintenant, tout le monde te voit. Elle se tourne vers la foule. Elle enlĂšve sa casquette. Ses cheveux tombent sur ses Ă©paules. Elle montre son visage au soleil. â Je suis LĂ©a Valois. Et je suis vivante.
C’est l’explosion. La foule hue. Des cris fusent : “Assassin !”, “Ordure !”. Des gens jettent des tracts froissĂ©s vers la scĂšne. Les journalistes se ruent vers l’estrade, flashs crĂ©pitant comme une tempĂȘte d’Ă©clairs. Julien regarde autour de lui. Son monde s’Ă©croule. Les briques dorĂ©es de sa rĂ©putation tombent une Ă une. Il voit le commissaire de police, son “ami”, monter sur l’estrade, non pas pour le saluer, mais avec un visage grave, la main sur ses menottes. Julien tente une derniĂšre Ă©chappatoire. Il se tourne vers HĂ©lĂšne. â J’ai fait ça pour nous… pour te protĂ©ger… tu Ă©tais trop fragile… HĂ©lĂšne le gifle. C’est une gifle monumentale. Une gifle qui rĂ©sonne dans le micro. Une gifle de vingt ans de douleur. â Je ne suis pas fragile, dit-elle. Je suis une mĂšre. Et tu n’es plus rien.
Le commissaire attrape Julien par le bras. â Monsieur le Maire… Monsieur Valois. Je crois qu’il va falloir qu’on discute au poste. Julien se laisse emmener, voĂ»tĂ©, vieilli de dix ans en dix secondes. Il jette un dernier regard vers Camille. Elle ne le regarde mĂȘme pas. Elle regarde HĂ©lĂšne. Les deux femmes se tiennent la main au milieu du chaos. Les cris, les flashs, la bousculade, tout cela n’est qu’un dĂ©cor flou. Ce qui compte, c’est ce lien retrouvĂ©, solide, indestructible. HĂ©lĂšne serre la main de sa fille. â On rentre Ă la maison ? demande Camille. â Oui, dit HĂ©lĂšne. Mais d’abord, on va manger une glace. Camille sourit. Un vrai sourire, cette fois. Le sourire de l’enfant qui a enfin eu sa permission. â Ă la pastĂšque ? â Ă la pastĂšque.
Elles descendent de l’estrade sous les applaudissements Ă©tranges d’une foule qui cĂ©lĂšbre non pas un politique, mais une vĂ©ritĂ©. Le soleil est au zĂ©nith. Il est midi. Il n’y a plus d’ombre.
ACTE 3 â PARTIE 2
Le commissariat de police d’Avignon n’a rien de la grandeur théùtrale de la mairie. C’est un bĂątiment gris, fonctionnel, qui sent le cafĂ© froid, la sueur rance et le dĂ©sespoir bureaucratique. Julien Valois est assis dans une salle d’interrogatoire aux murs jaune pisseux. On lui a enlevĂ© sa cravate bleu ciel, ses lacets de chaussures, et sa montre de luxe. Sans ses accessoires de pouvoir, il semble avoir rĂ©trĂ©ci. Il est voĂ»tĂ© sur une chaise en mĂ©tal scellĂ©e au sol. En face de lui, le commissaire Bertrand, celui-lĂ mĂȘme avec qui il chassait le sanglier le dimanche, le regarde sans amitiĂ©. L’amitiĂ© n’existe pas en politique quand le navire coule ; il n’y a que des rats qui cherchent la sortie.
â Je veux mon avocat, rĂ©pĂšte Julien pour la centiĂšme fois. Sa voix est Ă©raillĂ©e. Il a soif, mais personne ne lui a proposĂ© d’eau. â MaĂźtre Vasseur est en route, dit Bertrand en feuilletant le dossier. Mais je vous prĂ©viens, Julien. Il ne pourra pas faire de miracles. L’enregistrement est accablant. Nous avons saisi la clĂ© USB. Les experts sont dĂ©jĂ en train de l’analyser. Et nous avons envoyĂ© une Ă©quipe chez vous pour rĂ©cupĂ©rer le carnet… ah, non, c’est vrai, vous l’avez brĂ»lĂ©. Mais nous avons trouvĂ© des cendres dans la cheminĂ©e de votre chambre. Et nous avons le tĂ©moignage de votre femme. Et celui de la victime. â Ce n’est pas une victime ! crache Julien. C’est une manipulatrice ! â C’est votre fille, Julien. Les tests ADN sont en cours, en urgence. Mais on connaĂźt dĂ©jĂ le rĂ©sultat, n’est-ce pas ? La porte s’ouvre. MaĂźtre Vasseur entre. C’est un homme Ă©lĂ©gant, d’habitude jovial et bruyant, mais aujourd’hui, il a le visage fermĂ©. Il pose sa mallette sur la table, ne serre pas la main de Julien. â Laissez-nous, demande-t-il au commissaire. Bertrand sort. Le silence tombe, lourd et poisseux. â Alors ? demande Julien, retrouvant un semblant d’espoir. Tu vas me sortir de lĂ ? C’est un coup montĂ©. Un deepfake. On peut plaider la diffamation, l’atteinte Ă la vie privĂ©e… Vasseur lĂšve une main pour l’interrompre. â ArrĂȘte, Julien. C’est fini. â Comment ça, fini ? Je suis le maire ! J’ai des relations ! Appelle le PrĂ©fet ! â Le PrĂ©fet a publiĂ© un communiquĂ© il y a dix minutes. Il condamne tes agissements avec “la plus grande fermetĂ©”. Le parti t’a exclu. Ton nom a Ă©tĂ© effacĂ© du site web de la campagne. Tu es radioactif, Julien. Personne ne te touchera, mĂȘme avec un bĂąton. Julien s’effondre sur sa chaise. La rĂ©alitĂ©, qu’il a tenue Ă distance pendant vingt ans Ă force de dĂ©ni et d’arrogance, vient de lui briser la colonne vertĂ©brale. â Qu’est-ce que je risque ? demande-t-il, la voix tremblante. â EnlĂšvement de mineur par ascendant, sĂ©questration, non-assistance Ă personne en danger, corruption, entrave Ă la justice… Tu risques vingt ans. Vu ton Ăąge, tu mourras en prison. Vasseur range ses dossiers. Il n’a mĂȘme pas ouvert sa mallette. â Je suis venu te dire que je ne te dĂ©fendrai pas. â Quoi ? Mais je te paie une fortune ! â Ce n’est pas une question d’argent. C’est une question d’image. Je ne dĂ©fends pas les monstres qui vendent leurs enfants. J’ai une fille moi aussi, Julien. L’avocat se lĂšve, lisse son costume et se dirige vers la porte. â Attends ! hurle Julien, paniquĂ©. Ne me laisse pas seul ! Vasseur se retourne, la main sur la poignĂ©e. â Tu as laissĂ© ta fille seule pendant vingt ans. C’est juste le retour de bĂąton. Adieu. La porte claque. Julien reste seul. Il regarde le miroir sans tain. Il se voit. Vraiment. Pour la premiĂšre fois. Il ne voit pas un grand architecte. Il voit un petit tas de cendres. Il pose sa tĂȘte sur la table mĂ©tallique froide et, pour la premiĂšre fois de sa vie, il pleure. Pas sur sa fille. Sur lui-mĂȘme.
Pendant ce temps, Ă une trentaine de kilomĂštres de lĂ , la berline noire remonte l’allĂ©e de cyprĂšs. Mais ce n’est plus Julien qui conduit. C’est HĂ©lĂšne. Elle a arrachĂ© son chapeau, jetĂ© ses lunettes de soleil. Elle conduit pieds nus, ses talons gisant sur le tapis de sol. Ă cĂŽtĂ© d’elle, Camille regarde le paysage dĂ©filer. Le mistral est tombĂ©. Le calme est revenu, Ă©trange et irrĂ©el. La maison apparaĂźt. Elle semble diffĂ©rente. Moins menaçante, peut-ĂȘtre, mais aussi plus vide. C’est une coquille dont on a extrait le mollusque venimeux. HĂ©lĂšne coupe le moteur. Le silence. Pas de cric-crac sur les graviers. Juste le chant des oiseaux qui a repris ses droits sur le chant des cigales. â On est rentrĂ©es, dit HĂ©lĂšne. Elle ne bouge pas. Ses mains sont crispĂ©es sur le volant. â Tu as peur ? demande Camille. â Je ne sais pas comment vivre ici sans le mensonge, avoue HĂ©lĂšne. Le mensonge prenait toute la place. Il remplissait les piĂšces. Maintenant… c’est juste grand. Camille pose sa main sur celle de sa mĂšre. â On va remplir le vide avec autre chose. Elles sortent de la voiture. Monsieur Costa est lĂ , assis sur les marches du perron, fumant sa pipe. Il se lĂšve en les voyant. Il sourit de toutes ses rides. â Ils l’ont embarquĂ©, dit-il simplement. J’ai entendu Ă la radio. â C’est fini, Costa, dit HĂ©lĂšne. Il ne reviendra pas. Le jardinier hoche la tĂȘte. Il regarde la maison, puis le jardin. â Je vais pouvoir laisser repousser les fleurs sauvages alors ? Il ne voulait que du gazon ras et des buis carrĂ©s. C’est triste, les buis carrĂ©s. â Faites pousser ce que vous voulez, Costa, dit Camille. Des coquelicots. Des tournesols. Que ce soit le bordel. Costa rit. Un rire franc qui chasse les derniers fantĂŽmes.
Elles entrent dans la maison. Le salon est tel qu’elles l’ont laissĂ© le matin mĂȘme, mais l’atmosphĂšre a changĂ©. Il y a encore l’odeur du parfum de Julien qui flotte, une odeur boisĂ©e et coĂ»teuse. HĂ©lĂšne va ouvrir toutes les fenĂȘtres. Elle veut que le vent entre, que l’air circule, que l’odeur parte. â J’ai faim, dit Camille soudainement. Je n’ai rien mangĂ© depuis hier soir. â Moi non plus, rĂ©alise HĂ©lĂšne. Elles vont Ă la cuisine. Cette cuisine moderne et froide. HĂ©lĂšne ouvre le frigo. Il est plein de nourriture “de rĂ©ception”. Des verrines, du saumon fumĂ©, du champagne. Des restes de la vie d’avant. â On ne va pas manger ça, dĂ©crĂšte Camille. Ăa a le goĂ»t de l’hypocrisie. Elle fouille dans les placards. Elle trouve un paquet de pĂątes, une boĂźte de tomates pelĂ©es, de l’huile d’olive. â On se fait des pĂątes ? Comme des gens normaux ? HĂ©lĂšne la regarde faire. Elle la voit bouger dans cette cuisine avec aisance. Elle voit les gestes prĂ©cis, efficaces. â Tu cuisines ? demande HĂ©lĂšne. â Je cuisinais pour Agathe. Ă la fin, elle ne pouvait plus se lever. Je faisais tout. L’ombre d’Agathe passe entre elles. HĂ©lĂšne se raidit un instant, puis se dĂ©tend. Elle ne peut pas effacer les vingt ans. Elle doit les accepter. â Je vais t’aider, dit HĂ©lĂšne. Elles cuisinent cĂŽte Ă cĂŽte. HĂ©lĂšne coupe l’ail, Camille surveille l’eau qui bout. C’est maladroit. Elles se heurtent parfois. Elles ne connaissent pas la danse l’une de l’autre. Mais c’est un dĂ©but. Elles mangent sur l’Ăźlot central, en silence. Ce n’est pas un silence pesant. C’est un silence de fatigue, un silence de digestion Ă©motionnelle.
AprĂšs le repas, HĂ©lĂšne pose sa fourchette. Elle regarde Camille droit dans les yeux. â Il faut qu’on aille lĂ -haut, dit-elle. Camille sait de quoi elle parle. La chambre. Le sanctuaire. â Tu es sĂ»re ? demande Camille. â Je ne peux plus garder cette piĂšce comme ça. C’est une tombe. Et tu es vivante. Elles montent l’escalier. HĂ©lĂšne marche devant, Camille suit. Elles arrivent devant la porte fermĂ©e. HĂ©lĂšne pose la main sur la poignĂ©e en laiton. Elle respire profondĂ©ment, tourne, et pousse. L’odeur de renfermĂ© et de poussiĂšre ancienne les accueille. Les volets sont mi-clos, laissant filtrer des rais de lumiĂšre oĂč dansent des particules d’or. Le lit Ă barreaux. Les peluches. La maison de poupĂ©e. Tout est lĂ , figĂ© en 2005. Camille entre lentement. Elle regarde autour d’elle comme on visite un musĂ©e Ă©trange. Elle ne reconnaĂźt rien. Ou plutĂŽt, elle reconnaĂźt les objets, mais pas l’Ă©motion. Ce sont les jouets d’une autre enfant, une enfant qui est morte le jour oĂč elle est montĂ©e dans la voiture d’Agathe. Elle s’approche d’une Ă©tagĂšre. Elle prend un ours en peluche marron, un peu usĂ©. â BarnabĂ©, murmure-t-elle. Le nom lui revient. BarnabĂ©. HĂ©lĂšne s’approche, les larmes aux yeux. â Tu dormais avec lui. Tu ne pouvais pas t’endormir sans lui. J’ai… j’ai dormi avec lui pendant un an aprĂšs ton dĂ©part. Pour sentir ton odeur. Camille serre l’ours contre elle une seconde, puis le repose. â Je ne suis plus cette petite fille, HĂ©lĂšne. Je ne suis plus LĂ©a qui joue Ă la poupĂ©e. Je suis Camille. J’aime lire, j’aime la mer, je fume parfois quand je suis stressĂ©e, et je dĂ©teste le rose. Elle dĂ©signe les murs peints en rose poudrĂ©. â Je dĂ©teste cette couleur. HĂ©lĂšne sourit Ă travers ses larmes. â On va repeindre. En quelle couleur ? â En bleu. Ou en blanc. Ou en vert. N’importe quoi sauf rose. HĂ©lĂšne hoche la tĂȘte. Elle va vers l’armoire, sort des cartons pliĂ©s qu’elle gardait “au cas oĂč”. Elle commence Ă les dĂ©plier. â On range tout ? demande-t-elle. â On range tout, confirme Camille. On garde quelques souvenirs, si tu veux. Pour la mĂ©moire. Mais le reste… on donne. Aux orphelinats, aux associations. Il y a d’autres enfants qui ont besoin de jouer. Moi, j’ai passĂ© l’Ăąge.
Elles passent l’aprĂšs-midi Ă vider la chambre. C’est un travail physique, cathartique. Elles remplissent des cartons. Les vĂȘtements trop petits, les livres d’images, les jeux de sociĂ©tĂ© incomplets. Ă chaque objet, une anecdote remonte, parfois joyeuse, souvent douloureuse. â Tu te souviens de cette robe ? demande HĂ©lĂšne en tenant une petite robe Ă smocks. Tu l’as portĂ©e pour PĂąques. Tu as vomi du chocolat dessus. Camille rit. â Je me souviens que Julien a hurlĂ© parce que j’avais tachĂ© le tapis. â Oui… il a hurlĂ©. Je l’avais oubliĂ©. J’avais effacĂ© ses cris de ma mĂ©moire pour ne garder que l’image du pĂšre parfait. HĂ©lĂšne jette la robe dans le carton avec une certaine violence. â Je me suis tellement menti Ă moi-mĂȘme, Camille. Comment ai-je pu ne pas voir ? Comment ai-je pu vivre avec un homme qui me mĂ©prisait autant ? Camille s’arrĂȘte, un livre Ă la main. â Parce qu’il Ă©tait fort. Et qu’il te faisait croire que sans lui, tu n’Ă©tais rien. C’est ce qu’il fait. C’est un architecte. Il construit des murs autour des gens. â Et Agathe ? demande HĂ©lĂšne doucement. C’Ă©tait comment avec elle ? C’est la question qu’elle redoutait de poser, mais elle doit savoir. Camille s’assoit par terre, au milieu des cartons. â C’Ă©tait… compliquĂ©. Elle m’aimait, ça je le sais. Un amour Ă©touffant, maladif. Elle avait peur tout le temps. Peur que je tombe malade, peur que je sorte, peur qu’on me voie. On dĂ©mĂ©nageait souvent. On vivait dans des petits appartements, toujours avec les rideaux tirĂ©s. Elle disait que c’Ă©tait pour me protĂ©ger des “mĂ©chants”. â Elle parlait de nous ? â Elle parlait de “eux”. Elle disait : “Ils ne t’aimaient pas. Ils t’ont jetĂ©e.” J’ai grandi avec cette haine. J’ai grandi en te dĂ©testant, HĂ©lĂšne. Je pensais que tu m’avais abandonnĂ©e. Camille regarde sa mĂšre. â Pardon. HĂ©lĂšne s’agenouille prĂšs d’elle. Elle lui prend le visage dans ses mains. â Tu n’as pas Ă demander pardon. C’est Ă moi de te demander pardon. J’aurais dĂ» chercher plus fort. J’aurais dĂ» fouiller le bureau de Julien il y a vingt ans. J’ai Ă©tĂ© faible. â Tu n’Ă©tais pas faible. Tu Ă©tais sous emprise. Comme moi avec Agathe. Nous Ă©tions deux prisonniĂšres. Toi dans ton chĂąteau en Provence, moi dans mes tours HLM en Bretagne. Elles restent lĂ , assises sur le tapis rose, au milieu des dĂ©bris de l’enfance. Le soleil commence Ă baisser. La lumiĂšre devient dorĂ©e, plus douce. â Et maintenant ? demande HĂ©lĂšne. Tu vas repartir ? Tu as ta vie lĂ -bas. Ton travail, tes amis. Camille rĂ©flĂ©chit. Elle regarde par la fenĂȘtre, vers le jardin oĂč Costa commence dĂ©jĂ Ă arracher quelques mauvaises herbes avec enthousiasme. â Je ne sais pas. Ma vie lĂ -bas… c’Ă©tait une vie de fuite. Je n’ai pas vraiment d’amis. Je restais seule pour ne pas avoir Ă expliquer d’oĂč je venais. Et mon travail Ă la criĂ©e… ce n’est pas une vocation. Elle se tourne vers HĂ©lĂšne. â Je ne dis pas que je vais rester ici pour toujours. C’est trop tĂŽt. Mais… j’aimerais rester un peu. Le temps de voir les fleurs pousser. Le temps de repeindre cette chambre. Le temps de dĂ©couvrir qui est HĂ©lĂšne Valois quand elle n’est pas l’Ă©pouse du maire. HĂ©lĂšne sourit. Un vrai sourire, radieux, qui la rajeunit de vingt ans. â HĂ©lĂšne Valois, elle aime le piano. Le vrai piano. Pas les gammes pour enfants. Elle aime Chopin, elle aime le jazz. Elle aime boire du vin rouge et manger du fromage qui pue. Et elle a trĂšs envie d’apprendre Ă connaĂźtre Camille Le Braz.
Soudain, une rumeur monte de l’extĂ©rieur. Des bruits de moteurs, des voix. HĂ©lĂšne se lĂšve, va Ă la fenĂȘtre. Devant le portail, c’est la cohue. Des camionnettes satellites, des journalistes avec des camĂ©ras, des photographes perchĂ©s sur des escabeaux. Ils sont des dizaines. La nouvelle de l’arrestation spectaculaire a fait le tour des rĂ©dactions. C’est l’affaire du siĂšcle. â Ils sont lĂ , dit HĂ©lĂšne avec lassitude. Les vautours. Camille se lĂšve et regarde. â Ils veulent une dĂ©claration. Ils veulent du sang et des larmes. â Ils n’auront rien, dit HĂ©lĂšne. Je ne sortirai pas. â On ne peut pas rester enfermĂ©es Ă©ternellement, dit Camille. Si on ne leur donne rien, ils vont inventer. Ils vont camper lĂ pendant des semaines. Elle rĂ©flĂ©chit. Elle a l’instinct de survie de celle qui a dĂ» se cacher. â On va leur donner une image. Une seule. Et aprĂšs, on ferme le portail pour de bon. â Quelle image ? â Viens.
Dix minutes plus tard, la porte d’entrĂ©e de la bastide s’ouvre. Les journalistes se ruent contre les grilles du portail. Les flashs crĂ©pitent comme une mitraillette. HĂ©lĂšne et Camille sortent. Elles ne sont pas habillĂ©es en victimes. HĂ©lĂšne a remis une tenue simple, un jean et une chemise blanche. Camille porte ses vĂȘtements Ă elle. Elles ne s’approchent pas des grilles. Elles ne parlent pas aux micros tendus. Elles marchent simplement jusqu’au milieu de l’allĂ©e. LĂ oĂč le petit vĂ©lo rouge gisait il y a vingt ans. Monsieur Costa les rejoint. Il tient une bĂȘche et un petit arbrisseau, un olivier jeune et fragile. Sous les yeux des camĂ©ras, sans un mot, Camille creuse un trou. La terre est dure, mais elle y met de la force. HĂ©lĂšne l’aide Ă placer l’arbre. Elles rebouchent le trou ensemble. Costa arrose. C’est un geste simple. Planter un arbre. Recommencer. Une fois l’arbre plantĂ©, HĂ©lĂšne se tourne vers les journalistes. Elle lĂšve la main, paume ouverte. Un signe d’apaisement, mais aussi un signe de “Stop”. Puis, elle prend le bras de sa fille, et elles tournent le dos aux camĂ©ras. Elles rentrent dans la maison. La lourde porte de chĂȘne se referme. Clac. Le verrou est tirĂ©. Dehors, les journalistes sont déçus, ils n’ont pas eu de scandale, pas de cris. Mais ils ont une image. L’image de deux femmes qui plantent un olivier sur les ruines d’un empire. C’est une image qui fera la une. “La Renaissance des Valois”. Ou plutĂŽt, “La Naissance de Camille”.
La nuit tombe sur la maison. Pour la premiĂšre fois depuis des annĂ©es, il n’y a pas de peur. HĂ©lĂšne est dans le salon, au piano. Elle a ouvert le couvercle. Elle joue. Pas du Mozart scolaire. Elle joue une improvisation, quelque chose de mĂ©lancolique mais avec des accords majeurs qui pointent vers l’espoir. Camille est allongĂ©e sur le canapĂ©, un livre Ă la main, mais elle n’Ă©coute pas. Elle Ă©coute la musique. Elle regarde le plafond. Elle pense Ă Julien, seul dans sa cellule. Elle ne ressent pas de joie. Juste un immense soulagement. Comme si on avait enlevĂ© un sac de pierres de ses Ă©paules. Son tĂ©lĂ©phone vibre. C’est un numĂ©ro inconnu. Elle dĂ©croche. â Allo ? â Mademoiselle Le Braz ? Ici le capitaine de gendarmerie. â Oui ? â Je vous appelle pour vous informer. Votre pĂšre… Monsieur Valois… a demandĂ© Ă vous voir. Camille se redresse. La musique du piano s’arrĂȘte. HĂ©lĂšne a senti le changement d’atmosphĂšre. â Il dit qu’il a quelque chose Ă vous dire. Quelque chose sur Agathe que vous ne savez pas. Camille sent un froid glacial lui parcourir l’Ă©chine. Encore un mensonge ? Ou une derniĂšre vĂ©ritĂ© empoisonnĂ©e ? â Je ne veux pas le voir, dit-elle d’abord. Puis, elle hĂ©site. Julien est un manipulateur, mais s’il sait quelque chose… â Qu’est-ce qu’il a dit exactement ? â Il a dit : “Demandez-lui si elle a trouvĂ© la deuxiĂšme lettre”. Camille fronce les sourcils. â La deuxiĂšme lettre ? Il n’y avait qu’une lettre. Celle avec la photo. â Il prĂ©tend qu’Agathe a Ă©crit deux lettres avant de mourir. Une pour vous, que vous avez reçue. Et une autre… qu’elle a envoyĂ©e Ă quelqu’un d’autre. â Ă qui ? â Il refuse de le dire tant que vous ne venez pas au parloir. Camille raccroche lentement. Elle regarde HĂ©lĂšne. â Qu’est-ce qu’il y a ? demande HĂ©lĂšne. â Il veut me voir. Il parle d’une deuxiĂšme lettre d’Agathe. HĂ©lĂšne se lĂšve, ferme le piano brutalement. â C’est un piĂšge. Il veut te manipuler encore. Il veut te faire douter. â Peut-ĂȘtre. Mais s’il y a une autre lettre… si Agathe a laissĂ© un autre secret… Camille se lĂšve. Elle fait les cent pas. L’histoire n’est pas tout Ă fait finie. Le monstre est en cage, mais il a encore des griffes. â Je n’irai pas ce soir, dit Camille. Ce soir, c’est notre soirĂ©e. Elle va vers la cuisine, revient avec deux verres de vin rouge. â Tiens. Ă nous. Ă l’olivier. Et Ă l’avenir sans buis carrĂ©s. HĂ©lĂšne prend le verre. Elles trinquent. Le cristal chante. Mais dans le regard de Camille, HĂ©lĂšne voit une nouvelle ombre. La curiositĂ©. Julien a plantĂ© une graine de doute. MĂȘme depuis sa prison, il continue de jouer. Cependant, pour ce soir, elles dĂ©cident d’ignorer le tĂ©lĂ©phone. Elles dĂ©cident d’ignorer le monde. Elles s’assoient sur la terrasse, face au jardin obscur oĂč l’olivier fraĂźchement plantĂ© boit sa premiĂšre nuit de rosĂ©e. â Raconte-moi, dit Camille. Raconte-moi comment c’Ă©tait avant. Avant le 14 juillet. Raconte-moi un souvenir heureux. J’en ai besoin pour remplacer les mauvais. HĂ©lĂšne sourit. Elle ferme les yeux, cherchant dans sa mĂ©moire abĂźmĂ©e. â Il y avait un jour… tu avais quatre ans. Il a neigĂ©. C’est trĂšs rare ici. Tu n’avais jamais vu la neige. Tu croyais que c’Ă©tait du sucre. Tu es sortie en pyjama et tu as lĂ©chĂ© la terrasse. Camille rit. â Et Julien ? Qu’est-ce qu’il a fait ? HĂ©lĂšne hĂ©site, puis dĂ©cide d’ĂȘtre honnĂȘte. â Il a ri aussi. Ce jour-lĂ … il a ri. Il t’a prise dans ses bras et il t’a rentrĂ©e au chaud. Il t’a fait du chocolat. Il n’a pas toujours Ă©tĂ© un monstre, Camille. C’est ça le plus terrible. Il a choisi de le devenir. â C’est triste, dit Camille. â Oui. C’est une tragĂ©die. Mais la piĂšce est finie. Le rideau est tombĂ©. Maintenant, on Ă©crit la suite.
Elles restent là , mÚre et fille, deux survivantes sous les étoiles de Provence. Le mistral a nettoyé le ciel. Tout est clair. Douloureux, mais clair. Et demain est un autre jour.
ACTE 3 â PARTIE 3
La prison du Pontet est un bloc de bĂ©ton gris posĂ© au milieu des champs de lavande, une verrue architecturale qui jure avec la beautĂ© du paysage. C’est lĂ , dans l’odeur d’eau de Javel et de tabac froid, que se joue l’Ă©pilogue de la famille Valois. Trois jours ont passĂ© depuis l’arrestation. Trois jours de silence mĂ©diatique, trois jours de spĂ©culations. HĂ©lĂšne et Camille sont assises dans la salle d’attente du parloir. Elles se tiennent droites, les mains croisĂ©es sur les genoux. Elles ne se ressemblent pas physiquement, mais elles ont la mĂȘme aura de dignitĂ© blessĂ©e. HĂ©lĂšne porte un tailleur pantalon sombre, Camille un jean propre et une chemise blanche. Elles n’apportent rien. Pas de linge, pas de cigarettes, pas de nourriture. Elles apportent juste leurs oreilles, pour entendre ce dernier secret.
â Tu n’es pas obligĂ©e d’entrer, dit Camille Ă voix basse. â Si, rĂ©pond HĂ©lĂšne. Je ne le laisserai pas te raconter sa version de l’histoire sans tĂ©moin. Il a toujours profitĂ© des silences pour tisser ses mensonges. Aujourd’hui, je suis le tĂ©moin. Un gardien appelle : “Valois, famille”. Le mot “famille” sonne faux. Elles se lĂšvent et suivent l’uniforme bleu. Elles entrent dans le box vitrĂ©. Julien est dĂ©jĂ lĂ , de l’autre cĂŽtĂ© de la vitre en plexiglas. Il a vieilli de vingt ans en soixante-douze heures. Ses cheveux argentĂ©s, d’habitude si soignĂ©s, sont gras et plaquĂ©s sur son crĂąne. Il a une barbe de trois jours qui grisaille son visage. Ses yeux sont rouges, cernĂ©s de poches sombres. Mais quand il les voit entrer, une Ă©tincelle de malice s’allume au fond de ses pupilles. C’est la seule chose qui lui reste : sa capacitĂ© Ă nuire.
Il prend le combinĂ© du tĂ©lĂ©phone. HĂ©lĂšne fait signe Ă Camille de le prendre. C’est Ă elle qu’il veut parler. Camille colle le plastique froid contre son oreille. â Tu es venue, dit Julien. Sa voix est mĂ©tallique, dĂ©formĂ©e par l’appareil. â Je suis venue pour la lettre, dit Camille sans prĂ©ambule. OĂč est-elle ? Julien sourit. Un sourire jaune, dĂ©voilant des dents qu’il n’a pas pu brosser correctement. â Pas de “Bonjour Papa” ? Pas de “Comment ça va en enfer” ? Tu es dure, Camille. C’est bien. Tu tiens ça de moi, finalement. Ta mĂšre est trop molle. Camille ne rĂ©pond pas. Elle le regarde fixement. â La lettre… reprend Julien. Agathe me l’a envoyĂ©e il y a dix ans, juste avant de mourir. Elle avait des remords. Elle voulait que je te la donne le jour de tes dix-huit ans. C’Ă©tait pathĂ©tique. Du sentimentalisme de bonne femme. â Tu l’as brĂ»lĂ©e ? demande Camille, le cĆur serrĂ©. â Non. Je ne brĂ»le que ce qui m’incrimine directement. Cette lettre… elle ne parle pas de moi. Elle parle de toi. Et d’HĂ©lĂšne. Je l’ai gardĂ©e. Je me suis dit qu’un jour, ça pourrait servir. Une munition de rĂ©serve. â OĂč est-elle ? rĂ©pĂšte Camille. Julien se penche vers la vitre. Son haleine doit ĂȘtre fĂ©tide, mais le plexiglas protĂšge Camille. â Elle est dans la maison. Dans la seule chose qu’HĂ©lĂšne aime plus que toi. Camille fronce les sourcils. Elle regarde HĂ©lĂšne, assise en retrait. Qu’est-ce qu’HĂ©lĂšne aime ? â Le piano, devine Camille. Julien rit, un petit rire sec. â Bravo. Le piano. Ce maudit piano noir qui m’a cassĂ© les oreilles pendant trente ans. Elle est dedans. Pas dessus, ni dessous. Dedans. Il faut ouvrir la bĂȘte pour trouver le cĆur. Il marque une pause, savourant l’effet. â Lis-la, ma fille. Et tu verras que le monstre n’est pas toujours celui qu’on croit. Agathe n’Ă©tait pas une sainte. Et ta mĂšre… ta mĂšre n’Ă©tait pas aussi innocente qu’elle le prĂ©tend. Camille sent la colĂšre monter. â HĂ©lĂšne ne savait rien ! â C’est ce qu’elle dit. Mais l’ignorance est un choix, Camille. N’oublie jamais ça. Elle a choisi de ne pas voir. Le gardien tape sur sa montre. “C’est fini.” Camille raccroche brutalement. Elle se lĂšve. Elle ne dit pas au revoir. HĂ©lĂšne se lĂšve aussi. Elle s’approche de la vitre. Elle ne prend pas le tĂ©lĂ©phone. Elle pose simplement sa main Ă plat sur le verre, comme pour repousser un fantĂŽme, puis elle tourne les talons. Julien reste seul dans son box, hurlant des mots qu’elles n’entendent plus. Il frappe contre la vitre, mais personne ne se retourne. Il est effacĂ©.
Le retour Ă la maison est tendu. Les paroles de Julien, comme du poison, ont infiltrĂ© l’esprit de Camille. “L’ignorance est un choix”. Est-ce vrai ? HĂ©lĂšne aurait-elle pu savoir ? Elles entrent dans le salon. Le grand piano Ă queue noir trĂŽne au milieu de la piĂšce, majestueux et silencieux. Il ressemble Ă un cercueil laquĂ©. HĂ©lĂšne pose son sac. Elle regarde l’instrument. â Il a dit que c’Ă©tait dedans, rapporte Camille. HĂ©lĂšne hoche la tĂȘte. â Alors on va l’ouvrir. Elle va chercher la caisse Ă outils de Julien dans le garage. Elle revient avec des tournevis et une pince. HĂ©lĂšne, qui a toujours traitĂ© ce piano avec une dĂ©licatesse infinie, qui le dĂ©poussiĂ©rait avec une plume d’autruche, empoigne le tournevis avec une brutalitĂ© surprenante. â Aide-moi Ă soulever le couvercle, dit-elle. Elles retirent le pupitre. Elles dĂ©vissent les charniĂšres. HĂ©lĂšne attaque le cadre en bois. Elle veut dĂ©truire ce piano. Ce piano Ă©tait son refuge, sa tour d’ivoire. Si Julien l’a utilisĂ© comme cachette, il a souillĂ© son refuge. Elles accĂšdent Ă la table d’harmonie, lĂ oĂč les cordes de cuivre et d’acier sont tendues Ă l’extrĂȘme. â OĂč ? demande Camille, Ă©clairant l’intĂ©rieur avec la lampe de son tĂ©lĂ©phone. HĂ©lĂšne scrute les marteaux, les Ă©touffoirs. â LĂ , dit-elle. Tout au fond, scotchĂ© contre la paroi interne de la caisse de rĂ©sonance, dans les basses, il y a une enveloppe jaunie. L’endroit est inaccessible sans dĂ©monter la mĂ©canique. Julien a dĂ» passer du temps Ă la cacher lĂ . C’Ă©tait prĂ©mĂ©ditĂ©, pervers. Il savait qu’HĂ©lĂšne jouait tous les jours Ă quelques millimĂštres de ce secret. HĂ©lĂšne tend le bras. Elle se gratte contre une corde, saigne un peu, mais elle s’en fiche. Elle arrache l’enveloppe. Le scotch fait un bruit sec en se dĂ©collant. L’enveloppe est poussiĂ©reuse. Dessus, il est Ă©crit : “Pour LĂ©a. Ă lire quand tu seras grande.”
HĂ©lĂšne tend la lettre Ă Camille. â C’est pour toi. Camille prend l’enveloppe. Ses mains tremblent. Elle a peur de ce qu’elle va lire. Peur que Julien ait raison. Peur qu’Agathe rĂ©vĂšle une trahison d’HĂ©lĂšne. Elle s’assoit sur le tabouret du piano. HĂ©lĂšne reste debout, appuyĂ©e contre le cadre de l’instrument Ă©ventrĂ©. Camille dĂ©chire l’enveloppe. Elle sort deux feuillets de papier Ă lettres Ă carreaux, couverts d’une Ă©criture serrĂ©e et ronde. L’Ă©criture d’Agathe. Camille reconnaĂźtrait cette Ă©criture entre mille. C’est celle qui corrigeait ses devoirs, celle qui Ă©crivait les listes de courses. Elle commence Ă lire Ă voix haute. Sa voix est fragile dans le grand salon vide.
“Ma petite LĂ©a, ma Camille, Si tu lis ça, c’est que je ne suis plus lĂ . Et c’est que tu as retrouvĂ© ton chemin vers cette maison. J’espĂšre que tu me pardonneras. J’ai fait des choses terribles, je t’ai volĂ© ton nom, ta vie, ton histoire. Mais je te jure, sur la tĂȘte de Dieu, que je l’ai fait pour te sauver. Tu crois sans doute que ton pĂšre m’a simplement laissĂ©e partir parce que je le faisais chanter. C’est vrai, en partie. Il avait peur pour sa carriĂšre. Mais il y a une chose que tu ne sais pas. Une chose que je n’ai jamais osĂ© te dire.”
Camille marque une pause. Elle avale sa salive. HélÚne retient son souffle.
“La veille du 14 juillet, j’ai entendu Julien au tĂ©lĂ©phone. Il parlait avec le directeur d’un pensionnat en Suisse. ‘Les MĂ©lĂšzes’. C’est un endroit pour les enfants ‘Ă problĂšmes’, les enfants dont les riches ne veulent pas. Il avait prĂ©parĂ© les papiers. Il allait t’envoyer lĂ -bas, LĂ©a. Pas pour un an. Pour toujours. Il disait que tu Ă©tais instable, que tu nuisais Ă l’Ă©quilibre de sa femme. Il allait te faire interner loin, trĂšs loin, et dire Ă ta mĂšre que c’Ă©tait sur recommandation mĂ©dicale.”
HĂ©lĂšne pousse un cri Ă©touffĂ©. Elle porte la main Ă sa poitrine. â La Suisse… murmure-t-elle. Il m’avait parlĂ© d’une Ă©cole de musique en Suisse… Il disait que tu avais du talent, qu’il fallait t’encourager… Je croyais qu’il voulait ton bien ! Camille continue de lire, les larmes coulant sur ses joues.
“J’ai vu le dossier sur son bureau. Il avait dĂ©jĂ signĂ© l’autorisation de sortie du territoire. Tu devais partir le 16 juillet. Je ne pouvais pas laisser faire ça. Je t’aimais trop. Je savais que lĂ -bas, tu serais seule, droguĂ©e aux mĂ©dicaments pour que tu sois calme. Alors j’ai profitĂ© de l’occasion. Je t’ai emmenĂ©e. J’ai utilisĂ© sa lĂąchetĂ© contre lui. Il a cru que je t’enlevais pour l’embĂȘter, mais en vĂ©ritĂ©, je te sauvais de l’exil. J’ai Ă©tĂ© Ă©goĂŻste. J’aurais dĂ» tout dire Ă ta mĂšre. Mais j’avais peur qu’elle le croie lui. Il Ă©tait si fort, si persuasif. Et j’avais peur de te perdre. Pardonne-moi, mon ange. J’ai Ă©tĂ© une mauvaise mĂšre, mais je t’ai aimĂ©e plus que ma propre vie. Ne laisse pas la haine te manger. Ton pĂšre est un homme vide. Laisse-le Ă son vide. Et aime ta vraie mĂšre, si elle peut encore t’aimer. Adieu, Maman Agathe.”
Camille laisse tomber la lettre sur le sol. Le silence qui suit est assourdissant. Ce n’Ă©tait pas seulement un enlĂšvement. C’Ă©tait une course contre la montre. Julien avait prĂ©vu de se dĂ©barrasser de LĂ©a lĂ©galement, froidement, administrativement. Agathe, dans sa folie, avait agi par un amour dĂ©sespĂ©rĂ©. Elle avait choisi l’illĂ©galitĂ© pour Ă©viter l’abandon institutionnel. HĂ©lĂšne pleure. Elle pleure de soulagement et d’horreur. â Il m’a manipulĂ©e… Il m’a dit que la Suisse Ă©tait un paradis… Je ne savais pas que c’Ă©tait un dĂ©barras… Camille se lĂšve et prend HĂ©lĂšne dans ses bras. â Tu ne savais pas, rĂ©pĂšte Camille fermement. Il a menti Ă tout le monde. Ă toi, Ă Agathe, Ă moi. Agathe n’Ă©tait pas un monstre. Elle a fait le mauvais choix, mais pour la bonne raison. HĂ©lĂšne serre sa fille contre elle. â Et Julien… Julien est pire que ce qu’on croyait. Il n’a pas juste laissĂ© faire. Il a planifiĂ©. Elles regardent le piano Ă©ventrĂ©. Il n’est plus un instrument de musique. Il est le coffre-fort d’une trahison. â Qu’est-ce qu’on fait de ça ? demande Camille en dĂ©signant le piano. HĂ©lĂšne s’essuie les yeux. Son regard change. Il devient dur, rĂ©solu. â On ne le remonte pas. â Comment ça ? â Ce piano… c’est ma tristesse. C’est ma soumission. Je ne jouerai plus jamais dessus. Elle va chercher un bidon d’essence dans le garage, celui que Julien utilisait pour la tondeuse. â Tu ne vas pas faire ça ? demande Camille, incrĂ©dule mais fascinĂ©e. â Si. Dehors. Ă deux, elles poussent le piano. C’est lourd, terriblement lourd. Le bois grince sur le carrelage, rayant le sol immaculĂ© que Julien aimait tant. Elles s’en fichent. Elles le poussent Ă travers la baie vitrĂ©e, sur la terrasse en pierre. HĂ©lĂšne arrose le bois laquĂ©, les touches d’ivoire, les cordes. L’odeur de l’essence se mĂȘle Ă l’odeur du jasmin. â Tu es prĂȘte ? demande HĂ©lĂšne en sortant une boĂźte d’allumettes. â C’est un Steinway, HĂ©lĂšne. Ăa vaut une fortune. â Ăa vaut vingt ans de larmes. C’est pas cher payĂ©. HĂ©lĂšne craque l’allumette. Elle la jette. Le feu prend avec un souffle puissant Wouff. Les flammes lĂšchent le bois noir, font fondre le vernis. Les cordes, chauffĂ©es Ă blanc, commencent Ă claquer une Ă une. Ping. Pang. C’est une musique Ă©trange, violente, dissonante. La symphonie de la destruction. Elles regardent le piano brĂ»ler. La fumĂ©e noire monte droit dans le ciel bleu du soir. C’est un bĂ»cher funĂ©raire. Elles brĂ»lent le passĂ©. Elles brĂ»lent l’emprise. Elles brĂ»lent la peur. Monsieur Costa, attirĂ© par la fumĂ©e, arrive en courant avec un tuyau d’arrosage. â Madame ! Le feu ! â Laissez, Costa ! crie HĂ©lĂšne en riant. Laissez brĂ»ler ! C’est un barbecue ! Et elle rit. Elle rit vraiment. Un rire libĂ©rateur, un peu fou. Camille se met Ă rire aussi. Elles rient devant le brasier, deux sorciĂšres modernes dansant sur les cendres de leur oppresseur.
ELLIPSE – SIX MOIS PLUS TARD
L’hiver est passĂ© sur la Provence. Un hiver doux, pluvieux, nĂ©cessaire. La terre a bu. Les racines de l’olivier se sont renforcĂ©es. Nous sommes au printemps. La maison a changĂ©. Les volets verts ont Ă©tĂ© repeints en bleu lavande. La façade a Ă©tĂ© nettoyĂ©e. Le jardin est mĂ©connaissable. Ce n’est plus un parc Ă la française gĂ©omĂ©trique. C’est un jardin anglais, foisonnant, dĂ©sordonnĂ©, vivant. Il y a des massifs de fleurs sauvages, des herbes hautes, des chemins tortueux. Monsieur Costa est le roi de ce royaume, et il a recrutĂ© deux aides-jardiniers du village. Ă l’intĂ©rieur, les murs sont couverts de tableaux colorĂ©s. Plus de beige, plus de gris. De la vie.
Camille est assise Ă la table de la cuisine (une nouvelle table en bois brut, ronde). Elle tape sur un ordinateur portable. Elle Ă©crit. Elle n’Ă©crit pas un roman. Elle Ă©crit son histoire. Un tĂ©moignage. Elle a dĂ©cidĂ© de reprendre des Ă©tudes de psychologie par correspondance. Elle veut comprendre. Elle veut aider les enfants “perdus”. Elle a coupĂ© ses cheveux un peu plus court. Elle a bonne mine. Elle porte une robe lĂ©gĂšre Ă motifs gĂ©omĂ©triques. Elle fume toujours un peu, mais elle essaie d’arrĂȘter. HĂ©lĂšne entre. Elle revient de son cours. Elle ne donne plus de cours particuliers Ă des enfants riches qui s’ennuient. Elle a ouvert une classe de musique au centre social d’Avignon. Elle enseigne le jazz, l’improvisation, la libertĂ©. Elle pose ses clĂ©s. Elle embrasse Camille sur la joue. â Tu as du courrier, dit HĂ©lĂšne. Elle pose une lettre sur la table. Une lettre officielle. Le tribunal. Camille ouvre l’enveloppe. Elle lit rapidement. â Le divorce est prononcĂ©, dit-elle. HĂ©lĂšne s’arrĂȘte de ranger ses courses. â C’est fait ? â C’est fait. Tu es libre, HĂ©lĂšne. Officiellement. Et il a pris vingt-deux ans. Pas de remise de peine possible avant quinze ans. HĂ©lĂšne sourit doucement. â Vingt-deux ans. Il aura soixante-dix-sept ans quand il sortira. S’il sort. â Il ne sortira pas, dit Camille. Les hommes comme lui ne survivent pas quand ils n’ont plus de public. Il va s’Ă©teindre. â On ne parlera plus de lui, dĂ©cide HĂ©lĂšne. C’est fini. Elle prend la lettre du tribunal, la plie en avion de papier et la lance par la fenĂȘtre ouverte. L’avion plane un instant au-dessus des fleurs, puis atterrit doucement dans l’herbe.
â Tu viens ? demande HĂ©lĂšne. Les invitĂ©s vont arriver. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Camille. Vingt-neuf ans. Le premier anniversaire fĂȘtĂ© “Ă la maison” depuis ses huit ans. Elles sortent sur la terrasse. Le piano brĂ»lĂ© a disparu, remplacĂ© par une grande table de banquet. Il y a des guirlandes lumineuses dans les arbres. Des gens arrivent. Pas des notables, pas des politiques. Des vrais gens. Monsieur Costa et sa femme. La bibliothĂ©caire de Roscoff qui a fait le voyage (Camille a gardĂ© contact). Des Ă©lĂšves d’HĂ©lĂšne. Des voisins qui n’osaient jamais venir du temps de Julien. L’ambiance est joyeuse, simple. On entend le bruit des bouchons de liĂšge qui sautent, les rires, les conversations croisĂ©es. Camille regarde autour d’elle. Elle voit HĂ©lĂšne qui rit aux Ă©clats avec un professeur de saxophone. Elle voit Costa qui montre fiĂšrement ses rosiers. Elle se sent… Ă sa place. Elle n’est plus l’enfant volĂ©e. Elle n’est plus l’enfant cachĂ©e. Elle est Camille Valois (elle a dĂ©cidĂ© de garder les deux noms, Camille pour elle, Valois pour HĂ©lĂšne). Elle s’Ă©loigne un peu, marche vers l’olivier plantĂ© six mois plus tĂŽt. Il a grandi. Il a fait quelques nouvelles feuilles argentĂ©es. Elle touche l’Ă©corce. â Tu vois, dit-elle Ă voix basse, comme si elle parlait Ă la petite fille qu’elle Ă©tait. On a survĂ©cu. On a gagnĂ©. Un coup de vent lĂ©ger traverse le jardin. Ce n’est pas le mistral. C’est une brise douce, chargĂ©e du parfum des fleurs d’oranger. HĂ©lĂšne s’approche, deux coupes de champagne Ă la main. â Ă quoi tu penses ? â Je pense Ă la lumiĂšre, dit Camille. Agathe disait : “Je vois encore la lumiĂšre de ce jour-lĂ ”. C’Ă©tait la lumiĂšre de la perte. Elle lĂšve son visage vers le soleil couchant qui inonde le ciel de rose et d’or. â Mais celle-lĂ … c’est la lumiĂšre du retour. HĂ©lĂšne lui tend une coupe. â C’est l’heure dorĂ©e, dit HĂ©lĂšne. L’heure oĂč les ombres s’allongent mais oĂč elles ne font plus peur, parce qu’on sait que la nuit sera douce. Elles trinquent. â Bon anniversaire, ma fille. â Merci, Maman.
La camĂ©ra s’Ă©loigne doucement. Elle monte vers le ciel, englobant la maison aux volets bleus, le jardin foisonnant, la fĂȘte sur la terrasse, et les deux silhouettes lumineuses prĂšs de l’olivier. La maison n’est plus un dĂ©cor de théùtre. C’est un foyer. L’ombre de midi s’est dissipĂ©e. Il ne reste que la chaleur de la vie.