LA CICATRICE RÉDEMPTRICE – L’ÉPOUX TRAHI PAR LE SILENCE ET REMPLACÉ PAR LA PAIX

(Son cœur brisé s’ouvre. Il choisit l’amante; elle choisit la vie. L’amour est fini.)

ACTE 1 – PARTIE 1

Paris ne pardonne pas la faiblesse, surtout en février. Le ciel est une dalle de béton gris, basse et oppressante, qui semble vouloir écraser les toits en zinc de la ville. Une pluie fine, glaciale, tombe sans discontinuer depuis le matin. Ce n’est pas une pluie violente, non. C’est une pluie insidieuse, silencieuse, qui pénètre les manteaux, mouille les chaussettes et s’infiltre jusque dans les os.

Dans son atelier du Marais, Camille ignore la pluie. L’odeur ici est rassurante. Un mélange de vieux papier, de cuir tanné, de colle d’os et de poussière séculaire. C’est l’odeur du temps qui s’est arrêté. Camille est restauratrice de livres anciens. Elle passe ses journées à soigner les blessures du passé. Une page déchirée par un lecteur maladroit du dix-neuvième siècle. Une reliure brisée par une chute. Des taches d’humidité laissées par une fenêtre oubliée. Elle répare tout. Elle a cette patience infinie, cette douceur dans les doigts que seuls ceux qui ont peur de briser les choses possèdent.

Elle est penchée sur un exemplaire rare des Fleurs du Mal de Baudelaire. Ses lunettes glissent légèrement sur le bout de son nez. La lumière de la lampe d’architecte crée un cercle chaud sur l’établi, le seul îlot de chaleur dans cette journée sombre. Sa main tient une petite spatule en métal. Elle applique une infime quantité de colle d’amidon sur une déchirure presque invisible. Elle retient son souffle. C’est un travail de chirurgien.

Soudain, une douleur fulgurante traverse son crâne.

Camille lâche la spatule. Le petit outil tombe sur le bois avec un bruit métallique qui résonne trop fort dans le silence de l’atelier. Elle ferme les yeux. Elle porte ses mains à ses tempes. Ce n’est pas une migraine ordinaire. Ce n’est pas la fatigue des yeux. C’est autre chose. C’est comme si un éclair avait frappé l’intérieur de sa tête, suivi d’un tonnerre sourd, pulsatile, qui bat au rythme de son cœur. Boum. Boum. Boum. Chaque battement est une onde de choc.

Elle s’agrippe au bord de la table. Ses jointures deviennent blanches. Elle attend que ça passe. Elle a l’habitude d’attendre. Elle a l’habitude de minimiser. “C’est juste le stress”, se dit-elle souvent. “C’est juste la fatigue”. Olivier lui dit toujours qu’elle s’écoute trop. Qu’elle est trop fragile. Alors elle a appris à se taire, à serrer les dents.

Mais cette fois, la douleur ne reflue pas. Elle s’installe, lourde, menaçante.

Le téléphone fixe de l’atelier sonne.

La sonnerie stridente lui déchire les tympans. Elle sursaute. Elle hésite à répondre. Elle veut juste s’asseoir par terre, dans le noir. Mais le téléphone insiste. C’est peut-être un client. C’est peut-être important.

Elle décroche. Sa main tremble légèrement.

— Allô ? Sa voix est faible, éraillée. — Madame Vasseur ? C’est le secrétariat du Docteur Moreau.

Le cœur de Camille rate un battement. Elle a fait une IRM il y a deux jours, sur l’insistance de sa sœur, pas celle d’Olivier. Olivier ne sait même pas qu’elle a passé des examens. Il est trop occupé. Toujours trop occupé.

— Oui, c’est moi, murmure-t-elle. — Le Docteur veut vous parler. Ne quittez pas.

Une musique d’attente s’élève. Une mélodie classique, joyeuse, totalement inappropriée. Camille regarde la pluie qui fouette la vitrine de l’atelier. Les passants dehors sont des ombres courbées sous leurs parapluies. Ils courent vers quelque part. Ils ont des buts, des destinations, des dîners qui les attendent. Camille se sent soudain très seule, isolée du monde par une vitre froide et une douleur lancinante.

La voix du Docteur Moreau remplace la musique. Elle est grave. Trop grave.

— Madame Vasseur. Asseyez-vous, je vous prie.

Camille tire son tabouret et s’assoit. Ses jambes ne la portent plus de toute façon.

— Je suis assise, Docteur. — Nous avons reçu les résultats de votre imagerie. C’est… plus sérieux que nous ne le pensions.

Le silence qui suit dure une éternité. On entend juste le tic-tac de l’horloge au mur et le bruit de la pluie.

— Vous avez un anévrisme cérébral, Camille. Il est large, et il est mal placé. La douleur que vous ressentez, ces céphalées sentinelles… ce sont des avertissements. La paroi de l’artère est très fine. Elle peut rompre à tout moment.

Les mots flottent dans l’air. Anévrisme. Rompre. Tout moment. Ils n’ont pas de sens. Camille regarde ses mains. Elles sont tachées d’un peu d’encre et de colle. Ce sont des mains qui réparent. Pourquoi son propre corps est-il en train de se déchirer sans qu’elle puisse le recoller ?

— Qu’est-ce que… qu’est-ce que je dois faire ? demande-t-elle. Sa voix est celle d’une petite fille. — Vous devez venir à l’hôpital Saint-Louis immédiatement. Ce soir. Nous devons vous opérer demain matin à la première heure. Je ne vais pas vous mentir, Camille. C’est une opération à haut risque. Mais si nous n’opérons pas, c’est une bombe à retardement.

Demain matin. L’urgence est brutale. Elle n’a pas le temps de se préparer. Pas le temps de finir le livre de Baudelaire. Pas le temps de dire au revoir à sa vie d’avant.

— D’accord, dit-elle machinalement. D’accord. Je… je préviens mon mari et j’arrive. — Ne conduisez pas, insiste le médecin. Prenez un taxi. Et Camille… faites vite.

Elle raccroche. Le téléphone semble peser une tonne. Elle le repose sur le socle.

Le silence revient dans l’atelier, mais il a changé. Ce n’est plus un silence paisible. C’est le silence d’avant la tempête. Camille reste assise, immobile. Elle devrait pleurer. C’est ce qu’on fait dans les films, non ? On pleure, on hurle, on jette des objets contre les murs. Mais Camille ne pleure pas. Elle est gelée. Une couche de glace vient d’envelopper son âme.

Elle pense à Olivier.

Olivier est sa bouée. Son ancre. Ou du moins, c’est ce qu’elle veut croire. Ils sont mariés depuis sept ans. Sept ans d’un amour qui s’est effiloché, usé, comme une vieille couverture qu’on n’ose pas jeter. Olivier est brillant, charismatique, solaire. Il est tout ce qu’elle n’est pas. Elle est l’ombre, il est la lumière. Elle aime le silence, il aime le bruit des bouchons de champagne.

Elle attrape son téléphone portable. Il est posé à côté du pot de pinceaux. Elle compose son numéro. Elle connaît ce numéro par cœur, mieux que sa propre date de naissance. Elle appuie sur la touche verte.

Tonalité. Tonalité. Tonalité.

Pendant que le téléphone sonne dans le vide, l’esprit de Camille voyage. Elle traverse Paris. Elle traverse la Seine. Elle imagine où il est. Il lui a dit ce matin qu’il avait une réunion importante avec des clients japonais. Un dîner d’affaires. “Ne m’attends pas ce soir, ma chérie. Ça va être long et ennuyeux.” Elle avait hoché la tête, compréhensive. Elle est toujours compréhensive. C’est son rôle. La femme douce, effacée, qui attend à la maison avec une tisane et un livre.

Messagerie. “Bonjour, vous êtes bien sur le portable d’Olivier Vasseur. Laissez un message.”

Sa voix est enjouée, professionnelle, charmante. Même son répondeur est séduisant. Camille ne laisse pas de message. Que dire ? “Salut chéri, je vais peut-être mourir demain, tu peux me rappeler ?” Non. Elle ne peut pas dire ça à une machine. Elle raccroche.

Elle se lève. Elle doit fermer la boutique. Elle doit être méthodique. C’est sa défense. Être méthodique empêche la panique de prendre le dessus. Elle range la spatule. Elle referme le pot de colle. Elle couvre le livre de Baudelaire avec un tissu de coton propre. “Je reviendrai te finir”, murmure-t-elle au livre. C’est une promesse. Une promesse fragile.

Elle éteint la lampe. L’atelier plonge dans la pénombre grisâtre de l’après-midi finissant. Elle enfile son manteau, une laine beige qui a vu trop d’hivers. Elle noue son écharpe. Elle prend son sac. Elle sort et verrouille la porte. Elle vérifie deux fois que c’est bien fermé. Une habitude.

Dehors, le froid la gifle. La pluie mouille ses lunettes instantanément. Le monde devient flou. C’est mieux ainsi. Elle ne veut pas voir la réalité trop nettement. Elle marche vers la station de métro, mais s’arrête. Le médecin a dit : taxi.

Elle lève la main. Un taxi passe, occupé. Un autre. Occupé. Paris est hostile quand on a besoin d’aide. Les gens se bousculent sur le trottoir. Personne ne la regarde. Une femme avec une poussette lui fonce presque dedans et râle quelque chose de désagréable. Camille s’excuse. Elle s’excuse d’exister, d’être là, d’être malade.

Finalement, un taxi s’arrête. Elle monte. — Rue de Rennes, s’il vous plaît. Elle rentre d’abord chez elle. Elle doit prendre des affaires. Et elle doit voir Olivier. Si la réunion est finie, il rentrera peut-être se changer.

Le taxi démarre. Camille pose sa tête contre la vitre froide. Les vibrations de la voiture augmentent son mal de tête. Elle ferme les yeux et revoit le visage d’Olivier le jour de leur mariage. Il la regardait avec une telle intensité. Comme si elle était la seule femme au monde. “Je te protégerai”, avait-il dit dans ses vœux. “Je serai ton abri”.

Où est son abri maintenant ?

Changement de décor.

À quelques kilomètres de là, l’ambiance n’a rien à voir avec la pluie et la peur. Nous sommes à l’Hôtel Paris, l’un des palaces les plus luxueux de la capitale. La chambre est une suite immense, décorée de velours rouge et de dorures. Les rideaux sont tirés, bloquant la grisaille extérieure. Ici, il ne pleut pas. Ici, il fait chaud, une chaleur douce, parfumée à l’ambre et au bois de santal.

Olivier est debout devant le grand miroir de la salle de bain. Il remet sa chemise blanche. Le tissu est d’un coton égyptien soyeux. Il ajuste son col. Il se regarde. Trente-huit ans, mais il en fait trente-deux. Il prend soin de lui. Salle de sport, crèmes hydratantes hors de prix, coiffeur tous les dix jours. Il aime ce qu’il voit. Il aime cet homme qui a réussi, cet homme qui plaît.

Dans le reflet, derrière lui, il voit la porte de la chambre ouverte. Sur le lit immense, Inès est allongée sur le ventre, nue sous les draps de satin blanc. Elle a vingt-cinq ans. Sa peau est dorée, parfaite, sans une seule marque, sans une seule cicatrice. Elle rit en regardant quelque chose sur son téléphone. Son rire est cristallin, léger, insouciant. C’est le rire de quelqu’un qui n’a jamais connu la vraie douleur.

Olivier sourit à son reflet. C’est pour ça qu’il est là. Pour ce rire. Pour cette légèreté. Avec Camille, tout est devenu lourd. Lourd de silence, lourd de reproches non dits, lourd de cette tristesse qu’elle traîne comme un boulet et qui l’étouffe, lui. Il a besoin d’air. Inès est son oxygène. C’est ce qu’il se raconte pour ne pas se sentir comme un salaud. Il se dit qu’il a le droit d’être heureux. Que la vie est courte.

Il retourne dans la chambre. Il attrape sa veste de costume jetée négligemment sur un fauteuil. — Tu pars déjà ? demande Inès en se retournant. Elle fait la moue. Une moue adorable, étudiée pour faire craquer. Olivier s’approche d’elle. Il s’assoit sur le bord du lit et lui caresse l’épaule. — Je dois faire acte de présence au bureau avant ce soir. Et puis… je dois rentrer. — Rentrer chez elle ? Inès ne prononce jamais le nom de Camille. Elle dit “elle”, avec un mélange de dédain et de pitié. Pour Inès, Camille est une abstraction, un obstacle ennuyeux, une femme éteinte qui ne mérite pas un homme comme Olivier.

— Inès, ne commence pas, dit Olivier doucement. On a passé un après-midi merveilleux. Ne gâche pas tout. Il se penche pour l’embrasser. Elle se laisse faire, puis sourit. — D’accord. Mais tu m’emmènes à Courchevel le mois prochain ? Tu as promis. — J’ai promis, je le ferai.

Il se lève. C’est à ce moment-là que son téléphone, posé sur la table de chevet en marbre, se met à vibrer. Il vibre contre le verre d’une coupe de champagne à moitié vide, créant un tintement agaçant. Zzzzz-clink. Zzzzz-clink.

Olivier jette un coup d’œil à l’écran. La photo de Camille apparaît. Une photo prise il y a longtemps, où elle sourit timidement. Le nom s’affiche : “Maison”.

Une ombre d’irritation passe sur le visage d’Olivier. Il est 17h30. Pourquoi elle appelle ? Elle sait qu’il travaille. Elle va encore lui demander d’acheter du pain, ou lui dire que le robinet fuit, ou se plaindre qu’elle a mal à la tête. Toujours mal à la tête. C’est devenu sa refrain. Une excuse pour ne pas sortir, pour ne pas faire l’amour, pour rester dans son cocon de poussière.

Il soupire. — C’est elle ? demande Inès, qui a vu son expression changer. — Oui. — Tu ne réponds pas ?

Olivier regarde le téléphone qui continue de vibrer. Il imagine la voix de Camille. Fatiguée. Lente. Il regarde Inès. Jeune. Vivante. Il a le choix entre la maladie et la fête. Entre l’ombre et la lumière. Il tend la main. Son doigt plane au-dessus de l’écran. Il appuie sur le bouton latéral. L’écran s’éteint. La vibration s’arrête. Il a rejeté l’appel.

— Non, dit-il. Je lui dirai que j’étais en réunion. Je ne veux pas me prendre la tête maintenant. Il glisse le téléphone dans sa poche intérieure. Il ne sait pas qu’il vient de commettre l’acte le plus cruel de sa vie. Il ne sait pas que ce coup de fil était un appel au secours. Il pense qu’il a juste évité une conversation ennuyeuse.

Il remet sa montre. Une belle montre suisse. Le temps, pour lui, est un luxe. — Je dois y aller, ma belle. Il envoie un baiser volant à Inès et sort de la chambre 402. Le couloir de l’hôtel est feutré, silencieux. Il marche sur la moquette épaisse. Il se sent puissant. Il se sent libre.

Retour à Camille.

Camille arrive devant son immeuble. Elle paie le taxi. Elle compte la monnaie avec difficulté. Ses doigts sont gourds. Sa vision se trouble par intermittence, comme une vieille télévision qui perd le signal. Elle monte les trois étages. Il n’y a pas d’ascenseur. Chaque marche est une épreuve. Son cœur bat trop vite. La douleur dans sa tête est maintenant un étau qui se resserre à chaque pas.

Elle ouvre la porte de l’appartement. C’est un bel appartement haussmannien. Parquet, moulures, cheminée. C’est l’appartement d’Olivier. C’est lui qui l’a choisi, lui qui l’a décoré. Tout est blanc, beige, épuré. Moderne. Il n’y a pas la place pour le désordre de Camille ici. Ses livres sont confinés dans une seule étagère dans le bureau. Le reste de la maison ressemble à une page de magazine. Froid. Impersonnel.

— Olivier ? appelle-t-elle doucement, sans grand espoir. Le silence lui répond. Un silence vaste et résonnant. Il n’est pas là. Bien sûr qu’il n’est pas là.

Elle va dans la chambre. Elle s’assoit sur le bord du lit. Le couvre-lit est tiré à quatre épingles. Elle a peur de le froisser. Même maintenant, au bord du gouffre, elle a peur de déranger l’ordre établi par son mari.

Elle doit faire une valise. Elle se lève et tire une petite valise de la penderie. Elle l’ouvre sur le lit. Qu’est-ce qu’on emporte pour aller se faire ouvrir le crâne ? Elle prend une chemise de nuit. Une trousse de toilette. Des sous-vêtements confortables. Elle ouvre le tiroir d’Olivier. Elle voit ses chemises, parfaitement pliées par la femme de ménage. Elle en prend une. Une bleue, qu’il ne met plus souvent. Elle la porte à son visage. Elle inspire. Elle cherche son odeur. Une odeur de cèdre et d’agrumes. L’odeur de l’homme qu’elle a aimé passionnément. L’odeur de l’homme qui lui manque même quand il est dans la pièce à côté.

Elle met la chemise dans sa valise. C’est pathétique, pense-t-elle. Je suis pathétique. Je vais peut-être mourir et j’emporte la chemise d’un homme qui ne répond pas à mes appels. Mais elle ne peut pas s’en empêcher. C’est son talisman.

Elle va dans la salle de bain. Elle rassemble ses médicaments. Elle se regarde dans le miroir. Elle est pâle. Ses yeux sont cernés de violet. Elle a l’air d’un fantôme. Elle touche ses cheveux. Des cheveux longs, châtains, qu’elle attache toujours en chignon strict pour travailler. “Demain, ils vont tout raser”, pense-t-elle. Cette pensée la terrifie plus que la mort. Ses cheveux, c’est sa féminité, c’est le voile derrière lequel elle se cache. Sans eux, elle sera nue. Exposée.

Elle retourne dans le salon. Elle prend un stylo et un bloc-notes sur le guéridon de l’entrée. Elle doit laisser un mot. Si elle part sans rien dire, il va s’inquiéter. Enfin, peut-être. Sa main tremble trop pour écrire proprement. Olivier, Je suis à l’hôpital Saint-Louis. Urgence. Ne t’inquiète pas trop. Rejoins-moi quand tu peux. Je t’aime. Camille.

Elle relit le mot. “Ne t’inquiète pas trop”. Pourquoi écrit-elle ça ? Elle veut qu’il s’inquiète ! Elle veut qu’il panique, qu’il court, qu’il bouleverse la terre entière pour elle. Mais elle n’ose pas l’exiger. Elle a passé sa vie à ne pas déranger. On ne change pas sa nature en une heure, même face à la mort.

Elle pose le papier bien en vue sur la table de la cuisine. À côté de la corbeille de fruits.

La douleur revient, plus violente. Une nausée monte à sa gorge. Elle doit partir. Maintenant. Elle sent que son corps est en train de lâcher. Elle ne peut pas s’effondrer ici, seule sur le parquet.

Elle prend sa valise. Elle jette un dernier regard à l’appartement. C’est peut-être la dernière fois qu’elle voit ce salon. C’est peut-être la dernière fois qu’elle voit sa vie. Elle sort et claque la porte.

Dans la rue, la nuit est tombée. Paris s’est allumée. Les réverbères se reflètent dans les flaques d’eau, créant des rivières d’or liquide sur le bitume noir. C’est beau. C’est d’une beauté cruelle. Camille marche jusqu’au boulevard pour trouver un taxi. La pluie redouble. Elle n’a pas de parapluie, elle l’a oublié à l’atelier. L’eau glacée ruisselle sur son visage, se mêlant aux larmes qu’elle ne retient plus. Elle pleure enfin. Pas de sanglots bruyants. Juste des larmes chaudes qui coulent en silence.

Un taxi libre approche. Elle lui fait signe. Il s’arrête. Le chauffeur est un homme âgé, avec une casquette et des yeux gentils. Il descend pour prendre sa valise. Il voit son visage. Il voit la détresse pure, brute. — Ça va aller, madame ? demande-t-il avec une douceur inattendue. Camille le regarde. C’est la première personne qui lui parle gentiment depuis des heures. — Hôpital Saint-Louis, s’il vous plaît, dit-elle simplement.

Elle monte à l’arrière. La voiture démarre. Elle regarde son téléphone une dernière fois. Aucun message. Aucun appel en absence. L’écran est noir. Comme son avenir.

Elle compose le numéro d’Olivier encore une fois. Juste une dernière fois. Elle a besoin d’entendre sa voix, même si c’est pour lui dire un mensonge, même si c’est pour l’entendre dire qu’il est occupé. Elle a besoin de savoir qu’elle n’est pas seule au monde.

Tonalité. Olivier est dans sa voiture maintenant. Il conduit vers son bureau pour faire acte de présence comme il l’a dit. La musique est forte. Du jazz moderne. Il se sent bien. Le champagne lui a donné une légère euphorie. Le téléphone sonne à nouveau sur le tableau de bord. “Maison”. Il fronce les sourcils. — Putain, Camille, lâche-moi un peu, grogne-t-il. Il appuie sur le bouton rouge. Refuser l’appel. Puis, pour être tranquille, il éteint le téléphone. Il le jette sur le siège passager. Silence radio.

Dans le taxi, Camille entend le bip sec qui signifie qu’on a coupé la ligne. Puis la voix automatique : “Votre correspondant n’est pas joignable…” Elle baisse le téléphone. Elle le serre contre sa poitrine comme si c’était un oiseau blessé. Elle comprend. Ce n’est pas juste qu’il est occupé. C’est qu’il ne veut pas lui parler. Elle est en train de mourir, et son mari l’a éteinte comme on éteint une télévision gênante.

Le taxi traverse la Place de la République. La statue immense se dresse sous la pluie, indifférente. Camille ferme les yeux. La solitude n’est pas l’absence de gens autour de soi. La solitude, c’est d’appeler le seul être qui compte et de tomber sur une messagerie, alors qu’on sait qu’il est là, quelque part, vivant, respirant, et qu’il choisit le silence.

L’hôpital Saint-Louis apparaît au loin. Une forteresse de briques et de verre. Des lumières blanches, cliniques. Le chauffeur s’arrête devant les urgences. — On est arrivé, madame. Camille ouvre les yeux. Elle prend une grande inspiration. L’air sent l’éther et le goudron mouillé. — Merci, dit-elle.

Elle sort du taxi. Elle prend sa petite valise. Elle se tient droite. Malgré la douleur qui lui vrille le crâne, malgré la peur qui lui tord le ventre, elle se redresse. Une dignité soudaine l’envahit. Si elle doit affronter cela seule, elle le fera debout. Elle franchit les portes automatiques des urgences. La chaleur artificielle l’enveloppe. Le bruit des bips, des brancards, des voix pressées. C’est un autre monde. Le monde de ceux qui luttent pour rester en vie.

Elle s’approche du guichet d’accueil. L’infirmière derrière la vitre a l’air épuisée. — C’est pour quoi ? — Je suis attendue, dit Camille. Je viens pour… pour mon cerveau.

L’infirmière lève les yeux, surprise par la formulation. Elle voit la pâleur de Camille, la tension dans sa mâchoire. Elle voit l’urgence. — Votre nom ? — Camille Vasseur. Le Docteur Moreau m’attend. L’infirmière tape sur son clavier. Son visage change. Elle devient alerte, professionnelle. — Ah oui. Madame Vasseur. On vous attendait. Un brancardier arrive. Asseyez-vous ici, ne bougez surtout pas.

Camille s’assoit sur une chaise en plastique orange. Elle pose sa valise à ses pieds. Elle regarde autour d’elle. Une mère berce un enfant qui pleure. Un homme tient son bras en sang. Un vieux monsieur dort la bouche ouverte. C’est ici que ça se termine, ou que ça recommence. Elle regarde la porte d’entrée, espérant voir Olivier débouler, essoufflé, inquiet. La porte s’ouvre. C’est un livreur de pizza. La porte se referme. Personne ne viendra.

Camille sort son téléphone. Elle tape un SMS. Pas à Olivier. À sa sœur, qui habite à Bordeaux. Je suis à l’hôpital. Opération demain. Je t’aime. Ne dis rien à maman pour l’instant. Elle appuie sur envoyer. Puis elle éteint son téléphone. C’est fini. Elle coupe le lien. Si Olivier veut la trouver, il devra chercher. S’il ne cherche pas, alors elle aura sa réponse. La réponse définitive à sept ans de questions muettes.

Un brancardier s’approche d’elle. Il est jeune, costaud. — Madame Vasseur ? On y va. Il l’aide à se lever. Il l’installe sur un fauteuil roulant. Camille se laisse faire. Elle abandonne le contrôle. Alors que le fauteuil commence à rouler vers les couloirs profonds de l’hôpital, une larme unique roule sur sa joue. C’est la dernière larme pour Olivier. Les prochaines seront pour elle. Pour la douleur. Pour la peur. Mais celle-ci, cette goutte salée et brûlante, c’est le deuil de son mariage qui commence avant même que son cœur ne s’arrête sur la table d’opération.

Le couloir défile. Des néons au plafond. Blanc. Blanc. Blanc. Elle entre dans le ventre de la baleine. Et dehors, la pluie continue de tomber sur Paris, lavant les trottoirs, effaçant les traces, indifférente aux tragédies minuscules qui se jouent derrière les murs de l’hôpital Saint-Louis.

ACTE 1 – PARTIE 2

La chambre 304 est une boîte blanche. Un cube stérile suspendu hors du temps et de l’espace. Il n’y a pas de fenêtre donnant sur la Tour Eiffel ou les toits romantiques de Paris ici. Il y a juste une fenêtre rectangulaire qui donne sur une cour intérieure bétonnée, où des conduits d’aération ronronnent comme des bêtes endormies.

Camille est assise sur le bord du lit. Elle ne porte plus ses vêtements. Sa jupe en laine, son pull doux, ses collants, tout a été retiré, plié et rangé dans un placard métallique étroit qui ferme mal. À la place, elle porte la blouse d’hôpital. Ce vêtement universel de la maladie. Un tissu rêche, bleu pâle, imprimé de petits motifs géométriques absurdes, ouvert dans le dos, qui vous prive instantanément de toute dignité. En l’enfilant, Camille a eu l’impression de changer de peau. Elle n’est plus Camille Vasseur, restauratrice de livres, épouse d’Olivier. Elle est le dossier numéro 489-B. Elle est un corps à réparer.

Une infirmière entre. Elle est jeune, efficace, avec des baskets qui couinent sur le linoléum. Elle ne sourit pas, elle n’a pas le temps. Elle vient poser une voie veineuse sur le bras gauche de Camille. — Serrez le poing, dit-elle. Camille obéit. Elle regarde l’aiguille percer sa peau fine. Elle ne sent rien. La douleur dans sa tête est tellement plus vaste qu’elle efface toutes les autres sensations. Le sang remonte dans le petit tube plastique, rouge sombre. La vie qui coule, canalisée, surveillée. — Voilà, dit l’infirmière en fixant le pansement. Le médecin anesthésiste va passer pour le consentement. Essayez de vous reposer.

Se reposer. Le mot semble ironique. Comment se reposer quand on a une bombe à retardement dans le cerveau ? L’infirmière sort, laissant la porte entrouverte. Les bruits du couloir entrent dans la chambre. Des pas pressés. Le tintement d’un chariot de repas. Des voix basses. Quelqu’un tousse, loin, une toux grasse et douloureuse. C’est la symphonie de l’hôpital, une musique faite de souffrance et d’espoir mêlés.

Camille regarde sa main gauche, celle où l’aiguille est plantée. Sur son annulaire, son alliance brille sous la lumière crue des néons. Un anneau d’or blanc, simple, élégant. Olivier l’avait choisie avec soin. “C’est un cercle infini”, lui avait-il dit. “Comme nous”. Elle tourne la bague avec son pouce. Elle a maigri. La bague flotte un peu. Elle menace de glisser. Elle attrape son téléphone sur la table de chevet. C’est un réflexe, une addiction, une torture volontaire. Il est 20h15. Pas de message. Pas d’appel. Elle ouvre l’application de messagerie. “Vu à 17h30”. Il a vu son dernier message, celui d’avant l’appel manqué. Il sait qu’elle a essayé de le joindre. Et il n’a rien fait. Le silence d’Olivier n’est pas un oubli. C’est un choix. C’est un message en soi, plus violent que des insultes. Il lui dit : “Tu n’es pas ma priorité. Même pas aujourd’hui.”

La porte s’ouvre à nouveau, plus largement cette fois. Un homme entre. Il porte une blouse blanche longue, un stéthoscope autour du cou et tient un dossier cartonné. C’est l’anesthésiste. Il a l’air fatigué, ses yeux sont cernés, mais son regard est direct, professionnel. — Madame Vasseur ? Je suis le Docteur Lellouche. Je vais m’occuper de votre anesthésie demain matin avec le Docteur Moreau.

Il s’approche, tire une chaise et s’assoit près du lit. Il ne perd pas de temps en politesses inutiles. — Nous avons peu de temps, alors je vais être franc. Votre dossier est complexe. L’anévrisme est situé près du tronc basilaire. L’accès est difficile. L’opération va être longue, probablement six ou sept heures. Camille hoche la tête. Elle écoute les mots techniques comme si on parlait de la réparation d’une voiture, pas de l’ouverture de son propre crâne.

— Il y a des risques, poursuit le médecin. Je dois vous les exposer clairement pour obtenir votre consentement éclairé. Risque d’hémorragie massive. Risque d’accident vasculaire cérébral pendant l’intervention. Risque de paralysie faciale ou motrice. Risque de troubles de la mémoire ou du langage. Et bien sûr… le risque vital.

Il marque une pause. Il attend qu’elle absorbe le choc. — Statistiquement, dans votre cas, le risque de mortalité ou de séquelle grave est d’environ cinquante pour cent.

Cinquante pour cent. Pile ou face. Camille regarde le mur blanc. Sa vie se résume à une pièce de monnaie lancée en l’air. — Je comprends, dit-elle d’une voix blanche. — Avez-vous des questions ? — Est-ce que je vais sentir quelque chose ? — Non. Vous dormirez profondément. Si tout se passe bien, vous vous réveillerez en salle de réveil demain après-midi. Vous aurez mal à la tête, vous serez confuse, c’est normal.

Le médecin pose le dossier sur la tablette adaptable devant elle. Il sort un document de plusieurs pages, couvert de petits caractères. — J’ai besoin de votre signature ici, au bas de la dernière page. C’est le formulaire de consentement à l’anesthésie et à la chirurgie. Et ici… Il pointe une autre ligne. — … c’est pour désigner la personne de confiance. La personne que nous devons contacter en priorité s’il y a des complications, ou si vous n’êtes pas en état de prendre des décisions à votre réveil. C’est généralement le conjoint.

Le conjoint. Le mot frappe Camille en plein cœur. Le médecin lui tend un stylo. Un stylo bille basique, en plastique bleu. — Votre mari est là ? demande-t-il en regardant autour de lui, notant la chaise vide, l’absence de fleurs, l’absence de manteau d’homme. — Non, murmure Camille. Il… il est en déplacement. Il ne peut pas être là ce soir. Le mensonge lui brûle les lèvres. Elle protège encore son image. Elle protège l’image de leur couple, même devant cet inconnu qui s’en fiche éperdument.

— D’accord. Mais il est joignable ? Si nous devons l’appeler à 4 heures du matin ? Camille hésite. Est-il joignable ? Il a coupé son téléphone. Il est avec une autre, ou en train de boire, ou juste en train de dormir paisiblement en ignorant le monde. — Je… je ne sais pas. Le médecin fronce les sourcils. Il sent la détresse. Il a l’habitude. Les hôpitaux sont des théâtres où les vérités familiales éclatent souvent. — Écoutez, madame. Vous pouvez mettre le nom de qui vous voulez. Une sœur, un parent, un ami. Mais il nous faut quelqu’un. Vous ne pouvez pas entrer au bloc sans personne pour vous attendre de l’autre côté.

Camille sent les larmes monter. C’est ça le plus dur. Pas la peur de mourir. Mais la honte d’être seule. La honte administrative de ne pas avoir de case à remplir. — Je vais… je vais réfléchir, dit-elle, la voix tremblante. Je dois passer un coup de fil. — D’accord. Je repasse dans vingt minutes récupérer le dossier. Lisez tout, et signez. Le médecin se lève. Il a un geste d’hésitation, comme s’il voulait lui taper sur l’épaule pour la réconforter, mais il se ravise. Il reste clinique. — Courage, madame Vasseur.

Il sort. Camille est seule avec le papier. “Consentement éclairé”. “Personne de confiance”. Elle ne peut pas signer ça ici. Les murs de la chambre l’étouffent. Elle a besoin d’air, ou du moins de l’illusion de l’air. Elle se lève. Ses jambes sont flageolantes. Elle traîne avec elle la tige en métal à laquelle est accrochée sa perfusion. Les roulettes grincent. Elle sort dans le couloir.

Le couloir est long, éclairé par une lumière artificielle jaunâtre car c’est le soir. Il y a moins de monde. Les visites sont terminées. Il ne reste que ceux qui veillent et ceux qui souffrent. Camille marche lentement. Elle cherche un endroit un peu isolé. Elle arrive près d’une grande baie vitrée au bout du couloir, près des ascenseurs. Il y a là une petite salle d’attente improvisée. Quelques chaises en plastique, une machine à café qui bourdonne, et une pile de magazines froissés datant de l’année dernière.

Elle s’assoit. Elle pose le dossier sur ses genoux. Elle regarde par la fenêtre. On voit les lumières de la ville au loin, floues à cause de la pluie qui continue de battre la vitre. Paris est là-bas, vivante, indifférente. Olivier est là-bas.

Elle reprend son téléphone. Une dernière tentative. L’ultime humiliation. Elle compose le numéro. « Le numéro que vous demandez n’est pas accessible… » Directement sur la messagerie. Il n’a pas rallumé son téléphone.

Camille baisse la main. Le téléphone glisse de ses doigts et tombe sur le siège à côté d’elle. Elle n’a même plus la force de le ramasser. Elle regarde le formulaire. La case “Nom de la personne de confiance”. Elle n’a personne. Sa mère est trop âgée, trop fragile, lui dire la tuerait avant même l’opération. Sa sœur est à Bordeaux, elle prendra le train demain matin, mais pour l’instant, elle est seule. Elle doit mettre Olivier. C’est son mari. C’est la loi. C’est l’ordre des choses. Mais écrire son nom, c’est comme signer un faux. C’est désigner un fantôme comme gardien de sa vie.

Elle cherche le stylo que le médecin lui a laissé. Elle fouille dans la poche de sa blouse. Rien. Elle a dû le laisser sur le lit dans la chambre. — Merde, souffle-t-elle. Une insulte dérisoire. Elle commence à pleurer. C’est stupide. Elle pleure pour un stylo. Mais ce n’est pas le stylo. C’est l’accumulation de tout. C’est le barrage qui cède. Ses épaules secouent. Elle cache son visage dans ses mains. Elle est une petite chose brisée en blouse bleue dans un couloir d’hôpital désert.

— Vous avez besoin de ça ?

Une voix d’homme. Grave, douce, un peu rauque. Camille sursaute. Elle essuie ses yeux précipitamment, honteuse qu’on la voie ainsi. Elle relève la tête.

Un homme est assis deux sièges plus loin. Elle ne l’avait pas vu en arrivant. Il était sans doute là, immobile, fondu dans le décor. Il a environ quarante ans. Il porte un pull gris en laine épaisse, un jean usé et des bottines. Il tient un gobelet de café vide entre ses mains. Ses cheveux sont un peu longs, en désordre, comme s’il avait passé ses mains dedans mille fois. Il a une barbe de trois jours. Mais ce sont ses yeux qui frappent Camille. Ils sont sombres, profonds, et d’une tristesse infinie. Ce ne sont pas des yeux qui jugent. Ce sont des yeux qui savent.

Il lui tend un stylo. Un beau stylo plume noir, pas un bic en plastique. — J’ai vu que vous cherchiez, dit-il doucement. Camille hésite. Elle tend sa main tremblante. — Merci… excusez-moi, je… je suis un peu à cran. — Vous n’avez pas à vous excuser. On est à l’hôpital Saint-Louis un mardi soir pluvieux. Personne n’est ici pour le plaisir.

Il a un léger sourire, triste et bienveillant. Il ne la regarde pas avec pitié, mais avec une sorte de solidarité silencieuse. La solidarité des naufragés. Camille prend le stylo. Le métal est tiède, réchauffé par la main de l’inconnu. C’est une sensation étrangement réconfortante. Un contact humain. Enfin.

Elle pose le formulaire sur le magazine Paris Match qui traîne sur la table basse pour avoir un appui. Elle regarde la case “Personne de confiance”. L’homme boit une gorgée invisible de son café vide, juste pour s’occuper les mains, pour ne pas la fixer. — Vous attendez quelqu’un ? demande Camille, pour retarder le moment de signer. Sa voix est encore humide de larmes. — Ma mère, répond-il. Elle est en réanimation, deux étages plus haut. Je descends juste pour respirer un peu. L’air est moins dense ici.

Il ne donne pas de détails. Il ne se plaint pas. Il énonce un fait. — Je suis désolée, dit Camille. — Ça va aller. Ou pas. On attend. C’est tout ce qu’on peut faire, non ? Attendre. Il tourne la tête vers elle. — Et vous ? Vous êtes seule ? La question est simple, directe. Pas d’accusation. Juste un constat. Il a vu qu’elle était seule. Il a vu qu’elle pleurait sur un papier administratif.

Camille regarde le stylo dans sa main. — Oui, dit-elle. Mon mari… mon mari ne viendra pas. Elle le dit pour la première fois à voix haute. Les mots flottent dans l’air, réels, indéniables. “Mon mari ne viendra pas”. L’homme ne dit rien. Il ne dit pas “Quel salaud”, ni “C’est pas possible”. Il hoche simplement la tête, comme s’il comprenait que la vie est parfois faite de ces abandons-là. — Alors vous devez être forte pour deux, dit-il. C’est injuste, mais c’est comme ça.

Forte pour deux. Camille sent une bouffée de chaleur. Non, elle ne veut plus être forte pour deux. Elle a été forte pour deux pendant sept ans. Elle a porté leur couple, leurs projets, leurs échecs, ses humeurs à lui. Elle regarde la ligne pointillée. Soudain, une colère froide remplace la tristesse. Une colère salvatrice. Pourquoi donnerait-elle à Olivier le pouvoir de décider de sa vie ou de sa mort s’il n’est même pas capable de décrocher son téléphone ? S’il est avec une autre pendant qu’elle saigne de l’intérieur ? Elle ne lui doit plus rien. Même pas sa mort.

Elle débouche le stylo plume. La plume est en or. L’encre est noire. Sur la ligne “Personne de confiance”, elle n’écrit pas “Olivier Vasseur”. Elle écrit : Ma sœur, Sophie Vasseur. Elle met le numéro de sa sœur. Sophie est loin, mais Sophie l’aime. Sophie répondrait au téléphone même au milieu d’un ouragan. Puis, elle arrive à la signature finale. “Je soussignée, Camille Vasseur, accepte les risques…” Elle signe. Une signature ferme, appuyée. L’encre noire pénètre le papier, indélébile. C’est fait. Elle a repris le contrôle. Elle a dépossédé Olivier de son droit de regard sur son destin.

Elle rebouche le stylo. Elle se sent vidée, mais étrangement légère. Comme si elle venait de déposer un sac de pierres qu’elle portait depuis des années. Elle tend le stylo à l’homme. — Merci. Vous m’avez… vous m’avez beaucoup aidée. Plus que vous ne le croyez. L’homme prend le stylo. Leurs doigts se frôlent. — C’est une belle plume, dit Camille, maladroitement. — C’était à mon père, dit-il. Il disait qu’on ne doit jamais signer des choses importantes avec un stylo en plastique. Ça porte malheur.

Camille a un faible sourire. — Votre père avait raison. Je m’appelle Camille. — Mathieu. — Merci, Mathieu. J’espère que… pour votre mère… — Merci, Camille. Courage pour demain. Je vois à votre bracelet que vous êtes au bloc 3. Les chirurgiens y sont excellents. Des techniciens hors pair. Mais ils manquent un peu de conversation.

Il essaie de la faire sourire. Et ça marche. Un demi-sourire, fragile, illumine le visage pâle de Camille. — Je n’y vais pas pour la conversation, dit-elle. — C’est mieux ainsi. Il se lève. — Je vais remonter. Essayez de dormir. Le sommeil est la meilleure arme.

Il s’éloigne vers les ascenseurs. Sa démarche est un peu voûtée, celle d’un homme qui porte un poids invisible. Camille le regarde partir. Un étranger. Un passage éclair dans sa nuit. Mais il a été là, au moment précis où le fil allait casser. Il a tendu le stylo. Il a été le témoin de sa reprise en main.

Camille reste encore un instant assise. Elle regarde le formulaire signé. L’encre a séché. C’est officiel. Elle se lève, reprend sa perfusion qui grince et retourne vers sa chambre.

De retour dans le lit, l’infirmière de nuit passe pour récupérer le dossier. — Vous avez tout rempli ? Parfait. Ah, vous avez mis votre sœur ? Très bien. On la contactera dès la sortie du bloc. L’infirmière vérifie la tension de Camille. — 14/9. C’est un peu haut, mais c’est le stress. Je vais vous donner un léger sédatif pour la nuit. Vous avez besoin de forces.

Camille avale le petit comprimé blanc. Elle s’allonge. Elle remonte le drap rêche jusqu’à son menton. Elle regarde le plafond. Dans quelques heures, on va l’endormir. Peut-être pour toujours. Elle pense à Olivier. Non plus avec douleur, mais avec une lucidité effrayante. Elle l’imagine dans sa suite d’hôtel. Il doit dormir maintenant. Ou peut-être qu’il fume une cigarette sur le balcon en regardant Paris, se sentant le roi du monde. Il ne sait pas qu’il vient de perdre sa reine. Il ne sait pas qu’en ne répondant pas à ce téléphone, il a signé son propre divorce, bien plus sûrement que n’importe quel papier légal.

La solitude dans la chambre n’est plus effrayante. Elle est devenue une compagne. Une armure. “Je suis seule”, pense Camille. “Et je peux le faire.”

Le sédatif commence à faire effet. Ses paupières deviennent lourdes. Les bruits du couloir s’estompent. La douleur dans sa tête devient un bourdonnement lointain. Juste avant de sombrer, une image lui vient. Pas le visage d’Olivier. Mais la main de Mathieu, tenant le stylo plume noir. Et cette phrase : “On ne doit jamais signer des choses importantes avec un stylo en plastique.”

Camille ferme les yeux. L’obscurité l’avale. Demain sera un autre monde. Ou le néant.

Transition temporelle – L’Aube.

Le réveil de l’hôpital est brutal. 6h00 du matin. Les lumières s’allument violemment. Pas de douceur. Pas de transition. Une aide-soignante entre avec un chariot. — Bonjour Madame Vasseur ! C’est l’heure de la douche à la Bétadine. Allez, hop, on se réveille. Camille émerge d’un sommeil sans rêves. Elle a la bouche pâteuse. La réalité lui revient en pleine figure comme une gifle. L’opération. C’est maintenant.

Elle se lève comme un automate. Elle va dans la petite salle de bain. Elle se frotte avec ce savon rouge qui sent l’iode et l’hôpital. Elle frotte fort. Comme pour effacer l’ancienne Camille. Comme pour effacer les traces des mains d’Olivier sur sa peau. Elle veut être propre. Neuve.

Elle enfile une nouvelle blouse, propre, craquante. On lui donne une charlotte pour ses cheveux. Elle se regarde dans le miroir. Elle ressemble à une nonne, ou à une condamnée. Ses beaux cheveux sont cachés. Son visage est nu. Sans artifice, ses yeux verts brillent d’une fièvre étrange. C’est le regard de quelqu’un qui va au combat.

Le brancardier arrive à 7h00 tapantes. — On y va, madame ? Le taxi pour le bloc est avancé. Il est jovial. Trop jovial. Camille s’installe sur le brancard. On la couvre d’un drap bleu. Elle ne voit plus que le plafond qui défile. Les néons. Les dalles de faux plafond. Une tache d’humidité. Encore des néons.

Ils prennent l’ascenseur. Descente vers les sous-sols. L’air se rafraîchit. Ils arrivent dans la zone de transfert. C’est une ruche. Des médecins en pyjamas verts et bleus s’affairent. Ça sent l’éther fort. Le Docteur Lellouche, l’anesthésiste d’hier soir, est là. Il porte un masque chirurgical, on ne voit que ses yeux. — Bonjour Camille. Vous avez pu dormir un peu ? — Un peu, ment-elle. — Bien. On va vous installer. On va commencer par vous donner un peu d’oxygène. Pensez à quelque chose d’agréable. Des vacances. Une plage.

Une plage. Camille ferme les yeux. Elle n’imagine pas une plage. Elle imagine son atelier. L’odeur des vieux livres. La poussière qui danse dans la lumière. Le calme. Elle sent le masque froid sur son visage. L’air frais. — Respirez bien fort… Voilà… Encore… Sa tête tourne. Une chaleur envahit ses veines. — Comptez jusqu’à dix, Camille… — Un… Deux… Trois…

Olivier n’est pas là. — Quatre… Elle est seule. — Cinq… Et c’est très bien comme ça. — Six…

Le noir complet. Le moniteur cardiaque bip régulièrement. Bip. Bip. Bip. La ligne de vie de Camille est désormais entre les mains d’étrangers en vert. Pendant ce temps, à l’autre bout de Paris, le réveil d’Olivier sonne. Il grogne, étend le bras et éteint l’alarme. Il se tourne dans les draps de soie de l’hôtel, tire Inès contre lui, et se rendort, inconscient que le monde vient de changer d’axe.

À l’hôpital Saint-Louis, dans la salle d’attente du 3ème étage, Mathieu est toujours là. Il n’est pas rentré chez lui. Il boit un autre café mauvais. Il regarde sa montre. 7h30. Il pense à la femme aux yeux tristes et au stylo plume. “J’espère qu’elle s’en sortira”, pense-t-il. Il sort un petit carnet de sa poche. Il note quelques mots. Il est écrivain, ou peut-être juste quelqu’un qui a besoin d’écrire pour ne pas hurler. « Les urgences de la nuit sont peuplées de fantômes vivants qui cherchent un stylo pour signer leur propre destin. »

Il referme le carnet. La pluie a cessé dehors. Un rayon de soleil timide, pâle, hivernal, tente de percer les nuages gris. C’est le matin. Le jour du jugement.

ACTE 1 – PARTIE 3

Huit heures trente. Paris s’éveille pour de bon. Le gris du ciel s’est légèrement éclairci, virant à un blanc laiteux, presque aveuglant. Au bloc opératoire numéro 3 de l’hôpital Saint-Louis, le temps n’existe plus. Il n’y a plus de matin, plus de soir. Il y a seulement la lumière scialytique, ce soleil artificiel ultra-puissant qui converge vers un carré de peau de dix centimètres sur dix : le crâne rasé de Camille.

Le Docteur Moreau est penché sur le microscope opératoire. Ses mains, gantées de latex stérile, ne tremblent pas. Pas d’un millimètre. Il tient une bipolaire, une petite pince électrique qui cautérise les minuscules vaisseaux sanguins. L’odeur de chair brûlée est aspirée immédiatement par les systèmes de ventilation, mais elle flotte toujours un peu, acre, primitive. Autour de lui, l’équipe est silencieuse. On n’entend que le sifflement régulier du respirateur artificiel et les bips du scope. C’est une chorégraphie macabre et magnifique. Ils ont ouvert la boîte crânienne. Ils ont écarté la dure-mère, cette membrane nacrée qui protège le cerveau. Et là, devant eux, pulsant doucement au rythme du cœur de Camille, se trouve l’encéphale. La matière même de qui elle est. Ses souvenirs, ses peurs, son amour pour l’odeur des vieux livres, sa déception face à son mariage, tout cela est là, exposé, vulnérable, sous la lumière crue.

— J’y suis, murmure Moreau. Je vois le collet de l’anévrisme. C’est une petite poche rouge, gonflée, prête à exploser. Une bulle de sang sur une artère vitale. C’est elle, l’ennemie. — Donnez-moi le clip. L’instrumentiste lui tend un clip en titane. C’est minuscule, comme une petite pince à linge argentée. C’est le moment critique. Un geste brusque, et l’artère se déchire. Hémorragie cataclysmique. Mort en quelques secondes. Moreau retient son souffle. Tout le bloc retient son souffle. La main avance. Le clip s’ouvre. Il s’approche de la base de l’anévrisme. C’est une question de microns.

À cet instant précis, à cinq kilomètres de là, Olivier porte une tasse de café à ses lèvres. Il est assis au bord du lit, dans la suite de l’Hôtel Paris. Le service d’étage a apporté le petit-déjeuner. Un luxe indécent. Des viennoiseries dorées, des fruits coupés en quartiers parfaits, du jus d’orange pressé minute dans une carafe en cristal. Inès est dans la salle de bain. On entend l’eau de la douche couler et sa voix qui chantonne une mélodie pop à la mode. Elle est heureuse. La vie est facile pour elle. Olivier croque dans un croissant. Le feuilletage craque sous ses dents. Des miettes tombent sur la moquette épaisse. Il s’en fiche. Quelqu’un nettoiera. C’est ça, sa vie : il salit, et quelqu’un nettoie.

Il se sent détendu. La nuit a été… revigorante. Il a oublié Camille. Il a oublié l’appartement silencieux. Il a oublié ses responsabilités. Il regarde sa montre. Il est temps de revenir à la réalité. Il a une réunion marketing à 10h00. Il doit passer chez lui se changer, mettre un costume frais, et inventer un mensonge crédible pour son absence de la nuit. “J’ai fini tard, j’ai dormi au bureau sur le canapé pour être prêt ce matin”. Classique. Efficace. Camille ne posera pas de questions. Elle ne pose jamais de questions.

Il se lève et va vers sa veste posée sur le fauteuil. Il en sort son téléphone. Il est éteint. Il appuie sur le bouton latéral. La pomme blanche s’affiche. Le système démarre. Il pense à la journée qui l’attend. Il pense à sa stratégie pour la nouvelle campagne de parfum. Il ne pense pas une seconde que son monde est déjà en cendres.

Le téléphone s’allume. Il capte le réseau. Et soudain, c’est l’avalanche. Le téléphone se met à vibrer frénétiquement dans sa main. Une vibration continue, agressive, comme un animal qui se débat. Bzzzzzzzzzz. Les notifications défilent à une vitesse illisible. 15 appels manqués. “Maison”. “Maison”. “Maison”. “Hôpital Saint-Louis”. “Sophie (Sœur Camille)”. “Hôpital Saint-Louis”. “Sophie (Sœur Camille)”.

Le sang d’Olivier se glace. La tasse de café lui semble soudain lourde, incongrue. Il regarde l’écran, hébété. Hôpital ? Pourquoi l’hôpital ? Il ouvre ses messages. Le SMS de Camille, envoyé hier soir à 18h30. « Olivier, je suis à l’hôpital Saint-Louis. Urgence. Ne t’inquiète pas trop. Rejoins-moi quand tu peux. Je t’aime. » Puis un SMS de Sophie, envoyé à minuit. « Olivier, où es-tu bordel ? Camille passe au bloc demain matin. C’est grave. Appelle-moi !! » Puis un autre de Sophie, ce matin à 7h00. « Ils l’emmènent au bloc. Tu n’es toujours pas là. Je ne te pardonnerai jamais ça. »

Le téléphone glisse presque de ses doigts moites. Le bloc. C’est grave. Les mots dansent devant ses yeux. Il a une sensation de vertige. Non, ce n’est pas possible. Camille allait bien hier matin. Elle avait juste mal à la tête. C’était une migraine. C’est toujours une migraine ! Une vague de nausée le submerge. Ce n’est pas de la tristesse, pas encore. C’est de la panique pure. La panique de l’enfant qui a cassé un vase précieux et qui réalise qu’il ne pourra pas le recollé. Il a découché. Il a coupé son téléphone. Pendant que sa femme était emmenée aux urgences. Il est le méchant de l’histoire. Il déteste être le méchant.

— Olivier ? Tu es prêt ? Inès sort de la salle de bain, enroulée dans un peignoir blanc, les cheveux mouillés, radieuse. Olivier se tourne vers elle. Il a le visage décomposé, livide. Inès perd son sourire instantanément. — Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es tout pâle. — Je… je dois partir. Sa voix est un croassement. — Quoi ? Mais on devait prendre le petit-déjeuner ensemble… — Camille est à l’hôpital. On l’opère. C’est grave.

Il ne la regarde pas. Il ramasse ses affaires en vrac. Sa cravate, ses boutons de manchette, son portefeuille. Il fourre tout dans ses poches. Ses gestes sont saccadés, maladroits. Inès reste plantée là, interdite. — Ah. C’est tout ce qu’elle dit. “Ah”. Elle comprend que la parenthèse enchantée vient de se refermer violemment. Elle comprend aussi, en voyant la panique d’Olivier, qu’elle n’est pas la priorité. — Je t’appelle, dit Olivier sans conviction. Il ne l’embrasse pas. Il ne la regarde même plus. Il sort de la chambre en courant presque, laissant la porte ouverte derrière lui. Inès regarde la porte béante. Elle regarde le petit-déjeuner intact. Elle prend un grain de raisin et le met dans sa bouche. Il a un goût amer.

Olivier dévale les escaliers de l’hôtel. Il n’attend pas l’ascenseur. Il a besoin de bouger. Il arrive dans le hall, bouscule un portier, se jette dehors. Il pleut encore un peu, une bruine résiduelle. Il court vers sa voiture garée au parking voisin. Il entre, démarre. Le moteur rugit. Une voiture de sport allemande, puissante, agressive. Il s’insère dans la circulation parisienne. Et là, le piège se referme. Paris est bloquée. C’est l’heure de pointe. Les quais de Seine sont un ruban rouge de feux arrière. Tout est à l’arrêt. Olivier frappe le volant de ses poings. — Avance ! Putain, avance ! Il hurle seul dans son habitacle insonorisé. Il regarde le GPS. “Arrivée estimée : 45 minutes”. 45 minutes. C’est une éternité.

Il essaie d’appeler Sophie. Ça sonne. — Allô ? La voix de Sophie est glaciale. Coupante comme une lame de rasoir. — Sophie, c’est moi. Je… je viens d’avoir les messages. J’avais un problème de téléphone, je… — Tais-toi, Olivier. Elle le coupe net. Pas de cris. Juste un mépris total. — Ne me sors pas tes mensonges maintenant. Pas aujourd’hui. — Comment elle va ? Dis-moi comment elle va ! — Elle est au bloc depuis une heure et demie. C’est une rupture d’anévrisme, ou presque. Ils opèrent à crâne ouvert. Tu comprends ça ? Ils lui ouvrent la tête. Et toi, tu n’étais pas là. — J’arrive. Je suis dans les bouchons. Je serai là dans vingt minutes. — Prends ton temps, dit Sophie avec une ironie cruelle. De toute façon, elle dort. Et quand elle se réveillera… je ne sais pas si elle aura envie de te voir.

Elle raccroche. Olivier reste avec le téléphone muet à l’oreille. Il se sent petit. Misérable. Il regarde autour de lui. Les autres conducteurs ont l’air tranquilles. Ils écoutent la radio, fument, se maquillent. Le monde continue de tourner. Pourquoi personne ne lui a dit que c’était si grave ? Pourquoi Camille n’a pas insisté ? Il essaie de rejeter la faute sur elle. C’est son mécanisme de défense habituel. “Elle ne communique pas assez”. “Elle aurait dû appeler le bureau”. Mais au fond de lui, une petite voix lui hurle la vérité : Tu as vu l’appel. Tu as raccroché.

Le trajet est un calvaire. Chaque feu rouge est une punition. Olivier transpire dans sa chemise de luxe. Il a l’impression que la ville entière se ligue contre lui pour l’empêcher d’arriver. Il pense à Camille. À sa douceur. À la façon qu’elle a de remonter ses lunettes quand elle travaille. À ses mains qui sentent le vieux papier. Il réalise, avec une terreur sourde, qu’il ne l’a pas regardée vraiment depuis des mois. Il a regardé à travers elle. Il l’a considérée comme un meuble, un acquis, une part du décor de sa vie confortable. Et si elle mourait ? L’idée le frappe comme un coup de poing physique. Si elle meurt, il est veuf. Il est seul. Et surtout, il est coupable. Il portera cette culpabilité comme une tache indélébile.

Enfin, l’hôpital Saint-Louis. Il gare sa voiture n’importe comment sur une place réservée aux ambulances, il s’en fout, qu’ils lui mettent une amende, qu’ils l’embarquent. Il court vers l’entrée. Ses chaussures de cuir claquent sur le bitume. Il manque de glisser sur des feuilles mortes mouillées. Il entre dans le hall. L’odeur de l’hôpital le saisit à la gorge. Il cherche les indications. “Bloc Opératoire”, “Réanimation”, “Neurochirurgie”. Il court dans les couloirs. Il est perdu. Cet endroit est un labyrinthe. Il arrête une infirmière. — Ma femme… Camille Vasseur. Elle est où ? L’infirmière le regarde, surprise par cet homme en costume cher, échevelé, les yeux fous. — Calmez-vous, monsieur. Elle est au bloc ? — Oui ! Bloc 3 je crois ! — C’est au deuxième étage, aile B. Prenez l’ascenseur jaune.

Il reprend sa course. Il arrive devant la salle d’attente du bloc. Il voit Sophie. Elle est assise sur une chaise, le dos droit, rigide. Elle tient un gobelet de café. Elle a les yeux rouges, mais son visage est de marbre. Elle lève la tête quand elle entend ses pas. Elle le regarde approcher. Elle ne se lève pas. Elle ne lui tend pas les bras. Olivier s’arrête devant elle, essoufflé. — Sophie… Elle le dévisage lentement, de bas en haut. Elle voit le costume froissé. Elle voit, avec son instinct de femme, le petit détail qui tue : une trace infime de fond de teint sur le col de sa chemise. Pas la teinte de Camille. Plus doré. Elle a un petit rire nerveux, sans joie. — Tu es pathétique, Olivier. — Je… je suis désolé. J’étais… — Arrête. Je m’en fous de savoir où tu étais. L’important, c’est que tu n’étais pas ici.

Olivier s’effondre sur la chaise à côté d’elle. Il met sa tête dans ses mains. — C’est grave à quel point ? — Le médecin a dit 50/50. Ils sont dedans depuis deux heures. On attend. Le silence retombe. Un silence lourd, épais, chargé de reproches non formulés. Olivier regarde la porte battante du bloc. “Accès Interdit”. Sa femme est derrière cette porte. Entre la vie et la mort. Et il est là, inutile, avec son mensonge sur le col et sa honte dans la poche.

Les heures passent. C’est une torture lente. Olivier tourne en rond. Il lit les affiches sur l’hygiène des mains dix fois. Il regarde son téléphone sans rien voir. Il envoie un mail à son assistante pour annuler sa journée. “Urgence familiale”. Le terme semble si propre pour désigner ce désastre.

Vers 13h00, la porte du bloc s’ouvre. Le Docteur Moreau sort. Il enlève son calot. Il a des cernes profonds, mais il a l’air calme. Olivier et Sophie bondissent. — Docteur ? Moreau les regarde. Il repère Olivier. Il devine qui c’est. — Vous êtes le mari ? — Oui. C’est moi. Le médecin a un regard froid, évaluateur. Il a vu le dossier. Il a vu la signature de Camille. Il sait que le mari était “injouignable”. — L’opération s’est bien passée, dit-il sobrement. Olivier lâche un soupir bruyant, un mélange de sanglot et de rire. — Dieu merci… — Nous avons pu clipper l’anévrisme avant qu’il ne rompe totalement. Il y a eu un petit saignement, mais nous l’avons contrôlé. Il marque une pause. — Cependant, le cerveau a souffert. Elle est en salle de réveil. Nous la maintenons dans un coma artificiel léger pour l’instant, pour laisser l’œdème se résorber. Elle va se réveiller doucement dans les prochaines heures.

— Elle va s’en sortir ? demande Sophie. — Elle est vivante. Pour les séquelles… il est trop tôt pour le dire. Il faudra voir comment elle récupère. La motricité, la parole, la mémoire. Tout cela est à surveiller. Le médecin se tourne vers Olivier. — Vous avez eu de la chance, Monsieur Vasseur. À quelques heures près, c’était fini. Elle est arrivée seule, en taxi, c’est bien ça ? La question est un coup de poignard. Le médecin sait. — Oui… oui, balbutie Olivier. — Elle a été très courageuse. Une femme remarquable. Moreau insiste sur le mot “remarquable”, comme pour souligner qu’Olivier, lui, ne l’est pas. — Vous pourrez la voir brièvement quand elle sera installée en soins intensifs. D’ici une heure.

Une heure plus tard. L’unité de soins intensifs est un monde de bips et de lumières tamisées. Olivier entre dans le box de Camille. Sophie est restée dehors, pour lui laisser ce moment, ou peut-être parce qu’elle ne supporte pas de le voir jouer au mari éploré.

Olivier s’approche du lit. Il a un mouvement de recul. Ce n’est pas Camille. La femme allongée là a la tête entièrement bandée, comme un casque blanc énorme. Son visage est tuméfié, gonflé, violacé par endroits. Elle a un tube dans la bouche pour l’aider à respirer, des tuyaux partout, dans le nez, dans les bras, dans le cou. Elle a l’air cassée. Dévastée. Olivier sent les larmes couler sur ses joues. Pour de bon cette fois. La réalité de la chair meurtrie est insoutenable. Il a toujours aimé les belles choses. Camille était une belle chose. Maintenant, elle est une chose abîmée. Et c’est sa faute. S’il avait répondu, il l’aurait emmenée plus tôt, il l’aurait rassurée… Non, ça n’aurait rien changé à l’anévrisme, mais ça aurait tout changé à l’histoire.

Il prend sa main. Elle est froide, inerte. — Camille… pardonne-moi. Je suis là. Je suis là, ma chérie. Je ne bouge plus. Il murmure des promesses dans le vide. Des promesses qu’il pense sincères sur le moment. Il va changer. Il va être présent. Il va quitter Inès. Il va tout réparer, comme elle répare ses livres.

Soudain, le rythme cardiaque sur le moniteur accélère légèrement. Bip-bip-bip. Les paupières de Camille frémissent. Olivier retient son souffle. — Camille ? Tu m’entends ? Les yeux s’ouvrent. Pas complètement. Juste des fentes. Ses yeux verts sont voilés par les médicaments, par la douleur, par le brouillard de l’anesthésie. Ils errent un instant dans la pièce, flous, perdus. Puis, ils se posent sur Olivier.

Olivier serre sa main plus fort. Il essaie de sourire, un sourire tremblant, plein d’espoir. — C’est moi, chéri. C’est Olivier. Tout va bien. Je suis là. Il attend une réaction. Une pression de la main. Une larme. Un signe de reconnaissance. Un signe qu’elle est soulagée de le voir.

Mais Camille le regarde. Juste le regarde. Et dans ce regard, il n’y a rien. Pas de colère. Pas de joie. Pas d’amour. Il y a une distance infinie. Un vide sidéral. C’est comme si elle regardait un mur, ou une chaise, ou un étranger qui s’est trompé de chambre. Elle le traverse du regard. Elle ne le reconnaît pas – non pas parce que sa mémoire est touchée, mais parce que son cœur l’a déjà effacé.

Puis, lentement, ses yeux glissent sur le côté. Vers la porte vitrée du box. De l’autre côté de la vitre, dans le couloir, un homme passe. Il marche lentement. Il tient un gobelet de café. C’est Mathieu. Il vient de sortir du box de sa mère. Il ne regarde pas à l’intérieur. Il passe, simplement. Une silhouette floue. Mais les yeux de Camille s’accrochent à cette silhouette pendant une seconde. Une étincelle. Une lueur de conscience. Puis Mathieu disparaît.

Camille referme les yeux. Elle retire doucement sa main de celle d’Olivier. Un mouvement faible, à peine perceptible, mais volontaire. Elle laisse sa main tomber sur le drap, loin de la sienne. Le message est clair. Ne me touche pas.

Olivier reste là, la main suspendue dans le vide. Glacé jusqu’aux os. Il pensait qu’il avait peur qu’elle meure. Il réalise qu’il y a pire. Elle est vivante. Mais elle est partie. Elle est revenue de ce voyage au bout de la nuit sans lui, et elle a fermé la porte derrière elle. Le Docteur Moreau entre pour vérifier les constantes. — Elle s’est réveillée ? — Un instant, murmure Olivier, la voix brisée. Juste un instant. — C’est bon signe. Maintenant, laissez-la se reposer. Vous devriez rentrer, Monsieur Vasseur. Vous ne servez à rien ici.

“Vous ne servez à rien ici.” La phrase résonne dans la tête d’Olivier comme une sentence. Il se lève. Il regarde une dernière fois ce corps bandé qui contient une femme qu’il ne connaît plus. Il sort du box. Sophie est là. Elle le regarde sortir. — Alors ? — Elle a ouvert les yeux. — Et ? — Et rien. Olivier baisse la tête. — Je vais… je vais aller chercher des affaires pour elle. C’est une fuite. Encore une.

Il marche dans le couloir de l’hôpital. Il passe devant la salle d’attente où Camille a passé la soirée d’hier. Il voit le siège vide. Il voit un magazine froissé sur la table. Il ne voit pas l’ombre de Mathieu qui est assis un peu plus loin, écrivant dans son carnet. Olivier sort de l’hôpital. La pluie a recommencé à tomber. Une averse violente, soudaine. Il n’a pas de parapluie. Il marche sous l’eau, son beau costume ruiné, ses chaussures de luxe trempées. Il pleure, mêlant ses larmes à l’eau de pluie. Mais personne ne le plaint. Même le ciel semble pleurer pour Camille, pas pour lui.

Dans la chambre stérile, Camille dort. Son cerveau se répare, neurone après neurone. Tissant de nouvelles connexions. Et dans ce nouveau réseau qui se construit, il n’y a plus de chemin qui mène à Olivier. Le chemin a été coupé, cautérisé, comme l’anévrisme. Une nouvelle vie commence. Une vie de silence et de reconstruction. L’encre des larmes a séché. Il est temps d’écrire une nouvelle page.

ACTE 2 – PARTIE 1

Le temps à l’hôpital ne se mesure pas en heures ou en minutes. Il se mesure en dosages de médicaments, en changements de pansements, en plateaux-repas insipides et en rondes d’infirmières. Pour Camille, les trois jours qui ont suivi l’opération ont été une longue traversée dans un brouillard cotonneux. Elle flottait entre deux eaux, remontant parfois à la surface pour voir des visages flous penchés sur elle, avant de replonger dans les abysses du sommeil artificiel.

Mais aujourd’hui, le brouillard s’est levé.

C’est le quatrième jour. Camille est sortie des soins intensifs. Elle est maintenant dans une chambre individuelle au service de neurochirurgie. C’est une pièce calme, peinte d’un beige apaisant mais impersonnel. Dehors, le ciel de Paris est d’un bleu pâle, froid, presque fragile. Un rayon de soleil hivernal traverse la vitre et vient mourir sur le linoléum gris.

Camille est assise dans son lit, le dossier relevé. Elle porte toujours la blouse d’hôpital, mais sa sœur Sophie lui a apporté un gilet en laine douce, couleur crème, qu’elle a posé sur ses épaules. Sa tête est toujours bandée, un turban blanc qui cache la cicatrice, les agrafes, et l’absence brutale de ses cheveux. Elle se sent légère. Trop légère. Comme si on lui avait enlevé une partie d’elle-même en même temps que l’anévrisme. Elle a des vertiges quand elle tourne la tête trop vite. Sa main gauche est un peu plus faible que la droite, une séquelle temporaire, ont dit les médecins. Il faudra rééduquer. Tout réapprendre.

La porte s’ouvre. C’est Olivier.

Il entre comme on entre sur scène. Il a soigné son entrée. Il porte un costume gris anthracite impeccable, une chemise blanche ouverte au col (le style “décontracté mais concerné”), et il tient un énorme bouquet de fleurs. C’est un bouquet magnifique. Luxueux. Dispendieux. Des lys. Des lys blancs, majestueux, aux pistils chargés de pollen jaune, entourés de feuillage vert sombre. Olivier s’avance vers le lit, le sourire timide, le regard implorant. — Bonjour, ma chérie.

L’odeur des lys envahit la pièce instantanément. C’est une odeur lourde, capiteuse, sucrée jusqu’à l’écœurement. Pour la plupart des gens, c’est l’odeur des mariages ou des enterrements. Pour Camille, c’est l’odeur de l’asphyxie. Elle est allergique aux lys. Pas une petite allergie qui fait éternuer. Une allergie qui lui ferme la gorge et lui donne la nausée. Elle le lui a dit dix fois. Cent fois. Au début de leur relation, il s’en souvenait. Il lui offrait des pivoines ou des roses anciennes. Mais Olivier a oublié. Il a effacé ce détail de son disque dur, remplacé par des réunions marketing et des codes de chambre d’hôtel.

Il pose le bouquet sur la table adaptable, juste sous le nez de Camille. — Pour toi. Pour mettre un peu de beauté ici. Camille a un mouvement de recul. Elle plaque sa main saine sur sa bouche et son nez. Ses yeux s’écarquillent. Elle commence à tousser. Une toux sèche, douloureuse, qui résonne dans son crâne opéré comme des coups de marteau. — Qu’est-ce qu’il y a ? demande Olivier, surpris. Ça ne va pas ?

Camille pointe le bouquet du doigt, incapable de parler. La gorge la gratte furieusement. Ses yeux commencent à pleurer. Olivier ne comprend pas. Il regarde les fleurs, puis elle. Il a l’air d’un enfant perdu devant une équation complexe. — Tu n’aimes pas ? C’est le plus beau bouquet du fleuriste en bas…

La porte s’ouvre brusquement. Une infirmière entre, alertée par la toux. C’est une femme robuste, la cinquantaine, qui n’a pas l’air de plaisanter. Elle voit Camille en détresse. Elle voit le bouquet. Elle comprend tout de suite. — Mais enfin, monsieur ! Sortez ça immédiatement ! Elle se précipite, attrape le vase improvisé et le bouquet, et fonce vers la porte. — Vous voulez la tuer ou quoi ? Les lys dans un service de pneumo ou de neuro, c’est interdit, c’est allergène ! Et regardez son dossier rouge, c’est marqué en gros : Allergie Pollen de Lys !

Olivier reste planté là, les bras ballants. Il rougit. Un rouge violent qui monte de son cou jusqu’à ses oreilles. L’infirmière revient, ouvre la fenêtre en grand pour aérer. L’air glacé de février s’engouffre dans la pièce, chassant l’odeur sucrée. — Respirez, madame Vasseur. Respirez doucement. Camille prend de grandes inspirations. La nausée reflue. La toux s’apaise. Elle regarde Olivier. Il a l’air mortifié. Non pas parce qu’il a failli lui faire du mal, mais parce qu’il a été grondé comme un écolier devant une autorité médicale. Son ego est écorché.

— Je… je ne savais pas, balbutie-t-il. Enfin, j’avais oublié. Je suis tellement stressé, Camille, tu sais… avec tout ce qui arrive. Il essaie de retourner la situation. Il est la victime du stress. C’est sa souffrance à lui qui a causé l’oubli. L’infirmière lui lance un regard noir et sort sans un mot, fermant la porte avec un peu plus de force que nécessaire.

Ils sont seuls. Le froid de la fenêtre ouverte a refroidi la chambre. Olivier va la fermer. Il prend son temps, pour se recomposer une contenance. Il revient s’asseoir sur la chaise en plastique près du lit. Il prend la main de Camille. Elle la laisse inerte, molle. — Pardonne-moi, dit-il. Je voulais bien faire. Camille le regarde. Elle ne dit rien. Elle a retrouvé l’usage de la parole, le médecin l’a confirmé ce matin. Mais elle choisit de se taire. Les mots sont inutiles. Les actes hurlent trop fort.

— Je t’ai apporté des magazines, continue-t-il, piochant dans un sac en papier de marque. Et ta tablette. Et du chocolat, celui que tu aimes. Il déballe ses offrandes sur la table, à l’endroit où se trouvaient les lys maudits il y a une minute. C’est une tentative de corruption. Il achète son pardon avec des objets. Puis, il soupire. Le soupir de l’homme accablé par le destin. — Tu m’as fait tellement peur, Camille. Quand j’ai vu les messages… mon sang s’est glacé. Il fait une pause dramatique. Il attend qu’elle lui demande où il était. Qu’elle lui demande pourquoi il n’a pas répondu. Mais elle ne demande rien. Elle le fixe avec ses yeux verts, limpides, impitoyables.

Alors, il doit raconter son mensonge. Il ne peut pas supporter ce silence qui l’accuse. Il doit remplir le vide avec sa version des faits. — C’est la poisse, vraiment. J’étais parti à Lyon en urgence. Un fournisseur qui a planté la collection d’été. J’ai pris le TGV de 16h. Et tu sais comment c’est, le réseau dans le TGV, c’est une catastrophe. Et puis mon téléphone a buggé, la batterie s’est vidée d’un coup… Il ment mal. Ou peut-être qu’il ment bien d’habitude, mais qu’aujourd’hui, Camille a développé une ouïe absolue pour la vérité. Elle entend les fausses notes. Elle voit le petit tic nerveux au coin de son œil gauche. Elle voit ses mains qui triturent le tissu de son pantalon.

Lyon. Le fournisseur. La batterie. Un château de cartes construit sur du vent. Camille se souvient de l’appel. Elle se souvient que le téléphone a sonné trois fois avant de basculer sur messagerie. S’il n’avait plus de batterie, ça aurait coupé tout de suite. S’il n’avait pas de réseau, ça n’aurait pas sonné. Il a vu l’appel. Il l’a laissé sonner. Et maintenant, il est là, à lui inventer une épopée ferroviaire pour justifier sa lâcheté.

Elle a envie de rire. Un rire hystérique. Mais elle a peur que son crâne n’éclate. Elle retire doucement sa main de la sienne. Elle mime la fatigue. Elle pose sa tête sur l’oreiller et ferme les yeux. — Tu es fatiguée ? demande-t-il, soulagé de ne pas avoir à soutenir son regard plus longtemps. Elle hoche la tête. — C’est normal. Repose-toi. Je vais rester un peu, je vais travailler sur mes mails ici. Je veille sur toi.

Il sort son ordinateur portable ultra-fin. Il le pose sur ses genoux. Clac, clac, clac. Le bruit des touches. Camille garde les yeux fermés, mais elle ne dort pas. Elle écoute. Elle écoute le rythme de frappe d’Olivier. Rapide, nerveux. Elle pense à l’homme de l’autre soir. Mathieu. Lui n’avait pas d’ordinateur. Il avait un carnet. Il ne faisait pas de bruit. Il offrait du silence et un stylo. Olivier, lui, remplit l’espace. Il colonise la chambre avec son importance, son travail, son stress. Même ici, c’est lui le centre du monde.

Une heure passe. Le téléphone d’Olivier vibre. Il décroche à voix basse, mais dans le silence de l’hôpital, c’est comme s’il criait. — Oui ? Non, je ne peux pas là. Je suis à l’hôpital. Oui, c’est fait. Elle va bien. Non, je ne sais pas quand je reviens au bureau. Débrouillez-vous sans moi pour la réunion de 14h. Il raccroche. Il souffle bruyamment pour bien montrer à quel point il se sacrifie. Camille ouvre un œil. — Va, dit-elle. C’est le premier mot qu’elle prononce. Sa voix est rauque, éraillée par l’intubation. Olivier sursaute. — Quoi ? — Va travailler. Tu as besoin d’y aller. — Non, non, je reste. Je ne vais pas te laisser seule. Sophie ne vient que ce soir. — Je veux être seule, dit Camille. S’il te plaît.

Olivier hésite. Il est tiraillé. D’un côté, il veut jouer le mari parfait qui reste au chevet de sa femme. De l’autre, il s’ennuie à mourir dans cette chambre blanche qui sent l’éther et le regret. Et il a envie de fuir le regard de Camille. — Tu es sûre ? — Oui. — Bon… je repasse ce soir ? Ou demain matin ? — Demain, murmure-t-elle. Il se lève, range son ordinateur avec une rapidité suspecte. — D’accord. Je vais dire aux infirmières de bien s’occuper de toi. S’il y a le moindre souci, tu m’appelles. Je laisse mon téléphone allumé, promis. Il se penche pour l’embrasser sur le front. Camille se raidit. Elle sent son parfum. Le même qu’hier. Cèdre et mensonge. — À demain, ma chérie. Je t’aime.

Il sort. La porte se referme. Camille expire longuement. L’air semble soudain plus respirable. Elle est seule. Enfin. Elle regarde le plafond. Une petite fissure court le long d’une dalle. Elle ressemble à la ligne d’une rivière sur une carte. Elle pense à sa vie d’avant. La restauration de livres. La patience. La minutie. Elle a passé des années à restaurer son mariage, à recoller les morceaux, à gommer les taches, à renforcer la reliure. Elle a mis toute son énergie à préserver une œuvre qui tombait en poussière. Et maintenant, elle réalise que le livre ne valait pas la peine d’être sauvé. Le texte à l’intérieur était vide. Il faut fermer le livre. Et en ouvrir un autre.

L’après-midi s’étire, languissant. Vers 16h, un kinésithérapeute entre. Un jeune homme dynamique, un peu trop joyeux. — Allez Madame Vasseur ! On ne reste pas au lit. Il faut faire circuler tout ça. On va faire quelques pas dans le couloir. Camille n’a pas envie. Elle se sent faible, laide, vulnérable. Mais elle obéit. Elle est une bonne élève. Elle se lève avec difficulté. Ses jambes sont du coton. La tête lui tourne. Le kiné lui passe un bras autour de la taille. — Regardez devant vous. Pas vos pieds. C’est le cerveau qui commande, et le cerveau doit regarder l’horizon.

Ils sortent dans le couloir. C’est un long tunnel beige avec des mains courantes le long des murs. Des patients déambulent. Des ombres en pyjama. Certains traînent leur perfusion comme un animal de compagnie. D’autres sont en fauteuil. Camille fait un pas. Deux pas. C’est dur. Son côté gauche est lourd. Elle a l’impression de traîner un sac de sable. — C’est bien, encourage le kiné. Encore un peu. Jusqu’au bout du couloir, là-bas, vers la baie vitrée.

Ils avancent lentement. Arrivée à mi-chemin, Camille sent une vague de fatigue intense. Ses genoux flanchent. — Hop hop hop, on ne lâche pas ! dit le kiné en la soutenant fermement. On fait une pause ici. Il l’assoit sur un banc en bois fixé au mur. — Reprenez votre souffle. Je vais chercher un déambulateur, ce sera plus facile pour le retour. Ne bougez pas. Il s’éloigne au pas de course.

Camille est assise, haletante. Elle a chaud, puis froid. Elle remonte son gilet sur ses épaules. Elle se sent misérable. Elle regarde ses pieds nus dans des chaussons d’hôpital bleus. Une ombre s’approche. Quelqu’un s’assoit à l’autre bout du banc. Elle ne lève pas la tête tout de suite. Elle regarde les chaussures du voisin. Des bottines en cuir marron, usées, avec des lacets un peu défaits. Elle connaît ces chaussures.

Elle lève les yeux. C’est Mathieu. Il a l’air plus fatigué que l’autre soir. Sa barbe a poussé. Ses yeux sont cernés de violet. Il tient un gobelet d’eau en plastique à la main, qu’il fait tourner machinalement. Il ne la regarde pas. Il regarde le mur en face. — Ils vous font marcher ? demande-t-il doucement. Sa voix est toujours aussi grave et apaisante. Elle ne demande rien, elle constate. — Oui, répond Camille. C’est… humiliant. — Non. Ce n’est pas humiliant. C’est juste le début. Il tourne la tête vers elle. Il voit le bandage. Il voit la pâleur. Il ne détourne pas le regard. — Comment ça s’est passé ? — Ils ont mis un clip. Je suis vivante. — C’est une bonne nouvelle. — Je ne sais pas encore, dit-elle honnêtement.

Mathieu hoche la tête. Il comprend cette ambivalence. Survivre est une chose. Avoir envie de vivre en est une autre. — Ma mère aime beaucoup les livres, dit-il soudain, comme s’il poursuivait une conversation entamée depuis longtemps. Elle était bibliothécaire. Elle disait toujours qu’un livre qui n’a jamais été abîmé est un livre qui n’a jamais été aimé. Camille sourit faiblement. Une déformation professionnelle se réveille en elle. — C’est vrai. Les plus beaux livres que j’ai restaurés étaient ceux qui avaient vécu. Des taches de vin, des coins cornés, des annotations dans la marge… C’est l’histoire de l’objet. — Voilà. Il désigne le bandage de Camille d’un geste vague. — Vous êtes en train d’écrire une nouvelle annotation dans la marge. C’est tout. Une cicatrice, c’est juste la preuve que l’histoire continue.

Camille touche son bandage. Une annotation dans la marge. L’image lui plaît. Elle n’est pas cassée. Elle est annotée. — Et votre mère ? demande-t-elle. Comment va-t-elle ? Le visage de Mathieu s’assombrit imperceptiblement. — Elle est toujours en réanimation. C’est stable. Ce qui, dans le jargon médical, veut dire “on ne sait pas”. Elle est là, mais elle est loin. Je lui fais la lecture. — Qu’est-ce que vous lisez ? — La Promesse de l’aube de Romain Gary. C’est son préféré. — C’est un beau choix. — C’est un choix difficile. Ça parle d’amour inconditionnel. C’est parfois lourd à porter.

Le kiné revient avec le déambulateur. Le moment de grâce est rompu. — Voilà ! Avec ça, on va faire des courses de Formule 1 ! Il voit Mathieu. — Ah, vous avez de la compagnie. C’est bien. Allez Madame Vasseur, on y retourne. Camille se lève, aidée par le cadre métallique. Elle regarde Mathieu une dernière fois. — Merci, dit-elle. Pour l’histoire du livre. — À bientôt, Camille. Il ne dit pas “au revoir”. Il dit “à bientôt”.

Camille fait le chemin du retour vers sa chambre. Ses jambes semblent un peu moins lourdes. La phrase de Mathieu tourne dans sa tête. Un livre qui n’a jamais été abîmé est un livre qui n’a jamais été aimé. Olivier voulait une femme neuve, parfaite, sans ratures. Une édition de luxe sous blister. Mathieu, lui, semble comprendre la beauté des pages déchirées. Mais Camille chasse cette pensée. Elle n’est pas là pour remplacer un homme par un autre. Elle est là pour se retrouver elle-même.

De retour dans sa chambre, elle s’effondre sur le lit. L’effort l’a épuisée. Le soir tombe. L’heure bleue. Une aide-soignante apporte le dîner. Une purée mousseline et du jambon blanc. Triste repas. Camille mange un peu, sans appétit. Puis elle se lève pour aller à la salle de bain. C’est la première fois qu’elle y va seule, sans infirmière. C’est une petite victoire.

Elle entre dans la petite pièce carrelée de blanc. La lumière au-dessus du lavabo est crue, impitoyable. Il y a un miroir. Jusqu’à présent, elle a évité de se regarder. Elle pose ses mains sur le bord du lavabo. Elle lève les yeux. Le choc est rude. Ce n’est pas elle. Cette femme a les traits tirés, la peau grise. Ses yeux sont immenses dans son visage amaigri. Et il y a ce turban.

Lentement, avec des doigts tremblants, Camille commence à défaire le bandage. L’infirmière lui a dit qu’elle pouvait l’aérer un peu. Elle déroule la bande Velpeau. Tour après tour. Le tissu tombe sur le sol. Elle est nue. Son crâne est rasé sur la moitié droite. Les cheveux restants, de l’autre côté, sont emmêlés, ternes. Sur la peau nue du crâne, il y a la cicatrice. Une longue ligne courbe, rouge, fermée par des agrafes métalliques. C’est violent. C’est chirurgical. C’est la trace de l’effraction. On est entré là-dedans. On a touché à son âme.

Camille regarde la cicatrice. Elle devrait pleurer. Elle a toujours été fière de ses cheveux. Mais elle ne pleure pas. Elle s’approche du miroir. Elle touche la peau rasée. C’est doux, étrangement. Elle regarde ses yeux. Ils sont verts, brillants, vivants. Cette femme dans le miroir est une survivante. Elle a traversé le feu. Elle n’a plus rien à voir avec la femme qui attendait sagement qu’Olivier rentre de ses dîners d’affaires. Cette femme-là est morte sur la table d’opération. Celle qui la regarde dans le miroir est une guerrière. Une guerrière blessée, oui, mais une guerrière.

Elle pense au mensonge d’Olivier. À son voyage imaginaire à Lyon. Elle pense à son indifférence déguisée en maladresse. Elle regarde sa cicatrice et se dit : Ceci est la ligne de démarcation. Avant, j’acceptais tout. Après, je n’accepterai plus rien.

Elle remet maladroitement le bandage, comme on remet un casque avant de retourner au front. Elle sort de la salle de bain. Elle s’allonge dans son lit. Elle prend sa tablette, celle qu’Olivier lui a apportée pour “passer le temps”. Elle l’allume. Elle va sur Internet. Elle ne cherche pas des nouvelles du monde. Elle tape dans la barre de recherche : “Divorce procédure amiable délai”. Puis elle efface. Elle tape : “Appartement à louer Paris petit budget calme”.

Elle fait défiler les annonces. Des studios sous les toits, des petites surfaces. Elle n’a pas beaucoup d’argent personnel, Olivier gérait tout. Mais elle a ses mains. Elle a son métier. Elle peut travailler n’importe où. Elle regarde les photos d’un petit deux-pièces à Montmartre. Il y a une vue sur les toits. Il y a de la lumière. Il est vide. Il est parfait. Elle ne peut rien faire pour l’instant. Elle est clouée dans ce lit. Mais l’idée est plantée. La graine germe.

Elle éteint la tablette et la cache sous son oreiller, comme un secret, comme une arme. La porte s’entrouvre. C’est l’infirmière de nuit. — Tout va bien Madame Vasseur ? Pas de douleur ? — Non, ça va. — Vous avez besoin de quelque chose pour dormir ? — Non merci. Je vais dormir.

L’infirmière éteint la lumière. — Bonne nuit. — Bonne nuit.

Dans le noir, Camille écoute le silence de l’hôpital. Elle pense à Mathieu qui lit Romain Gary à sa mère endormie. Elle pense à Olivier qui doit être en train de dîner, peut-être avec Inès, soulagé d’avoir fait son “devoir” conjugal de l’après-midi. Elle se sent seule, mais pour la première fois, cette solitude n’est pas un vide. C’est un espace. Un espace qu’elle va pouvoir remplir avec ce qu’elle veut. Elle s’endort sans larmes. La nuit est calme. Et demain, elle marchera un peu plus loin dans le couloir. Peut-être jusqu’au bout. Peut-être jusqu’à la sortie.

ACTE 2 – PARTIE 2

Dix jours ont passé. L’hôpital est devenu un village dont Camille connaît désormais les codes et les habitants. Elle connaît l’heure exacte où le chariot du petit-déjeuner grince dans le couloir (7h15). Elle connaît le prénom de l’infirmière de nuit qui sent la cigarette froide (Béatrice). Elle connaît le bruit que fait la pluie sur le toit en zinc de l’aile B.

Sa récupération physique est spectaculaire. Les médecins parlent de “miracle”, de “constitution solide”. Camille, elle, sait que ce n’est pas un miracle. C’est de la discipline. Chaque jour, elle s’oblige à manger, même si la nourriture a le goût de carton. Chaque jour, elle fait ses exercices de kinésithérapie avec une rage froide. Elle marche dans les couloirs, d’abord avec le déambulateur, puis avec une canne, et maintenant, depuis hier, sans rien. Juste elle et ses jambes qui tremblent encore un peu, mais qui tiennent. Elle ne se répare pas pour retourner à sa vie d’avant. Elle se répare pour s’enfuir.

Olivier vient tous les jours. C’est devenu son rituel, sa performance quotidienne. Il arrive vers 18h30, après le bureau. Il entre dans la chambre comme un tourbillon d’énergie et d’odeurs de ville. Il apporte le froid du dehors sur son manteau en cachemire. Il joue le rôle du “Mari Dévoué”. Il est parfait dans ce rôle, du moins en apparence. Il est poli avec le personnel soignant, qui le trouve charmant. “Quel homme attentionné”, a dit une aide-soignante à Camille l’autre jour. “Vous avez de la chance.” Camille n’a rien répondu. Elle a juste souri, un sourire fin, coupant comme une feuille de papier.

Ce soir-là, il pleut encore sur Paris. Une pluie battante qui lave les péchés de la ville mais pas ceux des hommes. Olivier arrive avec un grand sac orange. La couleur est inimitable. Hermès. Il pose le sac sur le lit avec un air triomphant. — Coucou ma chérie. J’ai une surprise pour toi.

Camille est assise dans le fauteuil près de la fenêtre. Elle regarde le sac. Elle sait ce que c’est. C’est un cadeau de culpabilité. Plus le sac est cher, plus la faute est lourde. — Tu ne devrais pas dépenser autant, dit-elle d’une voix neutre. — Rien n’est trop beau pour ma convalescente préférée. Ouvre.

Elle obéit. Elle sort la boîte orange, dénoue le ruban brun. À l’intérieur, dans du papier de soie crissant, se trouve un carré de soie. Un foulard magnifique, aux motifs complexes, dans des tons de bleu et d’or. — C’est pour… tu sais, dit Olivier en faisant un geste vague vers sa propre tête. Pour quand tu sortiras. C’est plus chic qu’un bonnet ou un bandage, non ?

Camille touche la soie froide. Il ne lui offre pas ce foulard parce qu’il est beau. Il lui offre pour cacher la cicatrice. Pour masquer la laideur de la maladie. Il veut qu’elle soit présentable. Il veut pouvoir marcher à côté d’elle sans avoir honte de son crâne rasé. — Merci, dit-elle. C’est très beau. Elle ne le met pas. Elle le repose dans la boîte. Elle le referme. Comme on met un couvercle sur une vérité dérangeante.

Olivier s’assoit sur le bord du lit. Il a l’air agité ce soir. Il tape du pied. — J’ai eu une journée d’enfer, commence-t-il sans qu’elle lui demande rien. Le client japonais est furieux à cause du retard de la semaine dernière. J’ai dû ramer toute la journée pour rattraper le coup. Il parle de lui. Encore et toujours. — C’est fatiguant, dit Camille pour meubler le silence. — Tu n’imagines pas. Et avec mes allers-retours ici, je perds un temps fou. Enfin… je ne me plains pas, hein. C’est normal. Je suis là pour toi.

Il attend une médaille. Il attend qu’elle lui dise : “Oh Olivier, tu es merveilleux, merci de sacrifier ton temps précieux pour ta pauvre femme malade.” Mais Camille regarde la pluie. — Tu peux ne pas venir demain, si tu veux, dit-elle. Repose-toi. — Non, non ! Je viendrai. Qu’est-ce que les gens diraient ? Et puis Sophie me ferait une scène. D’ailleurs, elle est passée ce midi ? — Oui. Elle m’a apporté de la soupe maison. — Ah. Super.

Il se lève. Il tourne en rond dans la petite chambre. Il est comme un lion en cage. L’atmosphère stérile de l’hôpital l’oppresse. Il a besoin de mouvement, de bruit, d’action. — J’ai soif, dit-il soudain. Ils n’ont rien à boire ici à part de l’eau tiède ? Je vais aller chercher un café à la machine du rez-de-chaussée. Tu veux quelque chose ? — Non merci. Il fouille ses poches. — Merde. J’ai laissé ma monnaie dans la voiture. Et la machine ne prend pas la carte sans contact, elle est en panne. Il regarde sa veste de costume, qu’il a posée sur le dossier de la chaise où est assise Camille. — Chérie, tu peux regarder dans ma poche intérieure ? J’ai mon portefeuille. J’ai peut-être des pièces dedans. J’ai les mains sales, je viens de toucher la poignée de porte, je ne veux pas fouiller.

L’excuse est bidon, mais il est pressé. — Vas-y, prends-le s’il te plaît. Je file aux toilettes en attendant. Il sort précipitamment vers les sanitaires du couloir.

Camille reste seule avec la veste. C’est une veste en laine fine, d’une coupe italienne parfaite. Elle sent son parfum. Ce mélange de cèdre et d’agrumes qu’elle aimait tant. Mais en s’approchant, elle sent autre chose. Une note sous-jacente. Plus douce. Plus florale. Jasmin ? Vanille ? C’est un parfum de femme. Subtil, mais présent. Il s’accroche au tissu comme une seconde peau. Le cœur de Camille se met à battre plus fort. Un battement sourd, lourd, qui résonne dans ses tempes fragiles.

Elle glisse sa main dans la poche intérieure gauche. Elle sent le cuir souple du portefeuille. Elle le sort. C’est un portefeuille qu’elle lui a offert pour ses 35 ans. Il est un peu usé aux angles. Elle l’ouvre. Il y a ses cartes de crédit. Sa carte vitale. Une photo d’elle, datant d’il y a cinq ans, glissée dans le plastique transparent. Elle a l’air si jeune, si naïve sur cette photo. Elle sourit à pleines dents. Elle ouvre le compartiment à monnaie. Il y a deux pièces d’un euro. Elle va pour refermer le portefeuille.

Mais quelque chose attire son œil. Dans la fente arrière, celle réservée aux billets, un morceau de papier blanc dépasse. Ce n’est pas un billet. C’est du papier thermique, fin et brillant. Un reçu. Olivier est maniaque. Il ne garde jamais ses reçus en vrac. Il les jette ou les classe pour ses notes de frais. S’il a gardé celui-ci, c’est qu’il a oublié de le jeter, ou qu’il est important.

La curiosité est un instinct de survie. Camille tire le papier. Elle le déplie. Ses mains tremblent légèrement. C’est une facturette. L’en-tête est élégant, écrit en lettres dorées : L’HÔTEL PARIS – 5 Étoiles. L’adresse est dans le 8ème arrondissement. Un quartier où Olivier n’a pas de bureaux, pas de clients habituels.

Elle lit les détails. Date : 14 Février. La date de son opération. La date de son hémorragie. La date où il était censé être dans un TGV pour Lyon. Heure d’arrivée : 16h00. Heure de départ : 19h45. Chambre : Suite Junior 402.

Elle continue de lire. La liste des consommations s’étale, cruelle et précise. 1 Bouteille Champagne Ruinart Blanc de Blancs. 1 Assiette de fruits de saison. 2 Club Sandwichs au homard.

Deux personnes. Il n’était pas seul. On ne commande pas deux sandwichs et une bouteille de champagne pour travailler sur un dossier client. L’heure de départ : 19h45. C’est l’heure où elle était déjà aux urgences. L’heure où elle pleurait dans le couloir en cherchant un stylo. Il était à Paris. À vingt minutes de taxi de l’hôpital. Il buvait du champagne. Il mangeait du homard. Il était dans une suite d’hôtel avec quelqu’un d’autre.

Le papier lui brûle les doigts. Tout s’écroule. Jusqu’à maintenant, elle avait des doutes. Elle avait des intuitions. Mais l’esprit humain est fait pour se protéger, pour inventer des excuses. “Il travaillait peut-être”. “Il était peut-être vraiment coincé”. Là, c’est écrit noir sur blanc. C’est une preuve mathématique. Il l’a trompée le jour où elle a failli mourir. Il a choisi le plaisir pendant qu’elle affrontait la douleur.

Une nausée violente la submerge. Elle a envie de vomir, de hurler, de déchirer ce papier en mille morceaux. Mais elle ne fait rien de tout cela. Elle entend les pas d’Olivier qui reviennent dans le couloir. Vite. Elle a un réflexe de survie. Elle attrape son propre téléphone posé sur la table. Elle prend le reçu en photo. Une photo nette, claire. Puis elle replie le papier. Elle le remet exactement là où il était, au fond du portefeuille, derrière les billets de vingt euros. Elle referme le portefeuille. Elle le remet dans la poche de la veste.

Elle a juste le temps de reprendre sa position, les mains croisées sur ses genoux, le regard fixé sur le vide. La porte s’ouvre. Olivier entre. Il s’est passé de l’eau sur le visage. Il a l’air un peu plus frais. — Alors ? Tu as trouvé ? Il s’approche de sa veste. Il ne se doute de rien. Il est dans sa bulle d’impunité. — Oui, dit Camille. Sa voix est un souffle. Il y a deux euros.

Elle ne le regarde pas. Elle ne peut pas. Si elle croise son regard maintenant, elle va lui sauter à la gorge. Elle va lui cracher sa haine. Et elle ne veut pas faire ça ici, maintenant. Elle est trop faible. Il gagnerait. Il nierait. Il dirait que c’est un reçu pour un client, un déjeuner d’affaires. Il trouverait une parade. Elle a besoin de temps pour digérer le venin.

Olivier prend les pièces. — Super. Je vais me chercher ce café. Je reviens. Il sort en sifflotant. Il siffle. Comment peut-on siffler quand on a la conscience aussi noire ?

Camille ferme les yeux. Une larme, une seule, coule sur sa joue. Ce n’est pas une larme de tristesse. C’est une larme de deuil. Elle vient d’enterrer Olivier. L’homme qu’elle aimait n’existe pas. C’était une illusion. L’homme qui est dans le couloir est un étranger. Un monstre d’égoïsme.

Quand Olivier revient cinq minutes plus tard avec son gobelet en carton, Camille a pris une décision. Elle se tourne vers lui. Son visage est de marbre. — Olivier. — Oui chérie ? — Je suis fatiguée. Vraiment fatiguée. J’ai mal à la tête. Ce n’est pas un mensonge. Sa tête est un tambour. — Oh mince. Tu veux que j’appelle l’infirmière ? — Non. Je veux juste dormir. Rentre chez toi. — Mais je viens d’arriver… j’ai mon café… — S’il te plaît. L’odeur du café me donne la nausée. C’est cruel, mais nécessaire. Olivier a l’air vexé. Il regarde son café, puis elle. — D’accord. D’accord. Je comprends. Je ne veux pas te déranger.

Il jette son café presque plein dans la poubelle. Geste théâtral de sacrifice. Il remet sa veste. Celle qui contient la preuve du crime. Il s’approche pour l’embrasser. Camille tourne légèrement la tête. Ses lèvres atterrissent sur sa joue, près de l’oreille. Elle retient son souffle pour ne pas sentir son parfum. — Repose-toi bien. Je passerai demain midi, on déjeunera ensemble. — On verra, dit-elle. Il sort.

Dès que la porte se referme, Camille se lève. Elle ne peut pas rester dans cette chambre. Les murs se rapprochent. L’air est vicié par le passage d’Olivier. Elle met ses chaussons. Elle met son gilet crème sur ses épaules. Elle prend sa canne, par sécurité. Elle sort dans le couloir.

Il est 19h30. C’est l’heure calme avant la nuit. Elle marche vers les ascenseurs. Elle descend au rez-de-chaussée. Elle sort dans le jardin de l’hôpital. C’est un petit square intérieur, avec quelques bancs, des arbres nus et des buissons taillés au carré. La pluie a cessé, laissant place à une humidité glaciale et pénétrante. Le sol est brillant d’eau. L’air froid lui fait du bien. Il nettoie ses poumons. Il gèle ses larmes avant qu’elles ne puissent couler.

Il y a quelqu’un sur un banc, sous un lampadaire jaune. C’est Mathieu. Il fume une cigarette. La fumée monte en volutes bleues vers le ciel noir. Camille hésite. Elle ne veut voir personne. Mais en même temps, elle ne veut pas être seule avec ses fantômes. Elle s’approche. Le bruit de sa canne sur le gravier mouillé le fait se retourner. Il la voit. Il ne sourit pas, mais son visage s’ouvre. Il écrase sa cigarette immédiatement sous sa botte. — Vous ne devriez pas être dehors, dit-il. Il fait froid. — J’étouffais, répond-elle.

Elle s’assoit à l’autre bout du banc. Elle garde une distance de sécurité. Mathieu observe son profil. Il voit la tension dans sa mâchoire, la façon dont ses mains serrent le pommeau de la canne jusqu’à blanchir les jointures. — Mauvaise journée ? demande-t-il. — Journée de vérité, corrige-t-elle. — Ah. La vérité, c’est souvent froid. Comme ce banc.

Il ne pose pas de questions. Il a cette intelligence du cœur qui sait quand il faut se taire. — Et vous ? demande Camille. Votre mère ? Mathieu soupire. Un nuage de buée sort de sa bouche. — Elle a ouvert les yeux aujourd’hui. Elle m’a reconnu. Elle m’a souri. Et puis elle s’est rendormie. Les médecins disent que c’est le “chant du cygne”. Un dernier sursaut avant la fin. Sa voix est calme, mais elle vibre d’une douleur contenue. — Je suis désolée, dit Camille. Vraiment. — C’est la vie. Elle a 84 ans. Elle a eu une belle vie. Elle a lu tous les livres qu’elle voulait lire.

Il se tourne vers elle. — Et vous, Camille ? Quel livre êtes-vous en train de lire ? Camille regarde ses mains. — Je suis en train de lire un roman policier. Sauf que je suis la victime, et que je viens de découvrir qui est le coupable. — Le mari ? devine Mathieu. C’est toujours le mari dans les mauvais polars. Camille a un petit rire sec. — Oui. C’est toujours le mari. Elle marque une pause. Elle a besoin de le dire à quelqu’un. À quelqu’un qui ne la jugera pas, qui ne lui dira pas “mais non, tu te fais des idées”. — J’ai trouvé une note d’hôtel. Le soir de mon opération. Il était avec une femme. Champagne et homard. Pendant que le chirurgien m’ouvrait le crâne.

Les mots sortent tout seuls. Brutaux. Mathieu ne bouge pas. Il ne s’exclame pas. Il regarde fixement le gravier. — L’élégance du désespoir, murmure-t-il. Certains hommes sont si vides qu’ils ont besoin de se remplir avec le corps des autres pour se sentir exister. Ce n’est pas contre vous, Camille. C’est pour lui. C’est sa propre fuite en avant. C’est la première fois que quelqu’un lui donne une explication qui ne la place pas en position de victime larmoyante. Olivier n’est pas un monstre puissant. C’est un homme vide. Cette pensée est une révélation. Si il est vide, il n’a pas de pouvoir sur elle.

— Qu’allez-vous faire ? demande Mathieu. — Partir. — C’est une bonne fin pour un chapitre. — Je ne sais pas où aller. Enfin si… j’ai vu un appartement. Mais je n’ai rien. Pas d’argent à moi, pas de meubles. J’ai juste… ma colère. — La colère est un bon carburant. Ça brûle bien, ça tient chaud. Mais ça finit par consumer le moteur si on l’utilise trop longtemps.

Il fouille dans la poche de son manteau usé. Il en sort une petite flasque en métal. — Je ne devrais pas vous proposer ça. C’est du rhum vieux. Juste une goutte. Pour tuer les microbes. Et pour le courage. Il dévisse le bouchon et lui tend la flasque. Camille hésite. C’est interdit. C’est dangereux avec ses médicaments. Mais c’est un acte de rébellion. Elle prend la flasque. Elle boit une petite gorgée. Le liquide ambré lui brûle la gorge, réchauffe son estomac. Ça a le goût du feu et de la liberté. Elle tousse un peu. — Merci.

Elle lui rend la flasque. Mathieu boit une gorgée à son tour, à l’endroit même où elle a posé ses lèvres. Ce geste intime, mais sans arrière-pensée sexuelle, la trouble. C’est un partage. — Vous êtes restauratrice de livres, dit Mathieu. Vous savez que parfois, quand une page est trop abîmée, on ne peut pas la réparer. Il faut la doubler. Coller une feuille neuve, japonaise, très fine, par-dessus l’ancienne pour la consolider. L’ancienne page est toujours là, dessous, avec ses déchirures. Mais la nouvelle permet de tourner la page sans qu’elle ne tombe en poussière. Il la regarde droit dans les yeux. — Vous avez besoin de votre papier japonais, Camille. Trouvez votre appartement. Trouvez votre calme. Consolidez-vous. Et laissez l’ancienne page dessous. Elle fait partie de l’histoire, mais ce n’est plus elle qui tient le livre.

Camille écoute. Chaque mot de cet homme semble se déposer directement sur son cœur blessé. — Vous écrivez des livres, Mathieu ? — J’essaie. J’écris sur les gens qui tombent et qui se relèvent. C’est le seul sujet qui m’intéresse. — Je crois que je suis un bon sujet, alors. — Vous êtes un excellent sujet. Mais je préfère que vous soyez l’auteur.

Un vent froid se lève, faisant bruisser les branches nues des arbres. Camille frissonne. — Vous devez rentrer, dit Mathieu. Vous allez prendre froid. Et les infirmières vont lancer un avis de recherche. Il se lève. Il lui tend la main pour l’aider à se lever du banc. Sa main est large, chaude, rugueuse. Une main de travailleur, d’écrivain, de fils aimant. Elle prend sa main. Il la tire doucement vers le haut. Pendant une seconde, ils sont proches. Très proches. Elle sent son odeur : tabac froid, vieux papier, et quelque chose de boisé. Rien à voir avec le parfum sophistiqué d’Olivier. C’est une odeur de terre.

— Merci Mathieu. — Dormez bien, Camille. Et n’oubliez pas : le papier japonais.

Elle retourne vers l’entrée du bâtiment. Elle se retourne une fois. Il est toujours là, debout sous le lampadaire, une sentinelle solitaire veillant sur sa propre douleur et sur celle des autres.

De retour dans sa chambre, Camille est étrangement calme. L’alcool, le froid, ou la vérité ? Sans doute les trois. Elle s’assoit sur son lit. Elle sort sa tablette de sa cachette. Elle retourne sur l’annonce de l’appartement à Montmartre. 35 mètres carrés. 4ème étage sans ascenseur. “Vue imprenable”. Le loyer est raisonnable pour Paris, mais élevé pour elle qui n’a pas de salaire fixe en ce moment. Elle s’en fiche. Elle vendra ses bijoux. Elle vendra le sac Hermès orange. Elle vendra tout ce qu’Olivier lui a offert pour acheter son silence. Elle clique sur le bouton “Contacter l’agence”. Elle rédige un message court. « Bonjour, je suis intéressée. Je suis restauratrice d’art. Dossier solide (garants). Disponible immédiatement. Je peux visiter demain si possible. Cordialement, C. Vasseur. »

Elle appuie sur “Envoyer”. C’est fait. Elle regarde son téléphone. La photo du reçu de l’Hôtel Paris est là, dans sa galerie. Elle crée un dossier caché sécurisé par mot de passe. Elle y déplace la photo. Elle nomme le dossier : FIN.

Elle éteint la lumière. Dans le noir, elle touche sa cicatrice sous le bandage. Elle ne ressent plus de haine pour Olivier. Juste un froid polaire. Une détermination absolue. Il a cru qu’elle était fragile. Il a cru qu’elle était acquise. Il ne sait pas qu’il vient de réveiller quelque chose qui dormait en elle depuis longtemps. La femme qui a signé son propre arrêt de mort sur un formulaire d’anesthésie est prête à signer son acte de renaissance.

Demain, elle commence à emballer sa vie. Pas dans des cartons, mais dans son esprit. Elle va trier. Ce qu’elle garde. Ce qu’elle jette. Olivier est dans la pile “À jeter”.

ACTE 2 – PARTIE 3

Le lendemain matin, une opportunité se présente. Une brèche dans le mur. Le médecin chef passe pour sa visite matinale. Il est satisfait. — Vos constantes sont excellentes, Madame Vasseur. L’œdème s’est résorbé plus vite que prévu. Vous récupérez une autonomie motrice quasi complète. Camille est assise sur son lit, déjà habillée. Elle ne porte pas le jogging informe que Sophie lui a apporté, mais un jean souple et un pull col roulé noir qui cache la base de son cou et souligne la pâleur aristocratique de son visage. Elle a noué le foulard de soie – pas le Hermès d’Olivier, mais un vieux foulard vintage à elle – autour de sa tête comme un turban des années 30. Elle a de l’allure. Elle a l’air décidée.

— Docteur, dit-elle d’une voix posée. J’ai besoin de sortir quelques heures. Le médecin fronce les sourcils par-dessus ses lunettes. — C’est un peu prématuré pour une sortie définitive. — Non, pas définitive. Une permission de sortie. De 14h à 17h. J’ai… j’ai des papiers notariaux urgents à signer. Une histoire de succession familiale qui ne peut pas attendre. Le mensonge glisse sur sa langue avec une facilité déconcertante. Elle qui n’avait jamais menti à Olivier en sept ans, elle se découvre un talent pour la dissimulation. C’est l’instinct de survie du gibier face au chasseur.

Le médecin hésite. Il regarde le dossier, puis elle. Il voit une femme lucide, cohérente. — D’accord. Mais à une condition : vous ne conduisez pas, vous ne faites pas d’efforts violents, et vous êtes rentrée à 17h30 maximum pour la prise des constantes du soir. Au moindre vertige, vous revenez. — Promis. — Je signe le bon de sortie. Soyez prudente.

Dès qu’il sort, Camille bondit – ou plutôt, se lève avec une rapidité mesurée. Elle attrape son sac à main. À l’intérieur, elle glisse le sac orange Hermès qu’Olivier lui a offert la veille. La boîte est encombrante, elle la laisse. Elle ne prend que le sac en cuir, neuf, immaculé, qui sent l’argent et la culpabilité. Elle prend aussi une petite boîte à bijoux en velours qu’elle avait demandée à Sophie de lui apporter de l’appartement (“pour avoir mes porte-bonheur”). Elle contient une montre Cartier et un collier en diamants. Des cadeaux d’anniversaires passés. Des maillons de sa chaîne dorée.

13h30. Camille sort de l’hôpital. Le ciel est bas, blanc, lumineux. L’air est vif. C’est la première fois qu’elle respire l’air de Paris sans filtre depuis l’accident. Ça sent les pots d’échappement, le café brûlé et la liberté. Elle hèle un taxi. — Rue des Martyrs, s’il vous plaît.

Le taxi grimpe vers Montmartre. Camille regarde la ville défiler. Les gens marchent vite, le nez dans leur écharpe. Avant, elle se sentait exclue de ce monde. Aujourd’hui, elle se sent comme une espionne infiltrée. Elle a une mission. Le taxi s’arrête devant une boutique élégante : “Le Vestiaire du Passé – Dépôt Vente de Luxe”. C’est ici qu’elle va blanchir son passé.

Elle entre. Une petite clochette tinte. L’odeur de vieux cuir et de parfum cher l’accueille. La vendeuse, une femme d’âge mûr aux lunettes à monture écaille, la dévisage. Elle voit le bandage sous le turban, la canne. — Bonjour madame. Je peux vous aider ? Camille pose le sac Hermès sur le comptoir. — Je voudrais vendre ceci. C’est neuf. Jamais porté. Il y a le certificat d’authenticité dans la poche intérieure. La vendeuse enfile des gants blancs. Elle examine le sac avec la précision d’un légiste. Coutures, grain du cuir, numéro de série. — C’est un Birkin 30. Très recherché. La couleur est… audacieuse. — Je veux le vendre tout de suite. Cash ou virement immédiat. Je ne veux pas de dépôt. La vendeuse lève un sourcil. C’est inhabituel. On perd de l’argent en vente directe. — Je vous en offre 4 500 euros. En dépôt, vous pourriez en tirer 6 000. — 4 500, c’est très bien. Camille sort ensuite la montre et le collier. — Et ça aussi.

Vingt minutes plus tard, Camille ressort. Elle n’a plus de sac Hermès, plus de diamants. Mais elle a un chèque de banque certifié de 7 200 euros dans sa poche. Ce n’est pas une fortune. Mais c’est assez. Assez pour la caution, le premier mois de loyer, et de quoi manger des pâtes pendant trois mois. Elle se sent plus légère. Elle vient de vendre les menottes dorées d’Olivier pour acheter sa clé.

Elle marche un peu. La rue monte. C’est dur. Son souffle est court. Ses jambes protestent. Elle arrive rue des Abbesses. Elle s’assoit à une terrasse chauffée pour reprendre des forces. Elle commande un thé. Elle regarde sa montre. 15h00. Elle a rendez-vous avec l’agent immobilier devant l’immeuble à 15h15.

L’immeuble est vieux. La façade est un peu décrépie, le plâtre s’écaille par endroits. Mais la porte est en chêne massif, sculpté. Une belle porte qui a vu passer des siècles. L’agent est un jeune homme pressé, sur un scooter. — Madame Vasseur ? Désolé pour le retard. On monte ? C’est au quatrième, sans ascenseur, je vous avais prévenue ? Il regarde sa canne avec inquiétude. — Ça ira, dit Camille. Je prendrai mon temps.

L’ascension est un calvaire. L’escalier est en colimaçon, les marches sont en bois, usées au milieu par les pas de générations de locataires. Ça sent la cire et la poussière. Camille monte. Une marche. Pause. Deux marches. Pause. Son cœur bat la chamade. Sa tête lui lance des avertissements. Boum. Boum. L’agent est déjà au premier palier. — Ça va ? — Oui. Continuez. J’arrive. Elle ne lâchera pas. Chaque marche est une victoire sur son corps, sur sa maladie, sur Olivier qui la pense clouée au lit. Elle arrive au quatrième étage en nage, le visage blanc comme un linge, mais debout.

L’agent ouvre la porte. — Voilà. 35 mètres carrés. Loi Carrez. Camille entre. Ce n’est pas un palace. Le parquet grince. La peinture des murs est un peu jaunie. La cuisine est minuscule, juste un évier et deux plaques électriques. Mais il y a la lumière. Deux grandes fenêtres orientées plein sud. Et par-dessus les toits gris, on voit le dôme du Sacré-Cœur, blanc comme une meringue géante. C’est un nid. Un nid d’oiseau perché au-dessus du tumulte. Il y a un silence particulier ici. Un silence habité.

Camille touche le mur. Elle imagine ses livres ici. Son petit établi de restauration près de la fenêtre, baigné de lumière naturelle. Elle imagine dormir ici, seule, sans attendre le bruit de la clé d’Olivier dans la serrure. — Je le prends, dit-elle. L’agent est surpris. — Vous ne voulez pas voir la salle de bain ? Elle est… d’époque. — Je m’en fiche. Je le prends. J’ai le chèque de banque pour le dépôt de garantie et le premier mois. J’ai mon dossier complet. Elle sort une enveloppe épaisse de son sac. L’agent sourit. Une affaire conclue en cinq minutes, c’est rare. — Parfait. Si le dossier est bon, vous pouvez avoir les clés lundi. — Lundi, c’est parfait.

Lundi. Dans trois jours. Camille signe la promesse de location sur un coin de table poussiéreux. Elle utilise le stylo en plastique de l’agent. Elle a un pincement au cœur en pensant au stylo plume de Mathieu. “J’aurais dû lui emprunter son stylo”, pense-t-elle. Mais elle signe quand même. Camille Vasseur. Bientôt, elle reprendra son nom de jeune fille. Camille. Juste Camille.

Le retour à l’hôpital est flou. L’adrénaline retombe, laissant place à un épuisement total. Elle rentre dans sa chambre à 17h15. Juste à temps. Elle se déshabille en vitesse, cache ses vêtements de ville au fond du placard, enfile son pyjama. Elle cache le double du contrat de location sous le matelas, bien au fond, là où personne ne va jamais. Elle s’effondre dans le lit. Quand l’infirmière arrive à 17h30 pour prendre sa tension, elle la trouve endormie. — Tension un peu basse, note l’infirmière. Et tachycardie légère. Vous avez fait de mauvais rêves ? Camille ouvre un œil. — Non. De très beaux rêves. Des rêves d’altitude.

19h00. Olivier arrive. L’atmosphère change instantanément. L’air se charge d’électricité statique. Il est de mauvaise humeur. Ça se voit à la façon dont il jette son manteau sur le fauteuil. Il ne l’embrasse pas. Il la regarde avec suspicion. — Tu as fait quoi aujourd’hui ? demande-t-il abruptement. Camille sent le danger. Il sait ? — Rien. J’ai dormi. J’ai fait un peu de kiné. Pourquoi ? — J’ai appelé à 15h. L’infirmière m’a dit que tu n’étais pas dans ta chambre. Que tu étais “en examen”. Quel examen ? On ne m’avait pas prévenu d’un examen.

Il a appelé. Le flicage commence. Camille reste calme. Son rythme cardiaque ne doit pas s’accélérer, le moniteur au-dessus du lit la trahirait. — Ah oui. J’ai vu le neurologue. Il voulait faire des tests de réflexes dans son bureau. Ça a duré longtemps. C’est plausible. Olivier la scrute. Il cherche la faille. Il sent que quelque chose a changé. Elle est trop calme. Trop détachée. — Mouais. Ils pourraient me prévenir. Je suis ton mari, merde. Je suis le référent. — Tu travailles, Olivier. Je ne voulais pas te déranger pour des tests de routine.

Il s’assoit. Il sort son téléphone. Puis il regarde celui de Camille, posé sur la table de nuit. — Tu as reçu des appels ? Sophie ? — Non. Personne. Il tend la main vers le téléphone de Camille. — Je vais regarder si ma mère a envoyé un message, elle n’ose pas m’appeler moi parce qu’elle a peur de me déranger. Il prend le téléphone. Il essaie de le déverrouiller. Il tape le code. 1407. Leur date de mariage. Ça ne marche pas. Il réessaie. 1407. Code erroné.

Il se fige. Il lève lentement la tête vers Camille. Ses yeux sont deux fentes froides. — Tu as changé ton code ? Le moment est critique. C’est un détail technique, mais c’est une déclaration de guerre. Camille soutient son regard. — Oui. — Pourquoi ? — Parce que je voulais changer. J’ai mis ma date de naissance. C’est plus facile à retenir pour moi avec… avec mes troubles de mémoire. L’excuse de la mémoire. L’atout maître. Olivier n’y croit pas une seconde. — Donne-moi le code. — C’est 2804.

Elle le lui donne. Elle n’a rien à cacher sur ce téléphone. La photo du reçu est dans le dossier sécurisé invisible. Ses échanges avec l’agence immobilière sont effacés. Son historique de navigation est vide. Elle a nettoyé la scène de crime. Olivier tape 2804. Ça s’ouvre. Il fouille. Messages, appels, photos. Il ne trouve rien. Juste des messages de Sophie, des photos de chat, et l’application du Monde. Il est frustré. Il voulait trouver quelque chose. Une preuve qu’elle lui cache quelque chose, pour pouvoir renverser la vapeur, pour pouvoir l’accuser elle et se dédouaner lui.

Il repose le téléphone avec un claquement sec. — Tout est vide. Tu ne parles plus à personne ? — Je suis fatiguée, Olivier. Je me concentre sur ma guérison. Il se lève et commence à faire les cent pas. — Je n’aime pas ça, Camille. Je ne t’aime pas comme ça. Tu es… lointaine. Froide. J’ai l’impression de vivre avec un glaçon. Je fais des efforts, je viens tous les jours, je t’offre des cadeaux… Et toi ? Rien. Pas un merci, pas un sourire. Il s’approche d’elle, menaçant dans sa plainte. — Tu sais combien c’est dur pour moi ? De te voir comme ça ? De gérer la maison tout seul ? De gérer le vide ?

C’est fascinant, pense Camille. Il arrive à se poser en victime même face à une femme trépanée. C’est un art. — Je suis désolée que ma tumeur te cause tant de soucis, dit-elle. L’ironie est mordante. Olivier s’arrête net. — Ne sois pas sarcastique. Ça ne te va pas. Il prend une grande inspiration. Il change de tactique. Le bâton n’a pas marché, il tente la carotte. — Écoute. J’ai réfléchi. Dès que tu sors, on part. J’ai réservé. — Réservé quoi ? — Une semaine aux Maldives. Dans un mois. Bungalow sur pilotis, eau turquoise, spa. Juste toi et moi. On a besoin de se retrouver. De repartir à zéro. On oubliera tout ça. L’hôpital, le stress, tout.

Les Maldives. L’enfer turquoise. Être coincée sur une île au milieu de l’océan avec l’homme qui l’a trahie. Devoir se mettre en maillot de bain avec sa cicatrice, devoir faire semblant d’être heureuse, devoir subir ses mains sur son corps. L’idée lui donne la nausée, physiquement. — C’est… c’est gentil, dit-elle. — “Gentil” ? C’est tout ce que ça te fait ? C’est un voyage à dix mille balles, Camille ! — Le médecin a dit pas d’avion pendant six mois. À cause de la pression atmosphérique. Risque d’œdème cérébral.

C’est faux. Ou peut-être vrai. Elle n’en sait rien, mais ça sonne scientifique. Olivier reste bouche bée. Son projet grandiose s’écrase contre un mur médical. — Ah. Merde. Je ne savais pas. — Tu ne peux pas tout savoir. Il est déçu. Vexé. — Bon. On ira en thalasso à Quiberon alors. On prendra la voiture. — On verra, dit Camille. On verra.

Il reste encore une heure. Une heure de silences pesants, de remarques passives-agressives, de regards en biais. Quand il part enfin, vers 20h30, Camille est vidée. Elle a l’impression d’avoir couru un marathon mental. Elle a réussi à protéger son secret. Mais l’étau se resserre. Olivier sent qu’il perd le contrôle, et un narcissique qui perd le contrôle peut devenir dangereux.

Elle a besoin d’air. Elle reprend sa canne et sort dans le couloir. Elle se dirige automatiquement vers les ascenseurs, vers le jardin. Elle espère y trouver Mathieu. Elle a besoin de sa sagesse, de son silence, de son “papier japonais”.

Elle arrive dans le petit square. Il n’y a personne sur le banc. Le cendrier est vide. Elle attend un peu. Peut-être qu’il est en retard. Dix minutes. Vingt minutes. Le froid la transperce, mais elle reste. Soudain, elle voit une silhouette sortir du bâtiment de réanimation, de l’autre côté de la cour. C’est lui.

Mais il ne marche pas comme d’habitude. Il ne marche pas avec cette lenteur philosophique. Il marche vite, de manière saccadée, sans but précis. Il tourne en rond sur la pelouse interdite. Il ne porte pas de manteau, juste son pull gris, alors qu’il fait 3 degrés. Camille se lève et s’approche. — Mathieu ?

Il s’arrête. Il se tourne vers elle. Sous la lumière jaune du lampadaire, son visage est ravagé. Il ne pleure pas. C’est pire que ça. Il a le regard de quelqu’un qui vient de voir le bout du monde et qui est tombé dans le vide. Ses yeux sont secs, brûlés. Camille comprend tout de suite. — Elle est partie ? demande-t-elle, la voix brisée.

Mathieu hoche la tête. Un mouvement mécanique. — Il y a vingt minutes. Il regarde ses mains. — Je lui lisais la fin du livre. “Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais.” Et… elle est partie. Juste à ce moment-là. Comme si elle attendait la fin de la phrase. Il a un rire étrange, un rire qui ressemble à un sanglot étranglé. — Elle est partie avant la fin du chapitre. C’est impoli, non ? Il vacille. Camille lâche sa canne. La canne tombe sur le gravier avec un bruit mat. Elle s’avance et le prend dans ses bras. C’est un geste instinctif. Elle n’a pas réfléchi. Elle, la femme qui ne supporte plus qu’on la touche, elle serre cet inconnu contre elle. Elle sent le corps de Mathieu se raidir, puis s’effondrer. Il pose sa tête sur l’épaule de Camille. Il est lourd. Il tremble de tout son être. Et là, enfin, il pleure. Des sanglots profonds, gutturaux, qui secouent sa poitrine contre celle de Camille. Le chagrin d’un fils qui redevient un petit garçon orphelin dans la nuit.

Camille le tient. Elle caresse son dos, maladroitement. Elle sent la laine rêche de son pull. Elle ne dit rien. Il n’y a rien à dire. “Condoléances” est un mot trop petit. Ils restent ainsi, immobiles sous le lampadaire, deux âmes blessées qui se soutiennent pour ne pas tomber. Lui a perdu son passé (sa mère). Elle est en train de perdre son présent (Olivier). Mais dans cette étreinte désespérée, il y a peut-être une ébauche de futur.

Au bout d’un long moment, Mathieu se recule doucement. Il s’essuie le visage avec sa manche, honteux de sa faiblesse. — Pardon, dit-il. Je… je ne devrais pas. Vous êtes convalescente. — Je suis vivante, dit Camille fermement. C’est tout ce qui compte. Elle se penche pour ramasser sa canne. La douleur dans sa tête lui rappelle qu’elle ne doit pas faire de mouvements brusques, mais elle s’en fiche. — Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? demande-t-elle. — Je dois… je dois appeler les pompes funèbres. Vider sa chambre. Signer des papiers. Encore des papiers. Il a l’air perdu devant la montagne administrative de la mort. — Je ne peux pas vous aider pour les papiers, dit Camille. Je suis coincée ici. Mais… je peux vous écouter. — Vous avez vos propres batailles, Camille. Je ne vais pas vous charger avec mes morts. — Vos morts sont plus honnêtes que mes vivants, répond-elle.

Mathieu la regarde. Vraiment. Malgré la dévastation sur son visage, il a une lueur de reconnaissance. — Vous avez trouvé votre appartement ? demande-t-il, changeant de sujet pour ne pas sombrer. — Oui. Lundi. Montmartre. — C’est bien. Montmartre, c’est haut. On voit loin. C’est bien pour commencer une nouvelle histoire. — Je n’aurais pas osé sans vous. Sans le papier japonais. — Le papier japonais… Il a un sourire triste. — Ma mère était mon papier japonais. Maintenant, la page est à nu. — Alors vous en trouverez une autre. Ou vous laisserez la page à nu. C’est beau aussi, la fragilité.

Une infirmière apparaît à la porte du bâtiment. — Monsieur ? On a besoin de vous pour les effets personnels. Mathieu sursaute. Le devoir l’appelle. — J’y vais. Il regarde Camille une dernière fois. — Merci, Camille. Pour l’épaule. — Courage, Mathieu. Il s’éloigne vers le bâtiment éclairé de néons blancs. Il marche voûté, écrasé par le chagrin.

Camille reste seule dans le jardin. La mort de la mère de Mathieu agit comme un révélateur. La vie est courte. Terriblement, injustement courte. On peut mourir au milieu d’une phrase. Pourquoi perdrait-elle encore une minute, une seule seconde, avec un homme qui ne l’aime pas ? Pourquoi attendrait-elle lundi ? Pourquoi attendrait-elle d’être “prête” ?

Une idée folle germe dans son esprit. Elle ne va pas attendre lundi pour les clés. Elle va appeler l’agent demain. Elle va payer un supplément s’il le faut pour entrer samedi. Elle ne va pas attendre d’être “guérie” pour quitter Olivier. Elle va partir avant qu’il ne revienne avec ses billets pour les Maldives ou ses soupçons.

Elle rentre dans sa chambre. Elle sort son téléphone. Elle écrit un message à l’agent immobilier. « Bonjour. Changement de programme. Je peux récupérer les clés samedi matin ? C’est urgent. Je paie le mois complet même si ça commence lundi. »

Puis elle regarde le sac poubelle dans le coin de la chambre. Elle commence à jeter. Les magazines people qu’Olivier a apportés : Poubelle. Les chocolats qu’elle n’aime pas : Poubelle. La boîte du foulard Hermès vide (elle a gardé la boîte, mais vendu le foulard ? Non, elle a laissé la boîte au magasin ? Non, elle a vendu le tout. Elle vérifie dans sa mémoire. Elle a tout vendu. La boîte orange n’est plus là. C’est bien).

Elle ne garde que l’essentiel. Ses vêtements. Sa trousse de toilette. Son dossier médical. Et le livre de Mathieu, non, il ne lui a pas donné de livre. Elle n’a rien de lui. Si. Elle a le souvenir de son poids sur son épaule. C’est le seul bagage qu’elle emportera dans sa nouvelle vie.

Samedi. Le jour de l’évasion. Plus que deux jours à tenir. Deux jours de mensonges. Deux jours de comédie. Camille s’allonge. Elle fixe le plafond. Je suis prête, pense-t-elle. Viens me chercher, Olivier. Tu ne trouveras qu’une coquille vide.

ACTE 2 – PARTIE 4

Samedi matin. 9h00. L’hôpital Saint-Louis est calme, plongé dans cette torpeur particulière des week-ends où les couloirs semblent plus larges et les bruits plus étouffés. Le personnel est réduit, l’ambiance est moins frénétique. C’est le moment idéal pour disparaître.

Camille a tout organisé avec une précision militaire, celle que l’on acquiert quand on n’a plus le droit à l’erreur. Elle a signé sa sortie contre avis médical partiel la veille au soir, en insistant auprès de l’interne de garde. Elle a prétexté vouloir se reposer chez elle le week-end avant le retour de son mari de “déplacement”. Elle a menti avec un aplomb qui l’a elle-même effrayée. L’interne, un jeune homme épuisé, a fini par céder, lui faisant signer une décharge de responsabilité. Pour Olivier, la version officielle est différente : elle lui a dit qu’elle restait en observation tout le week-end et qu’il ne devait pas venir avant lundi matin car elle subirait une batterie d’examens fatiguants nécessitant un isolement complet. Un mensonge pour l’hôpital. Un mensonge pour le mari. Entre les deux, une fenêtre de tir de quelques heures.

Elle est habillée. Jean, pull noir, le vieux trench-coat beige qu’elle a toujours aimé. Elle a noué un foulard de coton sombre sur son crâne. Elle ressemble à une actrice incognito ou à une fugitive. Elle n’a qu’un petit sac de voyage. Elle a laissé tout le reste. Les magazines, les fleurs fanées, les bouteilles d’eau entamées. Elle laisse ses traces derrière elle comme une mue de serpent.

Elle commande un Uber. Elle ne veut pas de taxi conventionnel, elle veut l’anonymat d’une voiture noire aux vitres teintées. La voiture arrive. Camille descend. Chaque pas résonne sur le carrelage du hall. Elle passe les portes automatiques. L’air frais la saisit. Elle monte dans la voiture. — Bonjour. Destination ? — 14, Rue de Rennes, s’il vous plaît.

Le chauffeur démarre. Camille ferme les yeux. Elle ne va pas directement à Montmartre. Pas encore. Il y a une étape obligatoire. Le Purgatoire avant le Paradis. Elle doit retourner sur les lieux du crime. Elle doit retourner chez eux pour accomplir le rituel de fin. Elle sait qu’Olivier n’est pas là. Le samedi matin, de 9h à 13h, il est au club de squash au Bois de Boulogne, suivi d’un déjeuner avec ses partenaires. C’est immuable. C’est sacré. Même la maladie de sa femme n’a pas changé cette routine. “J’ai besoin de décompresser pour être fort pour toi”, lui a-t-il dit hier au téléphone. Elle sait qu’il ment, ou qu’il dit la vérité, peu importe. L’important est que l’appartement est vide.

La voiture s’arrête devant l’immeuble haussmannien. Camille lève les yeux vers les fenêtres du troisième étage. Les volets sont ouverts. C’est étrange de regarder sa propre vie de l’extérieur, comme un spectateur devant un décor de théâtre. Elle compose le digicode. 1984. L’année de naissance d’Olivier. Le déclic familier de la porte. L’ascenseur est en panne. Encore. Camille soupire. C’est une épreuve. Une dernière montagne à gravir. Elle monte les trois étages. Lentement. Marche après marche. Sa main serre la rampe en bois poli. Son cœur bat trop vite, les médecins hurleraient s’ils la voyaient. Mais l’adrénaline est une drogue puissante.

Elle arrive devant la porte blindée. Elle sort sa clé. Sa main tremble un peu, mais elle parvient à l’insérer. Elle tourne. Deux tours. Elle entre.

L’odeur la frappe de plein fouet. L’odeur de “chez eux”. Un mélange de cire d’abeille, de café froid et du parfum d’ambiance Figue Noire qu’Olivier adore. C’est une odeur qui, il y a deux semaines encore, signifiait “sécurité”. Aujourd’hui, elle signifie “prison”. L’appartement est silencieux. Elle avance dans le salon. Tout est à sa place. Les coussins sont gonflés. Les magazines d’architecture sont alignés sur la table basse. C’est un showroom. Pas une maison.

Elle va dans la chambre. Le lit est fait, mais pas parfaitement. Olivier a dû se lever vite. Il y a une chemise jetée sur le valet de nuit. Camille ouvre la penderie. Elle ne prend presque rien. Elle prend son passeport. Son livret de famille. Quelques documents administratifs qu’elle avait cachés dans une boîte à chaussures. Elle prend un album photo. Un seul. Celui de son enfance. Elle laisse tous les albums de leur vie commune. Les photos de voyage à Venise, à Bali, à New York. Sur ces photos, elle sourit, mais en les regardant maintenant, elle voit la tristesse dans ses yeux. Elle voit la femme qui s’effaçait pour laisser la place à l’homme brillant à côté d’elle. Elle laisse cette femme dans l’album.

Elle va dans la cuisine. C’est là que ça doit se passer. Sur l’îlot central en marbre froid. Elle s’assoit sur un tabouret haut. Elle sort une enveloppe blanche de son sac. Elle sort une feuille de papier. Elle a déjà écrit la lettre dans sa tête mille fois ces dernières nuits d’hôpital. Elle n’a plus qu’à la transcrire. Elle prend un stylo. Pas un stylo d’Olivier. Un stylo à elle.

Olivier,

Je ne reviendrai pas. Ne me cherche pas à l’hôpital, je suis partie. Ne me cherche pas chez ma sœur, je n’y suis pas. J’ai vu la facture de l’Hôtel Paris. Le 14 février. 16h00. Je sais que tu n’étais pas à Lyon. Je sais que tu n’étais pas seul. Je sais que tu buvais du champagne pendant que je signais mon arrêt de mort.

Pendant sept ans, j’ai cru que j’étais le problème. Que j’étais trop terne, trop fragile, pas assez bien pour toi. J’ai essayé de me réparer pour te plaire. Mais sur la table d’opération, quand on m’a ouvert le crâne, j’ai compris une chose : la tumeur n’était pas seulement dans ma tête. Elle était dans notre vie. Tu étais ma maladie, Olivier. Et je viens de guérir.

Je ne veux rien. Garde l’appartement. Garde les meubles. Garde ta vie brillante. Je reprends juste ma liberté. Je contacterai un avocat. Ne rends pas les choses difficiles. Pour une fois, sois élégant.

Camille.

Elle relit. C’est court. C’est chirurgical. Pas de larmes. Pas de pathos. Juste des faits. Elle pose la lettre bien en évidence au centre de l’îlot. Puis, vient le geste final. Elle regarde sa main gauche. L’alliance en or blanc. Le “cercle infini”. Elle tire dessus. Elle a maigri, la bague glisse facilement. Elle passe la jointure sans résistance. Elle tient l’anneau entre ses doigts. Il est léger. Si léger pour un objet qui pesait si lourd sur son existence. Elle le pose sur la lettre. Le métal fait un petit bruit sec en touchant le papier. Cling. Le bruit d’une chaîne qui se brise.

Elle pose aussi sa clé de l’appartement à côté de l’alliance. Elle n’a plus d’accès. Elle est une étrangère ici. Elle se lève. Elle ne se retourne pas. Elle traverse le salon, l’entrée. Elle ouvre la porte. Elle sort. Elle la claque. C’est fini.

Elle redescend les escaliers. Elle se sent étourdie. Ses jambes flageolent. Elle a puisé dans ses réserves. Un autre Uber l’attend en bas. — Place du Tertre, Montmartre. Le chauffeur la regarde dans le rétroviseur. Il voit une femme pâle, avec un foulard, qui pleure en silence tout en souriant. Il ne dit rien. À Paris, on ne pose pas de questions aux femmes qui pleurent en souriant.

Le trajet vers le nord de Paris est long. Les bouchons du samedi midi. Camille regarde la ville changer. Les immeubles bourgeois du 6ème arrondissement laissent place aux boulevards populaires, puis aux rues escarpées de la butte. Montmartre. Le village dans la ville. La voiture la dépose au pied de son nouvel immeuble. Elle a les clés. L’agent immobilier les avait laissées au concierge comme convenu contre l’enveloppe.

Elle monte les quatre étages. C’est la deuxième ascension de la journée. C’est l’Everest. Arrivée en haut, elle doit s’asseoir sur la dernière marche pendant cinq minutes pour que son cœur ralentisse. Elle voit des points noirs devant ses yeux. “Ne t’évanouis pas maintenant”, se dit-elle. “Pas sur le palier.” Elle se relève. Elle ouvre la porte.

L’appartement est vide. Il sent la peinture fraîche et la poussière. Le soleil inonde la pièce principale. Un carré de lumière chaude sur le parquet. Camille entre. Elle pose son sac par terre. Elle va à la fenêtre. La vue est époustouflante. Paris est à ses pieds. Une mer de toits gris, piqués de cheminées orange. Au loin, la Tour Eiffel. Plus loin encore, la rive gauche, là où Olivier vit sa vie de mensonge. Ici, elle est au-dessus de tout ça. Elle s’assoit par terre, au milieu de la pièce vide, dans le carré de soleil. Elle n’a pas de chaise. Pas de lit. Pas de table. Elle a faim. Elle a soif. Elle a mal à la tête. Mais elle est chez elle. Elle s’allonge sur le dos, les bras en croix. Elle regarde le plafond. Elle rit. Un petit rire nerveux qui se transforme en rire franc. Elle est libre.

Changement de décor – 14h30.

Olivier gare sa Porsche dans le parking souterrain. Il est de bonne humeur. Il a gagné son match de squash. Il a bien mangé. Il se sent viril, puissant. Il a prévu de passer à l’hôpital vers 17h, comme un bon mari, avec une boîte de macarons Pierre Hermé. Il monte chez lui pour prendre une douche et se changer. Il siffle en ouvrant la porte. — Chérie ? Ah non, c’est vrai, elle est à l’hosto. Il parle tout seul. Il aime entendre sa voix résonner dans l’appartement. C’est la voix du maître des lieux.

Il jette son sac de sport dans l’entrée. Il va vers la cuisine pour boire un verre d’eau. Il entre. Il le voit tout de suite. L’îlot central est vide, propre, immaculé. Sauf ce petit tas d’objets au milieu. Une feuille blanche. Un éclat d’or. Une clé.

Il s’arrête net. Son verre d’eau lui échappe des mains ? Non, c’est un cliché de film. Olivier ne laisse rien tomber. Il pose son verre, lentement. Il s’approche. Il reconnaît l’alliance. Son estomac se noue. Un nœud froid, serré. Il prend la lettre. Il lit.

Olivier… Je ne reviendrai pas… Hôtel Paris… 14 février…

Son visage se décompose. Le sang quitte ses joues. Il devient gris. Comment sait-elle ? La facture. Il fouille sa mémoire. La veste. L’autre jour à l’hôpital. Il lui a demandé de chercher de la monnaie. Il ferme les yeux. — Putain ! hurle-t-il. Quel con ! Il frappe du poing sur le marbre. La douleur est vive, mais elle n’est rien comparée à la panique qui l’envahit.

Elle sait. Et elle est partie. Il relit la lettre. Tu étais ma maladie. La phrase le gifle. Lui, Olivier Vasseur, le directeur marketing brillant, l’homme que tout le monde admire, réduit à une pathologie ? Une tumeur ? Son narcissisme hurle de douleur. Il ne pense pas “J’ai perdu la femme de ma vie”. Il pense “Elle ose me quitter ? Elle ose me juger ?” Et puis, la peur. Le divorce. L’image sociale. Que vont dire les gens ? “Sa femme l’a quitté pendant qu’elle avait un cancer”. Il va passer pour un monstre. Sa réputation va être détruite.

Il prend son téléphone. Il appelle Camille. « Le numéro que vous demandez n’est plus attribué. » Elle a changé de numéro. Elle a tué sa ligne. Il appelle l’hôpital. — Ici Monsieur Vasseur. Je veux parler à ma femme, Camille Vasseur, chambre 304. — Un instant… Ah, Monsieur Vasseur. Votre femme est sortie ce matin. — Sortie ? Mais elle devait rester tout le week-end ! — Elle a signé une décharge, monsieur. Elle est partie à 9h30. — Elle est allée où ? — Elle ne nous l’a pas dit. Elle a pris un VTC.

Olivier raccroche. Il court dans la chambre. Il ouvre le placard. Il voit les cintres vides. Les trous dans les rangements. L’album photo de son enfance a disparu. C’est réel. Ce n’est pas une crise de nerfs passagère. C’est un déménagement. Il s’assoit sur le lit. Ce lit trop grand, trop froid. Il regarde l’alliance qu’il tient toujours serrée dans sa main gauche. L’or chauffe dans sa paume.

Soudain, il se sent seul. Terriblement seul. Inès ? Il ne veut pas voir Inès. Inès est une distraction, un jouet. Camille était sa fondation. On ne construit pas une vie sur des jouets. On construit sur des fondations. Et il vient de dynamiter la sienne. Il se souvient du regard de Camille à l’hôpital. Ce regard vide. Il comprend maintenant. Elle ne le regardait pas, elle lui disait adieu. Il se souvient de l’autre type. Celui du couloir. Mathieu. Est-elle avec lui ? La jalousie le mord. Une jalousie irrationnelle, brûlante. — Si elle est avec un autre, je la tue, murmure-t-il. Mais il sait que c’est faux. Camille n’est pas partie pour un autre. Elle est partie pour elle. Et c’est ça qui est le plus insupportable. Elle n’a pas besoin de quelqu’un d’autre pour être mieux qu’avec lui. Elle a juste besoin d’être seule.

Il se lève. Il va vers le bar du salon. Il se sert un whisky. Un grand verre, sans glace. Il boit. L’alcool brûle. Il regarde par la fenêtre. Paris est gris. Il commence à pleuvoir de nouveau. Il est 15h00. Sa vie d’avant est terminée.

Retour à Montmartre – 18h00.

La nuit tombe sur la butte. Camille a dormi deux heures, à même le sol, roulée dans son manteau. Elle se réveille engourdie, courbaturée, mais l’esprit clair. Elle a faim. Elle se lève. Elle va à la fenêtre. Les lumières de la ville s’allument une à une. C’est un spectacle magique. Elle décide de sortir. Elle doit manger. Elle descend les quatre étages. C’est plus facile de descendre.

Elle marche dans les rues pavées. L’air est frais, humide. Elle s’arrête devant une petite épicerie. Elle achète des pâtes, de la sauce tomate, du fromage, une bouteille de vin rouge bon marché, et une bougie. Elle remonte chez elle. Elle prépare son dîner sur le réchaud électrique. L’odeur de la sauce tomate remplit l’appartement vide. C’est une odeur de maison. Elle s’assoit par terre, devant la fenêtre. Elle allume la bougie. Elle se sert un verre de vin. Elle mange ses pâtes à même la casserole. C’est le meilleur repas de sa vie.

Soudain, on frappe à la porte. Camille se fige. Olivier ? Impossible. Il ne connaît pas l’adresse. Le propriétaire ? Elle se lève, s’approche de la porte. — Qui est là ? — C’est le voisin du dessous. J’ai entendu du bruit, je voulais juste… bienvenue.

Camille entrouvre la porte, gardant la chaîne de sécurité (si il y en a une, sinon juste entrouverte). C’est un vieux monsieur, avec un chat dans les bras. — Bonsoir, dit-il. Je suis Monsieur Lambert. Je vis au troisième. J’ai vu que c’était loué. Si vous avez besoin de quelque chose… du sucre, ou un ouvre-boîte… Il sourit. Il a l’air inoffensif. Camille sourit en retour. — Merci Monsieur Lambert. J’ai tout ce qu’il faut. — Très bien. Bonne installation, mademoiselle. Il repart, descendant l’escalier avec son chat.

Camille referme la porte. Elle n’est pas seule au monde. Il y a des voisins. Il y a de la vie. Elle retourne à sa fenêtre. Elle lève son verre vers Paris. — À nous deux, dit-elle. Elle pense à Mathieu. Elle se demande où il est. Elle se demande s’il a fini de vider la chambre de sa mère. Elle espère qu’il va bien. Elle ne sait pas qu’elle le reverra. Elle pense que c’était une rencontre de parenthèse, une amitié de salle d’attente. Elle a tort.

Elle finit son vin. Elle s’installe pour sa première nuit. Le silence de l’appartement n’est pas le silence de la solitude. C’est le silence de la paix. Loin d’Olivier. Loin des mensonges. Loin des lys qui étouffent. Ici, elle peut respirer. Elle s’endort sans médicaments, bercée par le vent qui souffle sur les toits de Montmartre.

Pendant ce temps, Rue de Rennes, Olivier est assis dans le noir, la bouteille de whisky vide à moitié. Il appelle Inès. — Allô ? Chéri ? — Viens, dit-il. — Maintenant ? — Oui. Viens. J’ai besoin… j’ai besoin de ne pas être seul. Il raccroche. Il a besoin de remplir le vide. Tout de suite. Il ne sait pas faire autrement. Il ne sait pas que ce vide est un puits sans fond que personne ne pourra plus jamais combler.

ACTE 3 – PARTIE 1

Mai à Paris. La ville a changé de visage. Les arbres des boulevards ont explosé en un vert tendre, presque fluorescent. L’air n’est plus cette lame glacée qui coupe les poumons, mais une caresse tiède chargée de pollen et de promesses. Les terrasses des cafés débordent de vie, les Parisiens ont rangé leurs manteaux gris pour des vestes légères et des sourires plus faciles.

Dans le petit appartement du quatrième étage à Montmartre, la lumière du matin entre à flots. Elle n’est plus filtrée par la grisaille de février. Elle est dorée, puissante, révélatrice. Camille est debout devant son établi. Elle a transformé le coin près de la fenêtre en atelier. C’est modeste. Une table en bois brut achetée aux puces de Saint-Ouen, poncée et vernie par ses soins. Une lampe d’architecte trouvée dans la rue et réparée. Quelques outils alignés avec une précision maniaque : plioirs en os, scalpels, pinceaux de soie, pots de colle d’amidon.

Camille a changé. Physiquement, la métamorphose est frappante. Ses cheveux ont repoussé. Ce n’est plus le crâne rasé et vulnérable de l’hôpital. C’est une coupe courte, “à la garçonne”, comme on disait dans les années vingt. Une coupe audacieuse qui dégage sa nuque et souligne la finesse de ses traits. La cicatrice est toujours là, une ligne blanche qui court sur le côté droit de sa tête, mais elle ne la cache plus. Parfois, elle porte un bandeau coloré, parfois rien. La cicatrice fait partie de son visage, comme son nez ou ses yeux verts. C’est sa signature. Elle a pris quelques kilos, juste ce qu’il faut pour ne plus avoir l’air d’un spectre. Elle porte une salopette en jean tachée de colle et un t-shirt blanc. Elle est belle. D’une beauté brute, sans artifice.

Elle travaille sur un missel du XVIIIe siècle. La reliure en cuir est craquelée, “assoiffée” comme on dit dans le métier. Camille passe doucement un coton imbibé de cire Carnauba sur le cuir. Elle le nourrit. Elle sent la matière boire le liquide, s’assouplir sous ses doigts. C’est calme. Pas de télévision. Pas de musique. Juste le bruit des oiseaux sur le toit et la rumeur lointaine de la ville en contrebas.

Cela fait trois mois qu’elle est partie. Trois mois de silence radio. Elle a changé de numéro de téléphone. Elle a bloqué les emails d’Olivier. Elle a demandé à sa sœur Sophie de ne rien dire, de ne rien transmettre. Sophie, loyale et furieuse contre Olivier, a tenu parole. Elle joue le rôle de pare-feu. Camille vit chichement. L’argent de la vente du sac Hermès et des bijoux fond doucement. Elle a dû relancer son activité de freelance. Ce n’est pas facile. Il a fallu recontacter les libraires, les archivistes, prouver qu’elle était toujours capable malgré “l’accident de santé” dont la rumeur avait parlé. Mais elle y arrive. Elle a trois livres en chantier. De quoi payer le loyer et les pâtes. Elle n’a pas besoin de plus. Elle a découvert que la liberté coûte moins cher que le confort.

Elle pose son outil. Elle s’étire. Son dos craque. Elle va à la fenêtre, ouvre les vantaux. Paris s’offre à elle. Elle prend une grande inspiration. Elle pense à Olivier. Non plus avec colère, ni avec douleur. Mais comme on pense à une vieille maladie dont on est guéri. Une pensée lointaine, un peu désagréable, mais sans impact émotionnel immédiat. Elle se demande parfois s’il souffre. Une part d’elle, la part humaine, espère qu’il a compris. L’autre part, la part blessée, espère qu’il en bave.

Flashback – L’appartement Rue de Rennes.

Olivier en bave. L’appartement de la Rue de Rennes n’est plus le sanctuaire immaculé qu’il était. C’est devenu un champ de bataille, ou plutôt une zone de désastre post-adolescente. Il est 8h30 du matin. Olivier est en retard. Il cherche sa chemise bleue porte-bonheur. Il ne la trouve pas. — Inès ! hurle-t-il depuis le dressing. Tu as vu ma chemise bleue ? Celle avec les rayures fines ?

Inès émerge de la cuisine. Elle porte un t-shirt trop grand (celui d’Olivier) et une petite culotte. Elle mange un bol de céréales en marchant, laissant tomber quelques pétales de maïs sur le parquet ciré. — Aucune idée, bébé. Regarde dans le panier de linge sale. Je n’ai pas lancé de machine. Olivier se fige. — Tu n’as pas lancé de machine ? Ça fait trois jours que je te demande de le faire ! La femme de ménage ne vient que demain ! Inès hausse les épaules. Un geste nonchalant qui, il y a trois mois, lui semblait charmant et sexy, mais qui aujourd’hui lui donne envie de jeter un vase contre le mur. — Oh ça va, ne crie pas. T’as qu’à mettre une autre chemise. T’en as cinquante. Et puis, je ne suis pas ta boniche, ok ?

Elle retourne s’affaler sur le canapé blanc, allumant la télévision pour regarder des clips. Olivier regarde le canapé. Il y a des taches. Du vernis à ongles, du café, des miettes. L’appartement sent le tabac froid (Inès fume à la fenêtre mais la fumée rentre) et le parfum bon marché qu’elle s’asperge en quantité industrielle. Les plantes vertes sont mortes. Le Ficus dans l’entrée, que Camille avait soigné pendant cinq ans, est devenu un squelette marron. Olivier a oublié de l’arroser. Inès s’en fout.

Olivier retourne dans le dressing. Il attrape une chemise blanche un peu froissée. Il l’enfile avec rage. Il se regarde dans le miroir. Il a vieilli. Il a des cernes sous les yeux. Il a pris du ventre. L’alcool. Les dîners au restaurant tous les soirs parce que personne ne cuisine. Le stress. Il ne se reconnaît plus. Le “Golden Boy” du marketing a perdu de son éclat. Il pense à Camille. Avec Camille, tout était fluide. Les chemises apparaissaient, propres et repassées, comme par magie. Le frigo était rempli de choses saines. L’appartement sentait la figue et le propre. Il y avait du calme. Il n’avait jamais réalisé à quel point ce calme était le carburant de sa réussite. Sans elle, il est désorganisé, fatigué, irritable.

Il va dans le salon. — Je pars, dit-il sèchement. — Tu rentres à quelle heure ? demande Inès sans quitter l’écran des yeux. On sort ce soir ? Il y a l’ouverture du nouveau club sur les Champs. — Non. Je suis crevé. Et j’ai du boulot. — T’es jamais drôle, Olivier. Tu deviens vieux. Le mot claque. Vieux. Il a 38 ans. Elle en a 25. L’écart se creuse chaque jour un peu plus. Ce qui était une différence excitante est devenu un fossé culturel et énergétique infranchissable.

Il claque la porte. Dans l’escalier (l’ascenseur marche, Dieu merci), il vérifie ses emails sur son téléphone. Un mail de son patron. « Olivier, on doit parler de la présentation d’hier. C’était brouillon. Ce n’est pas ton niveau habituel. Ressaisis-toi. » Olivier serre les dents. Tout s’effondre. Les dominos tombent les uns après les autres. Et tout ça à cause d’elle. À cause de sa fuite. “Elle va me le payer”, pense-t-il, une pensée absurde car c’est lui qui paie. Il paie le prix de son égoïsme. Il monte dans sa voiture. Il tape sur le volant. Il doit la retrouver. Il a besoin de fermer la parenthèse. Il a besoin de lui dire ses quatre vérités. Ou peut-être… de la supplier de revenir ? Il ne sait plus. Son orgueil et sa détresse se battent en duel.

Retour à Montmartre – 11h00.

Camille a fini son travail pour la matinée. Elle a besoin de fournitures. Il lui manque du papier japon (l’ironie du nom la fait sourire à chaque fois qu’elle y pense) et un type de colle spécifique. Elle décide d’aller chez son fournisseur habituel, près de l’Hôtel de Ville, puis de flâner sur les quais. Elle descend la butte à pied. C’est son sport. Ses jambes sont devenues solides, nerveuses. Elle ne s’essouffle plus.

Elle traverse Paris. Elle aime marcher. Elle redécouvre sa ville. Avant, elle voyait Paris à travers les vitres d’un taxi ou d’une voiture. Maintenant, elle sent le pavé sous ses baskets. Elle fait ses achats au “Géant des Beaux-Arts”. Elle met ses trésors dans son sac à dos en toile. Il fait beau. Il est midi. Elle achète un sandwich jambon-beurre dans une boulangerie et va s’asseoir sur le rebord des quais de Seine, face à Notre-Dame qui est toujours en reconstruction. Les grues s’élèvent vers le ciel. “On répare tout”, pense-t-elle. “Les cathédrales et les femmes.”

Après son déjeuner, elle marche le long des bouquinistes, sur le Quai de la Tournelle. Ces boîtes vertes métalliques accrochées au parapet de pierre sont l’âme de Paris. On y trouve de tout. Des vieux numéros de Paris Match, des affiches touristiques, des livres de poche cornés, et parfois, pour l’œil exercé, des perles rares. Camille s’arrête devant une boîte spécialisée dans les livres anciens. Elle fouille. L’odeur de vieux papier chauffé par le soleil lui monte au nez. C’est son odeur préférée. Elle repère une édition illustrée des Fables de La Fontaine du XIXe siècle. La reliure est abîmée, le dos est manquant, mais les gravures intérieures sont intactes. Elle le prend délicatement. — Combien pour celui-ci ? demande-t-elle au bouquiniste, un homme barbu qui lit son journal sur une chaise pliante. — Pour vous, ma petite dame, 15 euros. Il est en mauvais état. — 10 euros, dit Camille. Il faudra refaire tout le dos et recoudre les cahiers. — Va pour 10. Vous avez l’air de connaître la chanson.

Elle sort son porte-monnaie. À ce moment-là, une ombre se pose sur la boîte. Quelqu’un s’est arrêté à côté d’elle. — C’est une belle édition, dit une voix. Gustave Doré, si je ne me trompe pas.

Camille se fige. Le cœur rate un battement. Non pas de peur, mais de reconnaissance. Cette voix. Grave. Un peu rauque. Calme comme une eau profonde. Elle tourne la tête lentement. Il est là. Mathieu.

Il a changé lui aussi. Il ne porte plus son pull gris fatigué de l’hôpital. Il porte une chemise en lin bleu ciel, un peu froissée, les manches retroussées sur ses avant-bras. Il a l’air plus… vivant. Moins gris. Sa barbe est taillée. Ses yeux, bien que toujours cernés d’une mélancolie naturelle, brillent au soleil. Il la regarde. Il a un moment d’hésitation, comme s’il ne la reconnaissait pas tout de suite avec ses cheveux courts et son sourire. Puis, son visage s’illumine. Un vrai sourire, qui atteint ses yeux.

— Camille ? — Bonjour, Mathieu. — Mon Dieu. Vous êtes… différente. — C’est le printemps. Je mue.

Il rit. C’est la première fois qu’elle l’entend rire franchement. C’est un son agréable, chaud. — Vous avez l’air en forme, dit-il. — Je le suis. Et vous ? — Je survis. Mieux que je ne le pensais. Il regarde le livre qu’elle tient. — Vous continuez à sauver les vieux papiers ? — C’est mon métier. Et vous ? Vous continuez à écrire sur les gens qui tombent ? — J’essaie d’écrire sur les gens qui se relèvent, maintenant. C’est plus difficile, mais plus intéressant.

Il y a un silence confortable entre eux. Le bruit de la circulation sur le quai haut semble s’estomper. — Vous avez le temps ? demande-t-il soudain. Pour un café ? Un vrai, pas celui de la machine du rez-de-chaussée. Camille hésite une seconde. Juste par réflexe. Puis elle sourit. — J’ai tout mon temps. Je suis mon propre patron. — Alors venez. Je connais un endroit juste en face. Le Café de l’Institut. C’est calme.

Ils traversent la rue. Ils s’installent en terrasse. Mathieu commande deux expressos. Ils se regardent. C’est étrange de se voir hors du contexte de la tragédie. Ils se sont connus dans le noir, dans la douleur, dans l’odeur de l’éther. Les voir en pleine lumière, c’est comme rencontrer quelqu’un pour la deuxième fois. — Alors, Montmartre ? demande Mathieu. — C’est haut. C’est beau. C’est petit. Mais c’est à moi. — Et… le “mauvais polar” ? Le mari ? Camille boit une gorgée de café. Il est fort, amer, délicieux. — Classé sans suite. Je suis partie le lendemain de notre rencontre dans le jardin. J’ai laissé la clé et l’alliance. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles, à part quelques appels masqués que je n’ai pas pris. — C’est courageux. — C’était nécessaire. Et vous ? Votre mère ? Mathieu joue avec la petite cuillère. — J’ai vidé l’appartement. C’était… archéologique. J’ai trouvé des lettres, des photos, des secrets qu’elle avait gardés toute sa vie. J’ai compris que je ne la connaissais pas vraiment. On croit connaître nos parents, mais ce sont des étrangers qui nous ont élevés. — C’est peut-être mieux ainsi. Garder une part de mystère. — Oui. J’ai gardé ses livres. Et son stylo plume.

Il sort de sa poche le stylo plume noir. Celui de la signature. Il le pose sur la table, entre eux. Comme un totem. — Je l’ai gardé sur moi, dit-il. Je me disais… si jamais je recroise la dame de l’hôpital, je lui dirai qu’elle a signé le début de sa nouvelle vie avec l’âme de ma mère. Camille touche le stylo du bout des doigts. — Merci, Mathieu. Je crois que votre mère m’a porté chance. — Elle aimait les femmes fortes. Elle vous aurait aimée.

Ils parlent pendant une heure. De tout et de rien. De littérature. De Paris. De la restauration de livres. Camille découvre que Mathieu est professeur de littérature à la Sorbonne, en plus d’écrire. Qu’il est divorcé depuis cinq ans. Qu’il aime le jazz et déteste les endives. Mathieu découvre que Camille a un humour pince-sans-rire qu’elle cachait bien. Qu’elle est passionnée par l’histoire du papier. Il n’y a pas de séduction lourde. Juste une reconnaissance mutuelle. Deux survivants qui comparent leurs cicatrices au soleil.

Au moment de payer, Mathieu sort son portefeuille. Camille a un flash. Le portefeuille d’Olivier. Le reçu. Elle chasse l’image. Mathieu n’est pas Olivier. — Je vous invite, dit Mathieu. Pour fêter le printemps. — D’accord. La prochaine fois, c’est moi. — La prochaine fois ? Il relève le défi. Il y aura une prochaine fois. — Si vous voulez voir comment je vais restaurer ce La Fontaine… vous pouvez passer à l’atelier un jour. C’est une invitation. Timide, mais claire. Elle sort une de ses nouvelles cartes de visite, qu’elle a fait imprimer la semaine dernière. Camille Vasseur – Restauration de Livres Anciens & Documents Graphiques. Elle a gardé le nom Vasseur pour l’instant, c’est son nom professionnel, mais elle a ajouté son nom de jeune fille en petit : Née Leroux. Elle lui tend la carte. — C’est l’adresse. Mathieu prend la carte comme si c’était un objet précieux. — Je passerai. C’est promis.

Ils se séparent sur le quai. Camille remonte vers le métro. Elle se sent légère. Elle a envie de chanter. Elle n’est pas amoureuse. C’est trop tôt. Mais elle est vivante. Et elle est vue. Vue pour qui elle est maintenant, pas pour qui elle était avant.

L’après-midi – Bureau d’Olivier.

Olivier n’est pas vu. Il est invisible, ou pire, il est transparent. Il est dans son bureau vitré, au 15ème étage d’une tour de La Défense. La vue est grise, bétonnée. Il est 16h00. Il n’a rien fait de productif. Il regarde l’écran de son ordinateur. Un tableau Excel vide. Il pense à Inès. Il ne veut pas rentrer ce soir. Il ne veut pas entendre sa musique, ni voir ses fringues traîner. Il pense à Camille. Où est-elle ? Que fait-elle ? Est-elle avec quelqu’un ?

Il ouvre un tiroir de son bureau. Il sort un dossier. Il a fini par craquer. Il y a une semaine, il a engagé un détective privé. Un type discret, cher, recommandé par un avocat de ses amis. Le rapport est arrivé ce matin par coursier. Olivier n’a pas encore osé l’ouvrir. L’enveloppe kraft est là, posée sur le bureau, menaçante. Il a peur de ce qu’il va trouver dedans. Mais la jalousie est plus forte que la peur.

Il déchire l’enveloppe. Il sort les feuilles. Il y a des photos. Prises au téléobjectif. Camille dans la rue. Camille portant des sacs de courses. Camille assise à une terrasse de café, seule, lisant un livre. Il regarde les photos avec avidité. Ses cheveux courts. Ça le choque. Elle a coupé ses cheveux magnifiques ! Pourquoi ? Pour le punir ? Pour s’enlaidir ? Pourtant, en regardant mieux, il voit qu’elle n’est pas laide. Elle est… rayonnante. Sur une photo, elle sourit à un boulanger. Un sourire qu’il ne lui a pas vu depuis des années.

Il lit le rapport écrit. Adresse : 12 bis rue Cortot, 75018 Paris. Situation : Locataire. Bail à son nom. Activité : Travail à domicile. Restauration de livres. Vie sociale : Calme. Sorties diurnes. Pas de compagnon identifié vivant au domicile.

“Pas de compagnon identifié”. Olivier pousse un soupir de soulagement. Elle est seule. Elle n’a pas refait sa vie. Donc, il y a une chance. Il se persuade qu’elle fait une crise. Une crise de la quarantaine précoce, déclenchée par le traumatisme de l’opération. Elle a besoin de temps, c’est tout. Elle joue à la bohème à Montmartre, mais elle va se lasser. Elle va se lasser de monter quatre étages à pied, de compter ses sous, de vivre dans un trou à rats. Elle reviendra. Elle a besoin de lui. Elle a besoin de son confort, de sa protection. Il doit juste… accélérer le processus.

Il regarde l’adresse. Rue Cortot. C’est à 45 minutes de chez lui. Il ne va pas y aller tout de suite. Ce serait trop brusque. Il doit préparer le terrain. Il a une idée. Il va lui envoyer quelque chose. Pas des fleurs, elle les jetterait. Pas des bijoux, elle les vendrait (il a vu le débit de la vente du sac Hermès sur le relevé de sa carte, enfin, non, elle l’a vendu en cash, il ne sait pas, mais il se doute). Il va lui envoyer une lettre. Une belle lettre. Manuscrite. Il va jouer la carte de la repentance sincère. Il va admettre ses torts (un peu, pas trop). Il va lui dire qu’il l’attend. Qu’il a viré Inès (il va devoir le faire, de toute façon, il n’en peut plus).

Il prend son stylo Montblanc. Du papier à en-tête personnel. Il commence à écrire. Ma Camille, Le silence de cet appartement est insupportable sans toi… C’est bien. C’est poignant. Il écrit pendant une heure. Il s’applique. Il croit en ses propres mensonges au moment où il les écrit. Il se voit en héros romantique tragique qui attend le retour de l’aimée.

Il met la lettre sous enveloppe. Il la timbree. Il appelle sa secrétaire. — Marie ? Postez ça en partant, s’il vous plaît. C’est urgent. — Bien sûr Monsieur Vasseur.

Olivier se rassied dans son fauteuil en cuir. Il se sent mieux. Il a agi. Il a repris le contrôle. Il regarde la photo de Camille aux cheveux courts. “Tu vas revenir”, murmure-t-il. “On ne jette pas sept ans de vie commune comme ça.” Il ignore totalement que pour Camille, ces sept ans ne sont pas jetés. Ils sont archivés. Classés. Et l’archive est fermée.

Soirée – Appartement de Camille.

Camille est chez elle. La nuit est tombée. Elle a travaillé tard sur le La Fontaine. Elle a démonté la reliure, nettoyé le dos du livre (la colle animale vieille de deux siècles sentait fort). Elle est fatiguée, mais d’une bonne fatigue. Elle se fait une tisane. Elle repense à sa journée. À Mathieu. Elle sort la carte de visite qu’il lui a donnée (il en avait une aussi, froissée, dans sa poche). Mathieu Delacourt – Enseignant Chercheur – Écrivain. Elle pose la carte sur son établi, à côté de ses outils.

Elle regarde par la fenêtre. Elle voit la Tour Montparnasse au loin, avec son faisceau lumineux qui balaye le ciel. Elle a une pensée pour Olivier. Elle sait, intuitivement, qu’il ne va pas lâcher. Elle connaît son orgueil. Le silence a duré trois mois, c’est le temps de la cicatrisation. Maintenant commence le temps de la confrontation. Mais elle n’a pas peur. Elle regarde autour d’elle. Son petit appartement est une forteresse. Elle a son métier. Elle a ses livres. Elle a un ami avec un stylo plume. Elle est armée.

Son téléphone vibre. Un numéro inconnu. Elle hésite. Olivier ? Elle décroche, prudente. — Allô ? — Bonsoir Camille. C’est Mathieu. Sa voix est chaude dans le combiné. — Mathieu ? Comment avez-vous eu mon numéro ? — C’est écrit sur votre carte de visite. Camille rit. Elle est idiote. Bien sûr. — Ah oui. Pardon. Je suis un peu fatiguée. — Je ne voulais pas vous déranger. Je voulais juste vous dire… J’ai commencé un nouveau chapitre ce soir. — Ah bon ? C’est une bonne nouvelle. — Oui. Et le personnage principal a les cheveux courts et sent la colle d’amidon. Camille rougit, seule dans son salon. — Faites attention, Mathieu. C’est un personnage complexe. Elle a sale caractère. — J’aime les personnages complexes. Bonne nuit, Camille. — Bonne nuit, Mathieu.

Elle raccroche. Elle sourit bêtement à son téléphone. En bas, dans la rue, une voiture passe doucement. Une berline noire. Elle ralentit devant l’immeuble, puis repart. Camille ne la voit pas. Mais la partie d’échecs a recommencé. Et cette fois, la Reine est libre de ses mouvements.

ACTE 3 – PARTIE 2

Trois jours après l’appel téléphonique de Mathieu, une lettre arrive. Pas un email. Pas un SMS. Une lettre physique, glissée dans la petite boîte aux lettres écaillée du rez-de-chaussée. Camille la trouve en descendant chercher son pain. L’enveloppe est épaisse, vélin crème, de qualité supérieure. L’adresse est écrite à la main, avec cette écriture ample et penchée qu’elle connaît si bien. L’écriture d’Olivier. Celle qu’il utilise pour signer les contrats et les cartes d’anniversaire hâtives.

Camille remonte chez elle. Elle pose l’enveloppe sur sa table de travail, à côté de son scalpel et de son pot de colle. Elle ne l’ouvre pas tout de suite. Elle la regarde comme on regarde un insecte étrange, potentiellement venimeux, qui se serait égaré sur un établi stérile. Elle se fait un thé. Elle attend que son rythme cardiaque, qui a légèrement accéléré, revienne à la normale. Elle n’a pas peur. C’est de l’agacement. Une intrusion dans sa bulle.

Elle prend son scalpel. Elle ouvre l’enveloppe avec une précision chirurgicale, sans déchirer le papier. Elle déplie la lettre. « Ma Camille… » Elle lit. Les mots défilent. “Le vide insupportable”, “mon erreur de jugement”, “je t’attends”, “j’ai mis de l’ordre dans ma vie”, “je te pardonne ta fuite”. Elle s’arrête sur cette phrase : “Je te pardonne ta fuite”. Elle a un rire sec, sans joie. Il lui pardonne. Il a inversé les rôles. Dans sa tête, c’est elle qui a commis une faute en partant. C’est elle l’enfant capricieuse qui a brisé le jouet familial. Lui, il est le patriarche magnanime prêt à l’absoudre.

Elle continue de lire. Il parle de “recommencement”, de “nouvelles bases”. Il ne parle jamais de ses propres fautes, sauf par des euphémismes vagues comme “mes maladresses”. L’adultère le soir de l’opération est devenu une “maladresse”. C’est fascinant. C’est un chef-d’œuvre de réécriture de la réalité. Si elle était encore la Camille d’avant, fragile et dépendante, cette lettre l’aurait peut-être fait douter. Elle se serait dit : “Il m’aime, il veut essayer”. Mais elle est la Camille de Montmartre. Elle voit les fils de la marionnette. Elle ne brûle pas la lettre. Ce serait trop romantique. Elle la plie, la remet dans l’enveloppe, et la range dans une boîte en carton marquée “ADMINISTRATIF / DIVERS”. Elle la classe. Comme une facture acquittée.

L’après-midi, Mathieu passe. Il avait promis de venir voir le travail sur le livre de La Fontaine. Il arrive à 15h00, avec un petit sachet en papier gras qui sent bon le beurre et les amandes. — Financiers de la boulangerie du coin, annonce-t-il en entrant. Ils sont encore tièdes. Il porte une veste en velours côtelé marron, un peu usée aux coudes, qui lui donne un air de professeur distrait, ce qu’il est probablement.

Camille l’accueille avec un sourire franc. Sa présence remplit la pièce, non pas en prenant de la place comme Olivier, mais en ajoutant de la densité à l’air ambiant. — Venez voir, dit-elle. Elle l’emmène à l’établi. Le livre est démonté. Les pages sont nettoyées, pressées. — J’ai consolidé le dos, explique-t-elle. J’ai utilisé du papier japon très fin pour les déchirures. Regardez. Elle lui tend une loupe. Mathieu se penche. Il regarde la page. — C’est invisible, murmure-t-il. C’est de la magie. — Non, c’est de la patience. Et de la technique.

Ils sont proches. Épaule contre épaule. Camille sent l’odeur de Mathieu. Tabac blond, vieux livres, et cette note boisée indéfinissable. Il se redresse et la regarde. — Vous avez reçu du courrier, dit-il en désignant l’enveloppe crème qui dépasse encore de la boîte “DIVERS”. Il a l’œil. — Oui. Le passé qui fait des réclamations. — Et qu’avez-vous répondu ? — Rien. Le silence est la seule réponse qu’il mérite.

Mathieu hoche la tête. Il ne pose pas plus de questions. Il respecte ses silences. — Je voulais vous proposer quelque chose, dit-il. Il y a une exposition sur les graveurs du XIXe au Petit Palais. Je pensais y aller demain. Ça pourrait vous intéresser pour votre travail. C’est un rendez-vous. Un vrai. Camille sent une chaleur monter aux joues. — J’aimerais beaucoup. — Je viendrai vous chercher à 14h ? — D’accord.

Ils mangent les financiers en buvant du thé, assis sur le tapis (Camille a acheté un tapis persan d’occasion pour meubler un peu). Ils parlent de gravures, de la lumière de mai, de tout sauf d’Olivier. Quand Mathieu part, Camille se sent légère. Elle a oublié la lettre.

Le lendemain. Samedi. 13h30. Camille se prépare. Elle a mis une robe. Une robe simple, bleu marine, boutonnée devant, qu’elle a trouvée dans une friperie. Elle a mis un peu de rouge à lèvres. Elle se regarde dans le petit miroir de la salle de bain. Elle se trouve jolie. C’est une sensation nouvelle.

13h45. On sonne à l’interphone. Camille sourit. Mathieu est en avance. C’est mignon. Elle appuie sur le bouton pour ouvrir la porte de l’immeuble sans demander qui c’est. Elle prend son sac, vérifie qu’elle a ses clés. Elle ouvre la porte de son appartement et sort sur le palier pour attendre l’ascenseur (qui ne marche pas) ou plutôt pour attendre les pas dans l’escalier.

Elle entend des pas lourds monter les marches en bois. Boum. Boum. Boum. Ce ne sont pas les pas de Mathieu. Mathieu a une démarche plus souple, plus hésitante. Ces pas-là sont conquérants. Ils frappent le sol comme pour le soumettre. Le sourire de Camille s’efface. Son cœur se met à battre la chamade. Un vieux réflexe de peur. Elle recule vers sa porte ouverte.

Une tête apparaît dans la cage d’escalier, au niveau du troisième étage, puis monte vers le quatrième. Des cheveux bruns, impeccablement coiffés. Un visage carré, rasé de près. Un costume bleu nuit sur mesure. Olivier.

Il arrive sur le palier. Il est un peu essoufflé (quatre étages, c’est dur pour un homme qui ne fait plus que du squash et des déjeuners d’affaires), mais il essaie de le cacher. Il tient un bouquet de roses rouges. Énorme. Cinquante roses, au moins. Il lève les yeux et la voit. Il s’arrête. Il la dévisage. La robe bleue. Les cheveux courts. Le rouge à lèvres. Il a un choc. Elle est différente. Elle n’est plus sa Camille. Elle est une femme qu’il ne connaît pas.

— Bonjour Camille, dit-il. Sa voix est rauque. Il essaie de sourire, ce sourire charmeur qui marchait jadis. — Olivier, dit-elle. Qu’est-ce que tu fais là ? Elle reste sur le seuil, la main sur la poignée de sa porte, prête à se barricader. — Je suis venu te voir. Tu ne réponds pas à ma lettre. Je me suis inquiété. Il s’avance. Il tend le bouquet. — C’est pour toi. Des roses. Pas de lys. Tu vois, j’apprends.

L’ironie est glaçante. Camille ne prend pas le bouquet. Elle croise les bras. — Tu n’aurais pas dû venir. Comment as-tu eu mon adresse ? — J’ai mes moyens. Je suis ton mari, Camille. J’ai le droit de savoir où vit ma femme. — Tu n’as aucun droit. J’ai lancé la procédure de divorce. Mon avocat a dû contacter le tien. — Des papiers, balaie-t-il d’un geste de la main. Ce sont juste des papiers. On ne gomme pas sept ans avec des papiers.

Il regarde par l’encadrement de la porte ouverte. Il voit l’appartement. Le vide. Le tapis par terre. L’établi. Il fronce les sourcils. — Tu vis… ici ? C’est ça ta nouvelle vie ? Un taudis sous les toits ? — C’est chez moi. — Camille, sois raisonnable. Regarde-toi. Tu joues à la Cosette. Tu as besoin de confort, de soins. Tu es convalescente ! Il change de ton, se fait paternaliste. — Je sais que tu es perdue. L’opération a été un traumatisme. C’est normal d’avoir des réactions irrationnelles. Mais ça suffit maintenant. La plaisanterie a assez duré.

Il fait un pas de plus vers elle. — J’ai la voiture en bas. Fais ta valise. On rentre. J’ai fait préparer ta chambre. J’ai viré Inès. Elle n’est plus là. Il n’y a plus personne. Juste toi et moi. Il lâche l’information comme une bombe, pensant que c’est l’argument ultime. Camille le regarde avec une incrédulité totale. Il croit vraiment que c’est aussi simple ? Qu’il suffit de “virer” la maîtresse pour que l’épouse revienne en courant ?

— Tu as viré Inès ? répète-t-elle lentement. — Oui. C’était une erreur. Une distraction stupide. Je te l’ai dit dans la lettre. Je regrette. — Tu regrettes de m’avoir trompée, ou tu regrettes que je sois partie et que personne ne repasse tes chemises ?

Le visage d’Olivier se durcit. La vérité pique. — Ne sois pas cruelle. Je t’aime, Camille. — Non, Olivier. Tu t’aimes toi. Et tu aimes la façon dont je te renvoyais ton image. Mais le miroir est cassé. — Arrête avec tes métaphores littéraires ! s’énerve-t-il soudain. Tu n’es pas dans un livre ! Tu es dans la vraie vie ! Et dans la vraie vie, tu es ma femme, tu es malade, et tu as besoin de moi !

Il perd son calme. Le masque du mari repenti tombe. L’homme possessif refait surface. Il jette le bouquet par terre. Les roses s’écrasent sur le paillasson poussiéreux. Il s’avance pour la saisir par le bras. — Tu rentres avec moi. Maintenant. Camille recule, mais elle est bloquée par le cadre de la porte. Elle a peur, physiquement. Elle voit la violence contenue dans ses yeux.

— Vous devriez la lâcher, monsieur.

La voix vient d’en bas. Calme. Profonde. Olivier se retourne brusquement. Mathieu est là. Il a monté les dernières marches en silence. Il est debout sur le palier, un peu en retrait. Il a les mains dans les poches de sa veste en velours. Il a l’air détendu, mais son regard est fixe, dur comme de l’acier.

Olivier le scanne. Il reconnaît le type de l’hôpital. Le type du couloir. — Toi ? crache-t-il. Je le savais. Il se tourne vers Camille avec un rire méprisant. — Ah bravo ! La grande sainte ! “Je pars pour être libre”, “Je veux être seule”. Et tu te tapes le clochard de l’hôpital ? Il désigne Mathieu d’un geste dégoûté. — C’est pour lui que tu m’as quitté ? Pour ce… ce prof de banlieue ?

Camille s’avance. Elle passe devant Olivier. Elle ne se cache pas derrière Mathieu. Elle se met entre les deux hommes. — Je ne t’ai pas quitté pour lui, Olivier. Je t’ai quitté pour moi. Mathieu est mon ami. Un mot que tu ne connais pas, parce que tu n’as pas d’amis, tu n’as que des clients ou des valets.

Olivier est rouge de rage. Son narcissisme est attaqué de toutes parts. Il s’avance vers Mathieu. Il est plus grand, plus costaud (le squash), mieux habillé. Il veut l’intimider. — Dégage, toi. C’est une conversation entre époux. Mathieu ne bouge pas d’un millimètre. Il sort une main de sa poche. — Camille n’est plus votre épouse, dit-il calmement. Elle est une femme libre qui vous a demandé de partir. Et vous êtes chez elle. C’est une violation de domicile. — Je suis chez moi partout ! hurle Olivier. — Non. Pas ici. Ici, vous êtes un intrus. Et vous faites peur à la dame.

Olivier serre les poings. Il a envie de frapper. De casser ce visage calme qui le juge. — Tu veux que je te refasse le portrait ? Mathieu sourit tristement. — Vous pouvez essayer. Mais ça ne fera que confirmer ce qu’elle pense déjà de vous. Et ça fera une belle plainte au commissariat pour coups et blessures, ce qui fera tache sur votre casier de cadre supérieur.

La logique froide de Mathieu frappe Olivier. Il s’arrête. Il pense à sa carrière. À son image. Il regarde Camille. Elle est à côté de Mathieu. Ils forment un bloc. Pas un couple amoureux, mais une alliance solide. Une forteresse imprenable. Il réalise qu’il a perdu. Il ne peut pas la forcer. Pas avec un témoin. Et surtout, il voit dans les yeux de Camille quelque chose de pire que la haine : l’indifférence. Elle le regarde comme on regarde un inconnu qui fait un scandale dans la rue. Elle a pitié de lui.

Cette pitié est insupportable. Olivier recule. Il lisse sa veste froissée. Il essaie de retrouver un semblant de dignité. — Très bien, dit-il. Très bien. Tu veux jouer à la misérable ? Vas-y. Pourris ici. Mais ne viens pas pleurer quand tu n’auras plus un sou. Je te coupe les vivres. Je te coupe tout. Tu n’auras plus rien. — J’ai déjà tout ce qu’il me faut, répond Camille.

Olivier jette un dernier regard haineux à Mathieu. — Et toi… profite bien de mes restes. C’est bas. C’est vulgaire. C’est la phrase de trop. Camille ne réagit même pas. Elle sait que c’est le cri d’un animal blessé. Mathieu, lui, garde son calme olympien. — Il n’y a pas de restes ici, monsieur. Il n’y a qu’une œuvre d’art en cours de restauration.

Olivier ne comprend pas. Ou ne veut pas comprendre. Il tourne les talons. Il descend l’escalier. Boum. Boum. Boum. Les pas s’éloignent. La porte de l’immeuble claque en bas. Le bruit résonne dans la cage d’escalier silencieuse.

Camille reste immobile sur le palier. Elle tremble. Maintenant que le danger est parti, l’adrénaline retombe et ses jambes flanchent. Elle regarde le bouquet de roses écrasé sur le paillasson. Des pétales rouges sont éparpillés comme des gouttes de sang. — Ça va ? demande Mathieu doucement. Il ne la touche pas. Il attend qu’elle revienne à elle. Camille prend une grande inspiration. — Il est parti. — Oui. Il est parti. — Il a dit des choses horribles. — C’est ce que font les gens faibles quand ils perdent le pouvoir. Ils essaient de salir ce qu’ils ne peuvent plus avoir.

Camille se tourne vers Mathieu. — Merci. De ne pas l’avoir frappé. — Ça m’a démangé, avoue Mathieu avec un petit sourire en coin. Mais j’ai pensé à la chemise. C’est du lin, ça se tache mal avec le sang. Camille éclate de rire. Un rire nerveux qui libère la tension. — Vous êtes idiot. — Je sais. On y va ? Les graveurs du XIXe n’attendent pas.

Elle regarde son appartement. Elle regarde le bouquet par terre. — Attendez. Elle ramasse le bouquet. Elle ne le jette pas à la poubelle. Elle rentre chez elle, prend un vase (un bocal à cornichons lavé), le remplit d’eau et y met les roses. Mathieu la suit, intrigué. — Vous gardez les fleurs de l’ennemi ? — Ce sont des fleurs, dit Camille. Elles n’ont rien fait. Elles sont belles. Pourquoi devraient-elles payer pour sa bêtise ? Je les garde pour moi. Je me les approprie. C’est le geste ultime de victoire. Elle transforme l’arme d’Olivier en décoration pour son sanctuaire. Elle ne rejette pas le cadeau, elle en change le sens.

Elle prend son sac. — On y va. Ils descendent l’escalier ensemble. Dehors, la voiture d’Olivier n’est plus là. Il reste juste une trace de pneu noir sur le bitume, marque d’un départ précipité. Le ciel est bleu. Camille marche à côté de Mathieu. Leurs mains se frôlent parfois. Elle ne pense plus à Olivier. Il est devenu une anecdote. Une note de bas de page dans le grand livre de sa vie.

Plus tard – Au Petit Palais.

L’exposition est magnifique. Des gravures à l’eau-forte, sombres et minutieuses. Camille est dans son élément. Elle explique à Mathieu les techniques, la pointe sèche, le berceau. Mathieu l’écoute. Il aime la voir passionnée. Il aime la voir vivante. À un moment, ils s’assoient sur un banc dans le jardin intérieur du musée, entourés de colonnes et de mosaïques. — Camille, dit Mathieu. — Oui ? — Ce qu’il a dit… sur moi. Le “prof de banlieue”. — C’était stupide. — Non, c’était vrai. Je suis prof en banlieue. À Saint-Denis. Je ne suis pas riche. Je n’ai pas de Porsche. Je vis dans un deux-pièces rempli de livres. Je ne pourrai jamais vous offrir des Maldives ou des sacs Hermès.

Il la regarde, sérieux. Il pose les bases. Pas de mensonge. — Je ne cherche pas un sponsor, Mathieu. J’en ai eu un. Ça coûte trop cher en dignité. Elle pose sa main sur la sienne. Sa peau est chaude. — Je cherche quelqu’un qui sait lire. Et qui sait écrire. Mathieu retourne sa main et entrelace ses doigts avec les siens. — Ça, je sais faire. — Alors c’est suffisant.

Ils restent là un moment, main dans la main, au milieu de la beauté calme du musée. C’est le début de quelque chose. Pas une passion dévorante et destructrice. Mais une construction. Une architecture lente et solide.

Pendant ce temps – Dans un bar du 8ème arrondissement.

Olivier est seul. Il a bu trois whiskies. Il a appelé Inès. Elle ne répond pas. Il l’a virée ce matin, elle l’a bloqué. Il appelle ses “amis”. Ils sont occupés. Samedi après-midi, ils sont en famille, ou au golf. Il regarde son téléphone. Il regarde la dernière photo qu’il a de Camille, celle de son dossier d’hôpital, le crâne rasé. Il efface la photo. Il efface son numéro. Il pense qu’il tourne la page. En réalité, il fuit. Il appelle le serveur. — La même chose. Et apportez-moi la carte des vins. Je veux la bouteille la plus chère.

Il va boire pour oublier qu’il a été vaincu par un “clochard” et une femme “malade”. Il va se construire une nouvelle vérité. Celle où il est la victime d’une femme ingrate qui l’a abandonné dans un moment difficile. C’est une histoire qui passera bien dans les dîners mondains. Il trouvera une autre femme pour le croire. Une autre Inès, ou une autre Camille d’avant. Mais au fond de lui, dans ce petit endroit secret qu’on ne montre jamais à personne, il sait. Il sait qu’il a croisé une reine, et qu’il l’a traitée comme une servante. Et cette pensée le hantera chaque fois qu’il verra un livre ancien ou un bouquet de lys.

ACTE 3 – PARTIE 3

Novembre. Six mois ont passé depuis l’opération. Six mois depuis que Camille a quitté l’appartement de la rue de Rennes avec une valise et une lettre. Paris a revêtu son manteau de pluie. Les trottoirs sont noirs, luisants, jonchés de feuilles mortes collées par l’humidité. Le ciel est bas, de ce gris perle qui donne envie de boire du chocolat chaud et de lire de la poésie.

Dans l’appartement de Montmartre, il fait chaud. L’endroit a changé. Il s’est rempli. Il a pris vie. Les murs ont été peints en blanc cassé pour accrocher la lumière. Des étagères en chêne, construites sur mesure par Mathieu un dimanche pluvieux, couvrent tout un pan de mur. Elles débordent de livres. Des livres restaurés, des livres à lire, des livres aimés. L’établi de Camille est toujours là, près de la fenêtre, mais il s’est agrandi. Elle a maintenant une apprentie qui vient deux fois par semaine, une étudiante aux Beaux-Arts timide à qui elle transmet ses gestes.

Camille est assise dans le vieux fauteuil en velours qu’elle a chiné. Elle caresse un chat. C’est un chat de gouttière, tigré, avec une oreille un peu déchirée (un bagarreur) et des yeux d’or. Il s’appelle Plume. En hommage au stylo de Mathieu, bien sûr. Olivier détestait les chats. “Ça met des poils partout, c’est sale, c’est ingrat”. Plume est tout sauf ingrat. Il ronronne comme un moteur diesel sur les genoux de Camille. Il laisse des poils sur son pantalon en velours noir, et Camille s’en fiche éperdument. Elle trouve même ça décoratif. C’est la texture de la vie.

Elle attend Mathieu. Il est à la Sorbonne pour un séminaire. Il doit rentrer vers 18h. Ce soir, ils fêtent quelque chose. Non, pas le divorce. Le divorce a été prononcé il y a deux semaines. Une formalité administrative glaciale, gérée par avocats interposés. Camille n’a pas revu Olivier. Elle a signé les papiers dans le bureau de son avocate, seule. Elle a ressenti un vide, puis un soulagement immense. Comme lorsqu’on retire enfin une écharde infectée.

Ce soir, ils fêtent la publication du livre de Mathieu. Il a fini son roman. Celui dont il lui parlait au téléphone. L’Art de la suture. C’est l’histoire d’une femme qui répare des livres et d’un homme qui essaie de réparer son passé. C’est leur histoire, romancée, sublimée. Il lui a dédié. « À C., qui m’a appris que les plus belles pages sont celles que l’on réécrit. »

Camille se lève, dépose doucement Plume sur le tapis. Elle va à la cuisine. Elle prépare un bœuf bourguignon. Ça mijote depuis quatre heures. L’odeur du vin chaud, des oignons et du laurier embaume tout l’appartement. C’est une odeur d’ancrage. Une odeur de foyer. Elle goûte la sauce. Parfaite.

Elle va à la salle de bain. Elle regarde son reflet. Elle a laissé pousser ses cheveux un peu. Ils forment maintenant un carré court, flou, qui encadre son visage. Elle a bonne mine. Ses yeux brillent. La cicatrice est toujours là, sous les cheveux, mais elle ne la sent plus. Elle ne lui fait plus mal quand le temps change. Elle est devenue une partie de sa géographie intime. Elle pense à la femme qu’elle était en février. Cette femme terrifiée, chauve, seule dans un lit d’hôpital. Elle a envie de la prendre dans ses bras et de lui dire : “Tiens bon. Le printemps arrive.”

Pendant ce temps – Dans le quartier de l’Opéra.

Olivier sort de son bureau. Il pleut des cordes. Une pluie battante, froide, agressive. Il ouvre son parapluie. Un grand parapluie noir de marque, solide, blindé. Il marche vers sa voiture. Il est seul. Il a une nouvelle compagne depuis deux mois. Élodie. 28 ans. Attachée de presse. Très jolie, très ambitieuse, très “compatible” socialement. Elle est parfaite sur le papier. Elle s’habille bien, elle rit aux bonnes blagues, elle connaît les bons vins. Mais Olivier s’ennuie. Il s’ennuie à mourir.

Avec Élodie, tout est lisse. Il n’y a pas de profondeur. Quand il rentre le soir, fatigué, elle lui parle de ses soirées RP, de ses influenceurs, de ses régimes. Elle ne lui demande jamais vraiment comment il va. Elle ne voit pas ses failles. Camille voyait ses failles. Elle essayait de les combler. Il l’a détestée pour ça, mais maintenant, cette attention lui manque comme une drogue.

Il monte dans sa Porsche. L’habitacle sent le cuir neuf et le froid. Il démarre. Il devrait rentrer rue de Rennes. Élodie l’attend pour aller dîner chez Costes. Encore. Il déteste cet endroit, c’est bruyant, on y mange mal, mais c’est là qu’il faut être vu. Il regarde le GPS. Il ne tape pas “Maison”. Ses doigts, mus par une volonté autonome, tapent une autre adresse. Rue Cortot, 75018 Paris.

Pourquoi ? Il ne sait pas. Peut-être parce qu’aujourd’hui, c’était la date anniversaire de leur rencontre. Il y a dix ans. Un vernissage dans le Marais. Elle portait une robe verte. Il l’avait trouvée mystérieuse. Ou peut-être parce qu’il a reçu le jugement de divorce définitif par courrier ce matin au bureau. Il a vu la signature de Camille au bas de la page. Une signature ferme, différente de celle, tremblante, qu’il connaissait. Il a besoin de voir. Il a besoin de vérifier si elle est vraiment heureuse. Il se raconte qu’elle doit être misérable. Que le “clochard” l’a sûrement laissée tomber. Qu’elle vit dans la crasse. Qu’elle regrette. Il a besoin de voir son regret pour nourrir son ego affamé.

Il conduit dans les bouchons parisiens. La pluie brouille les lumières rouges des feux arrière. Tout est flou. Il arrive à Montmartre. Les rues sont étroites, pavées, glissantes. Sa grosse voiture de sport est mal à l’aise ici. C’est un quartier de piétons, de rêveurs, pas de cadres dynamiques. Il trouve une place, miraculeusement, presque en face de l’immeuble de Camille. Il coupe le moteur. Il attend.

Il regarde l’immeuble. C’est vieux. La façade aurait besoin d’un ravalement. “Tu vis là-dedans…”, pense-t-il avec mépris. Il lève les yeux. Quatrième étage. Il y a de la lumière. Une lumière chaude, jaune, qui filtre à travers les rideaux. Il voit une ombre passer. C’est elle. Il reconnaît sa silhouette. Elle semble danser, ou bouger avec légèreté. Elle n’a pas l’air misérable.

Il reste là, dans sa voiture, le chauffage allumé. Il se sent comme un voyeur. Un fantôme qui hante son propre passé. Son téléphone sonne. C’est Élodie. « Chéri, tu es où ? On va être en retard. » Il regarde l’écran. La photo d’Élodie, parfaite, retouchée avec un filtre Instagram. Il ne répond pas. Il rejette l’appel. Il éteint le téléphone. Exactement comme il l’avait fait le 14 février. L’histoire se répète, mais cette fois, il n’y a personne dans la chambre d’hôtel. Il est seul dans sa boîte de métal.

18h15. Une silhouette arrive dans la rue. Un homme. Il marche sous la pluie, protégé par un béret et un vieux trench-coat. Il porte un sac en cuir usé en bandoulière et tient un sac de courses dans une main (une bouteille de vin dépasse). C’est lui. Mathieu. Olivier se raidit. Ses mains serrent le volant. Mathieu ne regarde pas autour de lui. Il a l’air heureux. Il siffle une mélodie de jazz. Il tape le code de l’immeuble et entre.

Olivier sent une brûlure d’acide dans son estomac. Ils sont ensemble. Vraiment ensemble. Ce n’était pas une passade de convalescence. C’est une vie. Il imagine Mathieu montant les escaliers. Il l’imagine entrant dans l’appartement. L’odeur du dîner. Le baiser de Camille. Cette intimité domestique, banale, chaude, lui est devenue inaccessible. Il a le luxe, mais il n’a pas la chaleur.

Il devrait partir. Il a vu ce qu’il voulait voir (ou ce qu’il redoutait de voir). Mais il ne part pas. Il est cloué là. Il attend la suite. Le sadisme envers soi-même est une drogue puissante.

19h30. La porte de l’immeuble s’ouvre à nouveau. Ils sortent. Camille et Mathieu. Ils vont sans doute dîner dehors pour fêter le livre, ou juste faire une promenade sous la pluie, comme les amoureux idiots de Montmartre.

Camille est magnifique. Elle porte un manteau rouge. Un rouge vif, joyeux, qui claque dans la grisaille de la rue. Elle a un foulard autour du cou, mais sa tête est nue. Ses cheveux mouillés par la bruine brillent. Elle rit. Olivier voit son rire. Il ne l’entend pas à travers les vitres de la voiture, mais il le voit. Elle renverse la tête en arrière. C’est un rire libre, gorge déployée. Un rire qu’elle n’avait jamais eu avec lui. Avec lui, elle souriait poliment. Là, elle vit.

Il pleut fort maintenant. Mathieu ouvre un grand parapluie. Pas un parapluie de marque. Un grand parapluie noir, simple, familial. Il le tend au-dessus de Camille. Le geste est naturel. Protecteur sans être possessif. Il ne la couvre pas pour la cacher, il la couvre pour qu’elle n’ait pas froid. Et puis, Olivier voit un détail qui le tue. Mathieu a son manteau légèrement ouvert. Une petite tête tigrée dépasse. Le chat. Ils emmènent le chat ? Non, ils doivent l’emmener chez le vétérinaire, ou chez un ami. Peu importe. Mathieu porte le chat contre lui, au chaud. Camille caresse la tête de l’animal en riant. C’est une famille. Un homme, une femme, un chat, sous un parapluie. Une bulle d’amour imperméable.

Olivier a l’impression d’étouffer. Il baisse sa vitre. Il a besoin d’air. L’eau froide fouette son visage. À ce moment-là, comme s’ils avaient senti sa présence toxique, ils s’arrêtent. Ils sont sur le trottoir d’en face, à dix mètres à peine. Mathieu ajuste le parapluie. Camille tourne la tête. Elle regarde vers la rue. Son regard balaie les voitures stationnées. Et elle le voit.

Elle voit la Porsche gris métallisé. Elle voit l’homme au volant, le visage pâle dans la pénombre, la vitre baissée. Le temps se suspend. Le bruit de la pluie semble s’arrêter. Olivier retient son souffle. Il attend… quoi ? De la colère ? Des cris ? Qu’elle vienne vers lui pour l’insulter ? Qu’elle détourne le regard de honte ?

Camille ne fait rien de tout cela. Elle le regarde. Droit dans les yeux. Son visage est calme. D’une sérénité absolue. Il n’y a plus de peur. Il n’y a plus de douleur. Il n’y a même plus de mépris. Il y a juste une reconnaissance factuelle. “Tiens, c’est Olivier.” Comme on reconnaît un vieux voisin qu’on n’a pas vu depuis longtemps et avec qui on n’a plus rien à dire.

Elle hoche la tête. Un tout petit signe. Un mouvement du menton. Un “bonjour” poli. Un “adieu” définitif. Puis, sans hésitation, sans précipitation, elle tourne la tête. Elle reporte son attention sur Mathieu. Elle lui dit quelque chose. Mathieu sourit. Ils se remettent en marche. Ils s’éloignent sur le trottoir luisant, sous leur parapluie noir, le manteau rouge de Camille faisant une tache de couleur qui rétrécit peu à peu dans la nuit.

Olivier reste seul. Il est trempé par la pluie qui entre par la vitre ouverte, mais il ne la remonte pas. Il regarde le trottoir vide où elle se tenait il y a une seconde. L’image de Camille heureuse, protégée par un autre, s’est imprimée sur sa rétine au fer rouge.

Il comprend enfin. Toutes ces années, il a cru qu’il était le protecteur. Qu’elle avait besoin de lui, de son argent, de son statut. Il réalise qu’il n’était pas le protecteur. Il était la tempête. Et Mathieu n’est pas un rival. Mathieu est l’abri. Il n’a pas été remplacé par un homme plus riche, plus beau ou plus jeune. Il a été remplacé par la paix. Et contre la paix, il ne peut pas lutter. On ne peut pas faire la guerre à la paix.

Il remonte sa vitre. Le silence revient dans la voiture, mais c’est un silence de tombeau. Il regarde ses mains sur le volant en cuir. Ses belles mains manucurées, avec sa montre suisse à 10 000 euros. Il a tout. Et il n’a rien. Une larme coule sur sa joue. Elle se mélange à l’eau de pluie. C’est une larme amère, saline, inutile. Il démarre le moteur. Le bruit puissant du six cylindres résonne dans la rue étroite, vulgaire et déplacé. Il passe la première. Il s’en va. Il retourne vers sa vie de papier glacé, vers Élodie qui l’attend en regardant sa montre, vers ses dossiers vides, vers ses nuits sans sommeil.

Là-haut, dans la rue qui monte vers le Sacré-Cœur, Camille et Mathieu marchent. — C’était lui ? demande Mathieu doucement. Il a vu. Il voit tout. — Oui, dit Camille. — Ça va ? — Ça va très bien. Elle serre le bras de Mathieu un peu plus fort. — Tu sais à quoi j’ai pensé en le voyant ? — Non. — J’ai pensé qu’il avait l’air petit. Tout petit dans sa grosse voiture. Avant, je le voyais comme un géant. C’est drôle comme la perspective change quand on monte en altitude.

Mathieu rit. — C’est l’effet Montmartre. L’air est plus rare, la vision est plus claire. — Et puis… j’ai pensé à mon livre. Le La Fontaine. — Celui que tu as fini hier ? — Oui. Il y avait une fable… “Le Chêne et le Roseau”. Olivier a toujours voulu être le Chêne. Grand, fort, inflexible. Mais la tempête est passée. — Et le Chêne a cassé, termine Mathieu. — Alors que le Roseau a plié… et s’est relevé. Elle touche sa cicatrice sous ses cheveux. — Je suis un roseau, Mathieu. Un roseau avec une reliure en titane.

Ils arrivent devant le petit restaurant italien où ils ont réservé. Ça sent l’ail et le basilic. Le serveur les accueille avec chaleur. — Bonsoir ! Une table pour deux ? — Pour trois, corrige Mathieu en montrant la tête de Plume qui dort dans son manteau. Monsieur est fatigué, il restera discret. Le serveur rit. — Pour trois alors. Au fond, près du radiateur.

Ils s’installent. Camille retire son manteau rouge. Elle est lumineuse. Elle regarde Mathieu. Elle regarde le chat. Elle regarde le menu. C’est simple. C’est banal. C’est extraordinaire.

Elle pense une dernière fois à l’encre des larmes. Pendant des mois, elle a écrit son histoire avec cette encre-là. Noire, bavuse, triste. Ce soir, l’encrier est sec. Elle a changé d’encre. Désormais, elle écrira avec la lumière.

Elle lève son verre de Chianti. — À nous, dit-elle. — À la suture, répond Mathieu. Ils trinquent. Le verre tinte. Un son clair, pur. Dehors, la pluie continue de tomber sur Paris, lavant les rues, emportant les traces de pneus de la Porsche d’Olivier vers les égouts, nettoyant la ville pour le jour nouveau qui se lèvera demain.

L’écran devient noir. Fin.

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