(Il offre 99 roses à sa maîtresse. Son épouse, qui devient aveugle, assiste au départ.)
ACTE 1 – PARTIE 1 : L’Illusion de la Maîtrise
Paris, en ce milieu du mois d’octobre, avait cette teinte gris métallique qui sied si bien à la mélancolie, mais aussi à l’ambition. Du haut du trente-deuxième étage de la tour de verre où siégeait son cabinet d’architecture, Antoine ne voyait pas la mélancolie. Il ne voyait que la ville qu’il contribuait à dessiner, à modifier, à posséder. Il se tenait debout près de l’immense baie vitrée, une coupe de champagne à la main, observant le ballet minuscule des voitures sur le périphérique, loin en contrebas. C’était un jour de victoire. Son projet pour le nouveau centre culturel de Lyon avait été validé à l’unanimité. Il était le roi. Il était intouchable.
Il regarda son reflet dans la vitre. Trente-neuf ans. Un costume sur mesure bleu nuit qui épousait parfaitement ses épaules larges. Une barbe de trois jours soigneusement entretenue pour lui donner cet air faussement négligé d’artiste torturé, alors qu’il était avant tout un homme d’affaires redoutable. Il sourit à son reflet. Il avait tout. La gloire, l’argent, et le sentiment puissant de contrôler le temps.
Il jeta un coup d’œil à sa montre. Dix-huit heures trente.
Le 14 octobre.
La date clignota mentalement dans son esprit comme une alarme douce. Dix ans. C’était aujourd’hui. Dix ans qu’il avait épousé Claire dans cette petite mairie du 6ème arrondissement, sous une pluie battante qui, disait-on, portait bonheur. Dix ans de mariage. Une décennie. Le mot pesait lourd, comme une pierre tombale ou une ancre, il ne savait plus vraiment.
Il ne détestait pas Claire. Non, ce serait inexact de dire cela. Il avait pour elle une affection polie, une tendresse usée par l’habitude, comme on aime un vieux fauteuil confortable dans lequel on ne s’assoit plus très souvent. Claire était parfaite. Trop parfaite, peut-être. Elle était calme, effacée, gérant leur vie domestique avec une efficacité silencieuse qui la rendait presque invisible. Elle ne posait pas de questions. Elle ne faisait pas de scènes. Elle était là, simplement, comme les fondations d’un immeuble qu’on oublie une fois que la façade est érigée.
Mais Antoine avait besoin d’étincelles. Il avait besoin de se sentir vivant, désiré, admiré pour ce qu’il était devenu, et non pour ce qu’il avait été.
Il sortit son téléphone de sa poche intérieure. L’écran s’illumina, affichant une photo de fond d’écran neutre, un paysage abstrait. Il déverrouilla l’appareil et ouvrit une application de messagerie sécurisée.
Solène.
Rien que le nom lui fit ressentir une légère décharge électrique. Vingt-quatre ans. Une peau qui sentait la vanille et l’insouciance. Solène ne connaissait pas ses factures, ses responsabilités, ou ses maux de dos occasionnels. Solène ne voyait en lui que le grand architecte, l’homme puissant, le mentor. Avec elle, il n’était pas un mari fatigué. Il était un dieu.
Il tapa un message rapide. “Je serai un peu en retard ce soir. Mais je pense à toi. Je t’ai préparé une surprise.”
Il hésita un instant. C’était dangereux. C’était audacieux. C’était le jour de son anniversaire de mariage, et il envoyait des messages à sa maîtresse. Mais l’adrénaline était une drogue puissante. Il se sentait au-dessus des lois morales. Il se disait qu’il méritait cette double vie. Après tout, il travaillait dur. Il pourvoyait aux besoins de Claire. Ne méritait-il pas un peu de passion en retour ?
Il ouvrit ensuite l’application d’un fleuriste de luxe réputé. Il fallait marquer le coup. Solène lui avait fait une scène la semaine dernière, se plaignant qu’il la négligeait. Il devait réparer cela. Il fit défiler les options avec un doigt distrait. Des lys ? Trop funéraire. Des orchidées ? Trop froid.
Ses yeux s’arrêtèrent sur une composition spectaculaire. Des roses rouges. Mais pas n’importe lesquelles. Des “Black Baccara”. Un rouge si profond, si intense, qu’il en paraissait presque noir, velouté, charnel. C’était la fleur de la passion dévorante.
Il se souvint, brièvement, très brièvement, d’une conversation avec Claire, il y a très longtemps. C’était avant leur mariage. Ils marchaient le long des quais de Seine. Claire, avec ses yeux brillants, lui avait dit que c’était sa fleur préférée. Elle lui avait dit qu’un jour, si on voulait lui prouver un amour absolu, il faudrait lui offrir ces roses-là, et aucune autre. Il avait promis. Il avait ri et il avait promis.
L’ironie de la situation lui échappa totalement. Ou peut-être choisit-il de l’ignorer. Pour lui, ce souvenir n’était qu’une donnée technique : les roses Baccara sont le symbole du grand amour. Donc, elles étaient pour Solène.
Il sélectionna la quantité. Quatre-vingt-dix-neuf. Le chiffre de l’éternité, disait-on en langage des fleurs. Le prix s’afficha, exorbitant, indécent. Il n’en eut cure. Il valida le panier.
L’écran suivant demandait l’adresse de livraison. Ses doigts connaissaient le chemin par cœur. Rue de Rennes. L’appartement de Solène. Puis, la carte. “Pour mon amour vibrant. Tu es la seule lumière de mes nuits. A.”
Il relut le message. Il se trouvait poétique. Il appuya sur “Commander”. La confirmation apparut : “Votre commande a été prise en compte. Livraison prévue entre 19h00 et 20h00.”
Il sourit, satisfait. Il rangea son téléphone. Maintenant, il devait penser à Claire. Il ne pouvait pas rentrer les mains vides. Ce serait suspect, et surtout, ce serait impoli. Antoine tenait aux apparences. Il rouvrit son téléphone, alla sur un site d’électroménager haut de gamme.
La semaine dernière, Claire avait mentionné que leur machine à café faisait un bruit étrange. Voilà. C’était pratique. C’était utile. C’était un cadeau de mari attentif au bon fonctionnement du foyer. Il commanda la dernière machine à expresso automatique, en finition chrome. Livraison demain matin. Il ajouta une option “emballage cadeau”.
C’était réglé. Il avait géré ses deux vies en moins de dix minutes, avec l’efficacité d’un chef d’orchestre. Il se servit une autre coupe de champagne. Il se sentait invincible. Il ignorait que dans le monde numérique, les frontières sont parfois plus poreuses qu’on ne le croit. Il avait oublié un détail. Un tout petit détail technique.
Le compte iCloud familial.
Il y a trois mois, lors d’une mise à jour de ses appareils, il avait synchronisé par inadvertance son téléphone personnel avec la tablette qu’il avait offerte à Claire pour qu’elle puisse lire ses livres d’art et gérer ses recettes de cuisine. Il pensait avoir désactivé la synchronisation des messages et des mails. Mais les notifications d’applications tierces ? Celles des achats en ligne ? Celles des fleuristes de luxe ?
Il l’avait oublié.
À cinq kilomètres de là, dans le silence feutré d’un grand appartement haussmannien du 16ème arrondissement, l’iPad posé sur le marbre froid de l’îlot de cuisine s’alluma silencieusement.
Claire ne le vit pas tout de suite.
Elle était occupée à ciseler de la ciboulette avec une précision d’orfèvre. La cuisine était son sanctuaire. L’appartement était vaste, trop vaste pour deux personnes sans enfants, mais Claire l’avait rempli de son âme. Il y avait des livres partout, des piles de vieux catalogues d’exposition, des toiles en cours de restauration posées contre les murs du salon, dégageant cette odeur particulière de vernis, de térébenthine et de poussière ancienne.
Claire avait trente-sept ans, mais ce soir, elle se sentait vieille. Elle portait une robe en soie vert émeraude, une couleur qui faisait ressortir les nuances noisette de ses yeux. Elle avait passé l’après-midi chez le coiffeur, relevant ses cheveux châtains en un chignon flou, élégant mais simple. Elle avait mis ses boucles d’oreilles en perles, celles que sa grand-mère lui avait léguées.
Elle s’arrêta de couper la ciboulette. Elle posa le couteau. Elle porta une main à son front. Une vague de vertige. Le monde autour d’elle se brouilla légèrement. Les contours de la cuisine devinrent flous, comme une aquarelle sur laquelle on aurait versé de l’eau. Les carreaux noirs et blancs du sol semblèrent fusionner en une masse grise.
Elle ferma les yeux, respira profondément. Une, deux, trois fois. “Ça va passer,” murmura-t-elle pour elle-même. Sa voix était douce, un peu rauque. “C’est juste la fatigue. C’est juste le stress.”
Elle rouvrit les yeux. La vision était redevenue nette, ou presque. Il restait ce léger voile, cette sensation d’avoir une gaze fine posée sur la rétine, surtout sur les côtés. La vision périphérique qui s’effritait, lentement, jour après jour. Le médecin avait été formel, mais elle refusait encore d’y croire totalement. La rétinite pigmentaire. Un nom barbare pour une réalité cruelle. Son champ de vision allait rétrécir jusqu’à devenir un tunnel, puis, un jour, le noir complet.
Elle n’avait rien dit à Antoine. Pas encore. Comment dire à un homme qui construit des bâtiments, qui vit par le visuel, par l’esthétique, que sa femme est en train de devenir aveugle ? Elle avait peur qu’il la regarde avec pitié. Ou pire, avec dégoût. Elle voulait attendre le bon moment. Ce soir. Dix ans. C’était une étape. Elle voulait lui dire ce soir, après le dîner, quand ils seraient assis dans le canapé, un verre de vin à la main. Elle voulait lui dire : “J’ai besoin de toi. J’ai besoin que tu sois mes yeux quand les miens s’éteindront.”
Elle retourna à ses fourneaux. Sur le feu, une cocotte en fonte laissait échapper des effluves de gigot d’agneau confit au miel et au romarin. Le plat préféré d’Antoine. Elle avait passé la journée à le préparer, à surveiller la cuisson, à arroser la viande toutes les vingt minutes pour qu’elle soit fondante. Elle avait dressé la table dans la salle à manger. Nappe blanche en lin, argenterie polie, deux bougies longues qu’elle n’avait pas encore allumées.
Elle avait aussi acheté un cadeau. Il était posé sur la petite console de l’entrée. Une édition originale, rarissime, d’un traité d’architecture du XVIIIe siècle qu’Antoine cherchait depuis des années. Elle avait remué ciel et terre, contacté tous ses réseaux d’antiquaires pour le trouver. C’était sa façon à elle de lui dire : “Je te connais. Je sais ce qui fait battre ton cœur.”
Elle vérifia l’heure sur l’horloge murale. Dix-neuf heures. Il ne devrait plus tarder. Antoine était souvent en retard, mais jamais le jour de leur anniversaire. C’était leur règle tacite.
Elle s’essuya les mains sur un torchon et se dirigea vers l’îlot central pour vérifier la recette de la sauce sur sa tablette. L’écran était allumé. Une notification barrait le centre de l’image, lumineuse, intrusive.
Interflora – Confirmation de commande #FR49204
Claire fronça les sourcils. Elle s’approcha. Elle crut d’abord que c’était pour elle. Un sourire timide, presque enfantin, effleura ses lèvres. Il lui envoyait des fleurs avant même d’arriver ? C’était romantique. C’était inattendu de sa part. Son cœur se mit à battre un peu plus vite. Peut-être s’était-elle trompée sur sa distance ces derniers mois. Peut-être qu’il préparait cela en secret.
Elle tendit le doigt et toucha la notification pour voir les détails. L’application s’ouvrit. Le reçu numérique s’afficha en grand, avec cette clarté brutale des écrans haute définition.
Article : Bouquet “Passion Absolue” – 99 Roses Black Baccara. Montant : 450,00 €.
Le souffle de Claire se coupa. 99 roses Baccara. Ses roses. Celles de leur promesse. Celles qu’il n’avait jamais achetées en dix ans, prétextant toujours que c’était trop cliché, ou qu’il ne trouvait pas les bonnes. Il s’en était souvenu. Une larme perla au coin de son œil, une larme de joie pure, de soulagement. Il l’aimait encore. Il se souvenait de tout.
Puis, son regard descendit plus bas sur l’écran. Vers la section “Livraison”.
Destinataire : Mademoiselle Solène V. Adresse : 14 Rue de Rennes, 75006 Paris. Message d’accompagnement : “Pour mon amour vibrant. Tu es la seule lumière de mes nuits. A.”
Le temps s’arrêta.
Ce n’est pas une expression littéraire. Pour Claire, le temps physique, le tic-tac de l’horloge, le bouillonnement de la cocotte, le bruit de la pluie contre la vitre, tout cessa d’exister. Il ne resta que le silence. Un silence absolu, blanc, vertigineux.
Elle relut. Une fois. Deux fois. Trois fois. Solène. Rue de Rennes. La seule lumière de mes nuits.
Chaque mot était un coup de poignard. Non, pire qu’un poignard. C’était comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds et qu’elle tombait dans le vide sans fin. Ce n’était pas seulement une tromperie. Ce n’était pas juste une aventure d’un soir. C’était les roses.
Il avait pris le symbole le plus sacré de leur histoire, ce détail intime qu’elle lui avait confié un soir d’été au bord de la Seine, et il l’avait offert à une autre. Il avait volé leur mémoire pour en habiller sa trahison. C’était ça le plus douloureux. Ce n’était pas le sexe. C’était le vol de l’intimité.
Elle ne cria pas. Elle ne jeta pas la tablette contre le mur. Claire n’était pas une femme de fracas. Elle était une restauratrice d’art. Elle avait passé sa vie à réparer des choses brisées avec une patience infinie, à combler les fissures, à redonner de la couleur là où le temps avait effacé la vie. Mais là, devant cet écran lumineux, elle sut instantanément, avec une certitude glaciale, que cette fissure-là ne pourrait jamais être réparée.
Le vernis avait craqué. La toile était déchirée.
Elle posa la main sur le marbre froid pour ne pas tomber. Ses jambes tremblaient. Une nausée violente lui monta à la gorge. Elle revit, en un éclair, les derniers mois. Les réunions tardives. Les voyages d’affaires improvisés le week-end. L’odeur de parfum différent sur ses chemises, qu’elle s’était forcée à ignorer, se disant que c’était celui d’une cliente ou d’une collègue.
Elle avait été aveugle bien avant que ses yeux ne commencent à faillir.
Elle regarda autour d’elle. Cette cuisine qu’elle aimait tant lui parut soudain étrangère. C’était le décor d’une pièce de théâtre dont elle ne connaissait pas le script. Le gigot continuait de cuire. L’ironie de l’odeur délicieuse de l’agneau confit la frappa de plein fouet. Elle préparait un festin pour célébrer sa propre exécution.
Une autre notification apparut sur l’écran, juste au-dessus de celle des fleurs. Amazon : Votre commande “Machine à expresso automatique Pro” a été expédiée.
Claire eut un petit rire. Un rire sec, sans joie, qui ressemblait à un craquement de branche morte. Pour sa maîtresse, des roses rouges, symbole de passion et de promesse éternelle. Pour sa femme, une machine à café. Un appareil ménager. Un outil pour le servir, lui, le matin, avant qu’il ne parte conquérir le monde et d’autres femmes.
La hiérarchie était claire. Brutale. Sans appel. Claire était l’intendance. Solène était l’inspiration.
Elle sentit une douleur aiguë derrière ses yeux. Le voile gris revint, plus épais cette fois. Le stress accélérait les symptômes. Pendant quelques secondes, elle ne vit plus que des ombres mouvantes. La peur, cette vieille compagne qu’elle tenait à distance, l’envahit. Si elle partait, où irait-elle ? Elle allait devenir aveugle. Elle serait seule, vulnérable, dans le noir.
La tentation de rester, de faire semblant de n’avoir rien vu, fut forte. Juste pour la sécurité. Juste pour ne pas affronter la nuit seule. Elle pouvait effacer la notification. Elle pouvait sourire quand il rentrerait. Elle pouvait accepter la machine à café et dire merci. Elle pouvait continuer à jouer son rôle.
Elle regarda sa main gauche. L’alliance en or blanc brillait sous la lumière du spot. La seule lumière de mes nuits.
Non.
Quelque chose se brisa en elle, mais ce n’était pas une fracture de faiblesse. C’était une coque qui se brisait pour libérer quelque chose de dur, de froid et de résolu. Si elle devait perdre la vue, elle refusait de perdre sa dignité. Elle préférait affronter le noir total seule, plutôt que de vivre dans la fausse lumière d’un homme qui la méprisait.
Elle tendit la main et éteignit le feu sous la cocotte. Le bouillonnement s’arrêta. Le silence revint, encore plus lourd. Elle ne pleurait toujours pas. Ses yeux étaient secs, brûlants. Elle sortit de la cuisine, traversa le grand couloir. Elle entra dans la chambre conjugale. Le lit était fait, impeccable. Sur la table de nuit d’Antoine, il y avait le livre qu’il lisait en ce moment, une biographie de Le Corbusier. Tout semblait si normal, si ordonné.
Elle ouvrit son dressing. Elle en sortit une valise. Pas la grande. Juste la valise cabine. Elle n’avait pas besoin de grand-chose. Elle ne voulait rien emporter qui vienne de lui. Elle y mit quelques vêtements, ses médicaments, son trousseau de pinceaux de restauration qu’elle gardait toujours près d’elle, et un carnet de croquis. Elle alla dans la salle de bain, prit ses affaires de toilette.
Puis, elle retourna dans le salon. Elle s’assit au bureau d’Antoine. Elle prit une feuille de papier à en-tête de son cabinet — encore une ironie — et un stylo plume. Sa main tremblait un peu, mais son écriture resta fluide, calligraphiée, celle d’une artiste.
Elle n’écrivit pas une longue lettre. Elle ne voulait pas lui donner la satisfaction de lire sa douleur. Elle ne voulait pas de justifications. Elle ne voulait pas de cris écrits. Elle écrivit simplement :
“Le dîner est dans la cocotte. La machine à café arrive demain. Les roses sont magnifiques, Antoine. Dommage qu’elles ne soient pas à la bonne adresse. Je te rends ta liberté. Ne me cherche pas.”
Elle posa le stylo. Elle retira son alliance. Elle la posa sur le papier, juste sur le mot “liberté”. Le cercle d’or fit un petit bruit mat en touchant le bois du bureau. À côté, elle posa le dossier qu’elle avait préparé en secret avec son avocat il y a deux mois, “au cas où”. Elle n’avait jamais pensé devoir s’en servir. C’était une sécurité, une intuition qu’elle avait repoussée. Le dossier contenait une demande de divorce par consentement mutuel, déjà signée de sa main. Elle avait juste laissé la date en blanc. Elle prit le stylo et ajouta la date. 14 Octobre.
Elle se leva. Elle mit son manteau, un trench beige classique. Elle prit son sac à main et sa valise. Elle fit un dernier tour de la pièce du regard. Elle essayait d’imprimer les lieux dans sa mémoire, avant que sa mémoire visuelle ne s’efface pour toujours. Le tableau au-dessus de la cheminée. Le reflet de la ville dans la fenêtre. La lumière dorée de la lampe. C’était une belle prison. Mais c’était fini.
Elle ouvrit la porte d’entrée. L’air du palier était plus frais. Elle sortit sans se retourner. La porte claqua doucement. Un bruit sec, définitif.
Dans l’ascenseur qui la descendait vers la rue, Claire sentit une première larme couler sur sa joue. Puis une autre. Mais ce n’étaient pas des larmes de désespoir. C’étaient les larmes de deuil d’une femme qu’elle venait de tuer : la femme d’Antoine. Celle qui sortit de l’immeuble, sous la pluie fine de Paris, était quelqu’un d’autre. Quelqu’un de blessé, de terrifié, mais de vivant.
Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, Antoine montait dans son taxi. Il vérifia son reflet dans le rétroviseur. Il sourit. Il avait hâte de voir la tête de Claire quand elle verrait la machine à café demain. Il se sentait généreux. Le taxi démarra, glissant sur les pavés mouillés. Antoine chantonnait doucement. Il ne savait pas qu’il roulait vers une maison vide. Il ne savait pas qu’il venait de perdre la seule personne qui le voyait vraiment. Il ne savait pas que le compte à rebours de sa propre destruction venait de commencer.
Le téléphone d’Antoine vibra. Un message de Solène. “Merci pour les fleurs, mon amour. Elles sont incroyables. Tu es fou. Je t’aime.” Antoine sourit, satisfait. Il répondit : “Je sais.”
Il rangea son téléphone. Il regarda Paris défiler. Il se sentait maître du monde. Il ignorait que le maître venait de devenir un mendiant, et qu’il lui faudrait des années pour s’en rendre compte.
ACTE 1 – PARTIE 2 : Le Silence de la Citadelle
La clé tourna dans la serrure avec ce déclic lourd et huileux propre aux portes blindées des beaux quartiers. Antoine poussa le battant en chêne massif. Il s’attendait à être accueilli par une odeur de bougies parfumées, peut-être du jasmin ou du bois de santal, ces senteurs discrètes que Claire affectionnait pour les soirées spéciales. Il s’attendait à entendre un fond de musique jazz, quelque chose de Miles Davis ou de Chet Baker, le genre de mélodie qui nappe l’atmosphère sans jamais l’envahir. Il s’attendait surtout à la voir, elle, s’avancer depuis le salon, un verre de vin à la main, avec ce sourire doux et un peu fatigué qu’il connaissait par cœur.
Mais il n’y eut rien de tout cela.
L’appartement était plongé dans une pénombre étrange. Seule la lumière du couloir de l’immeuble pénétrait à l’intérieur, dessinant un rectangle jaune sur le parquet en point de Hongrie. Il n’y avait pas de musique. Pas de parfum. Juste une odeur de cuisine, riche et savoureuse, mais qui semblait figée, comme si elle appartenait déjà au passé. L’odeur du gigot refroidi.
— Claire ? appela-t-il.
Sa voix résonna un peu trop fort. Elle rebondit sur les murs hauts, sur les moulures, et lui revint sans réponse. Il fronça les sourcils. Il détestait devoir chercher les gens dans sa propre maison. Il posa sa mallette en cuir au pied de la console de l’entrée. Il remarqua distraitement que le paquet cadeau qu’elle avait dû préparer n’était pas là. Elle l’avait sans doute déplacé dans le salon.
Il avança dans le couloir. — Claire, je suis rentré. Désolé pour le retard, j’ai été retenu par l’équipe de Lyon. Tu ne devineras jamais ce qu’ils m’ont dit.
Il parlait au vide, par habitude. Il aimait raconter ses victoires dès le seuil de la porte. C’était son rituel de décompression. Il aimait sentir son admiration silencieuse pendant qu’il desserrait sa cravate.
Il entra dans le salon. La pièce était vide. Les rideaux n’étaient pas tirés, et les lumières de la ville scintillaient au loin, indifférentes. Il alluma le grand lustre. La lumière crue inonda la pièce, révélant un ordre parfait. Trop parfait. Les coussins du canapé étaient gonflés, sans la moindre empreinte. Les magazines d’architecture étaient empilés au millimètre près sur la table basse.
Il se dirigea vers la cuisine. La cocotte en fonte trônait sur la plaque éteinte. Il souleva le couvercle. Le gigot était là, nageant dans sa sauce figée, entouré de pommes de terre grenailles qui avaient commencé à flétrir. C’était un spectacle triste, culinairement parlant. Antoine ressentit une pointe d’agacement. Pourquoi avait-elle laissé le dîner refroidir ? Où était-elle ?
— Claire ! cria-t-il plus fort, avec une nuance d’impatience.
Il fit demi-tour et se dirigea vers la chambre. Peut-être s’était-elle endormie ? Peut-être était-elle malade ? Il ouvrit la porte de la chambre. Le lit était fait. Tiré à quatre épingles. Personne ne s’y était allongé. La salle de bain était vide, sèche, immaculée. Pas de serviette humide, pas de vapeur sur le miroir.
C’est là que l’inquiétude commença à se transformer en colère. Elle n’était pas là. Le soir de leur dixième anniversaire, elle n’était pas là. C’était inconcevable. Claire ne sortait jamais sans prévenir. Elle était la fiabilité incarnée. Elle était son horloge suisse.
Il retourna dans le salon, cherchant son téléphone pour l’appeler. C’est alors qu’il vit la feuille de papier posée sur son bureau. Le papier à en-tête de son propre cabinet. Une incongruité visuelle qui attira son œil d’architecte. Il s’approcha.
La lumière de la lampe de bureau tomba sur l’alliance. Le petit cercle d’or blanc brillait avec une intensité malveillante. Antoine s’arrêta net. Il reconnut l’objet immédiatement. Il se souvenait du jour où il le lui avait passé au doigt. Il se souvenait qu’elle disait ne jamais l’enlever, même pour dormir, même pour travailler, sauf quand elle utilisait des solvants trop agressifs pour ses tableaux.
Il prit la lettre. Il lut les mots calligraphiés. “Le dîner est dans la cocotte… La machine à café arrive demain… Les roses sont magnifiques… Dommage qu’elles ne soient pas à la bonne adresse…”
Il relut la phrase trois fois. Dommage qu’elles ne soient pas à la bonne adresse.
Le sang d’Antoine se glaça, puis bouillit instantanément. Elle savait. Comment ? Comment avait-elle su ? Il avait été prudent. Il n’avait laissé aucune trace physique. Pas de facture papier, pas de rouge à lèvres sur le col. Puis, son regard se porta vers la cuisine, vers l’îlot central où il devinait la silhouette de l’iPad familial. Le cloud. Bien sûr. Cette maudite technologie.
Il lâcha la lettre sur le bureau avec un geste de dédain, comme si le papier l’avait brûlé. Il se passa une main dans les cheveux, poussa un soupir bruyant, un mélange de frustration et de rire nerveux. — Putain, souffla-t-il. Quelle connerie.
Il ne se sentait pas coupable. Pas vraiment. Il se sentait piégé. Il se sentait comme un écolier pris la main dans le sac, mais un écolier qui trouve la punition disproportionnée. Elle était partie ? Pour ça ? Pour un bouquet de fleurs ? D’accord, c’était maladroit. D’accord, c’était une gaffe monumentale d’avoir synchronisé les comptes. Mais partir ? Laisser une lettre mélodramatique et son alliance ? C’était du théâtre. C’était indigne d’elle. Claire était censée être la femme rationnelle, la femme calme.
Il fit les cent pas dans le salon. — Tu exagères, Claire, dit-il à haute voix, s’adressant aux murs. Tu exagères complètement. Dix ans de mariage, et tu jettes tout ça pour un bouquet de roses ?
Il tenta de l’appeler. Messagerie. Directement. Il réessaya. Messagerie. Il laissa un message vocal, sa voix oscillant entre l’autorité et la fausse douceur. — Claire, c’est moi. Arrête tes bêtises. Je suis rentré, j’ai vu ton mot. On ne va pas divorcer pour un malentendu technique. Rappelle-moi. Je suis fatigué, j’ai eu une journée énorme. On doit parler comme des adultes.
Il raccrocha et jeta son téléphone sur le canapé. Le silence de l’appartement sembla se moquer de lui. Il n’y avait pas de “nous” pour parler. Il était seul. Son estomac gargouilla. La faim, triviale, animale, se rappela à lui. Il n’avait pas déjeuné, trop occupé à finaliser la présentation de Lyon. Il regarda vers la cuisine. Le dîner était là. Elle l’avait préparé. Elle avait écrit “Le dîner est dans la cocotte”. C’était presque une invitation, ou une dernière marque de service.
Il alla dans la cuisine. Il n’avait pas envie de réchauffer le plat. Cela demandait trop d’efforts. Il prit une assiette dans le placard, se servit une part de gigot froid et quelques pommes de terre figées dans la graisse blanche. Il prit une fourchette, s’assit directement sur le tabouret de bar de l’îlot central, face à l’iPad noir qui avait causé sa perte.
Il mangea. La viande était tendre, parfumée au romarin, délicieuse même froide. C’était la cuisine de Claire. Réconfortante. Parfaite. En mangeant, une vague de justification monta en lui. Il travaillait dur pour cet appartement. Pour ses robes de soie. Pour ses outils de restauration hors de prix. Est-ce qu’il n’avait pas le droit à un jardin secret ? Est-ce que Solène n’était pas juste une soupape de sécurité qui permettait à leur mariage de tenir ? Il ne comptait pas quitter Claire pour Solène. Jamais. Solène était une distraction. Claire était la base. Pourquoi les femmes ne comprenaient-elles jamais cette distinction fondamentale ?
Il se versa un verre du vin rouge que Claire avait ouvert pour laisser respirer. Un Château Margaux. Elle avait sorti le grand jeu. Il but une gorgée. Le vin était soyeux, complexe. — À ta santé, Claire, grimaça-t-il en levant son verre vers la chaise vide en face de lui. Et à ta crise de la quarantaine.
Il était persuadé qu’elle reviendrait. Où irait-elle ? Elle n’avait pas de famille proche à Paris. Ses parents vivaient en Bretagne, dans un trou perdu. Elle n’irait pas là-bas. Elle devait être à l’hôtel. Elle voulait lui faire peur. Elle voulait qu’il rampe. Eh bien, il ne ramperait pas. Il allait attendre. Demain, ou après-demain, elle passerait la porte, les yeux rouges, attendant des excuses. Il s’excuserait, il lui achèterait un bijou, peut-être un voyage aux Maldives, et tout rentrerait dans l’ordre. C’était le cycle des choses.
Il finit son assiette, la laissa dans l’évier sans la rincer — une habitude qu’elle détestait — et alla se coucher. Dans la chambre, il se déshabilla. Il jeta son costume sur le valet de nuit. Il se glissa dans les draps. Ils étaient froids. D’habitude, Claire se couchait avant lui et lisait. Quand il arrivait, sa place était chaude. Elle posait son livre, éteignait sa lampe, et se blottissait contre son dos. C’était un rituel qu’il trouvait parfois encombrant, car il aimait avoir de la place, mais ce soir, l’absence de cette chaleur était physique. C’était comme s’il manquait un mur à la pièce.
Il se tourna sur le côté, face à la place vide de Claire. L’oreiller était gonflé, intact. Il prit son téléphone. Il vit le message de Solène envoyé plus tôt. “Je t’aime.” Il ne ressentit rien. Pas de frisson. Pas de chaleur. Juste une vague lassitude. Solène était excitante quand elle était l’interdit, la parenthèse dans une vie rangée. Maintenant que la vie rangée venait d’imploser, Solène semblait soudain… frivole. Encombrante.
Il éteignit la lumière. Le noir complet. Il ferma les yeux, mais le sommeil ne vint pas. Le silence de l’appartement n’était pas paisible. Il était dense. Il entendait les bruits de l’immeuble qu’il n’entendait jamais d’habitude : l’ascenseur qui montait, une porte qui claquait deux étages plus bas, le vent contre la baie vitrée. Sans la respiration régulière de Claire à côté de lui, la nuit semblait hostile.
Il finit par s’endormir vers trois heures du matin, d’un sommeil agité, peuplé de rêves absurdes où il essayait de construire un pont, mais les pierres s’effritaient entre ses mains et tombaient dans une eau noire.
Le réveil sonna à sept heures. Antoine tendit le bras par réflexe pour l’éteindre, s’attendant à sentir l’odeur du café frais. Claire se levait toujours à six heures trente. Mais il n’y avait pas d’odeur de café. La réalité lui revint en pleine face. Il était seul.
Il se leva, grognon, la tête lourde. Il alla dans la cuisine. La cocotte était toujours là, l’assiette sale dans l’évier. La scène de crime de la veille n’avait pas bougé. C’était sordide à la lumière du jour. Il ouvrit le placard à café. Il n’y avait plus de capsules. Il jura. Claire s’occupait du réapprovisionnement. Il ne savait même pas où elle les achetait. Il dut se contenter d’un verre d’eau du robinet.
Huit heures. La sonnette de l’entrée retentit. Antoine sursauta. Son cœur fit un bond. C’était elle. Elle avait oublié ses clés. Elle revenait. Il composa rapidement un visage sévère mais prêt au pardon. Il alla ouvrir.
Ce n’était pas Claire. C’était un livreur en uniforme jaune et bleu, mâchouillant un chewing-gum, un colis cartonné sous le bras. — Monsieur Antoine D. ? — Oui, c’est moi. — Colis Amazon. Une signature là, s’il vous plaît.
Antoine signa machinalement sur le terminal électronique. Le livreur lui tendit le paquet et repartit en sifflotant. Antoine referma la porte. Il regarda le carton. Il savait ce que c’était. La machine à expresso. Le cadeau d’anniversaire de Claire.
Il éclata de rire. Un rire bref, cynique. Le timing était d’une cruauté parfaite. Il posa le carton sur la table de la cuisine, à côté de l’iPad. Il prit un couteau et ouvrit l’emballage avec une certaine violence. La machine apparut, chromée, brillante, sophistiquée. “La perfection du café à domicile”, disait le slogan sur la boîte. Il la sortit, la brancha. Il voulait voir si elle marchait. Il avait besoin de café. Il trouva un fond de paquet de grains dans un tiroir. Il lança la machine.
Le bruit du broyeur déchira le silence matinal. Un bruit agressif, mécanique. Le café coula, noir, fumant. Antoine prit la tasse. Il but une gorgée. C’était bon. C’était techniquement parfait. Mais il le but debout, seul, en caleçon, au milieu d’une cuisine en désordre, avec sa femme partie et sa maîtresse qui attendait un appel qu’il n’avait pas envie de passer. La machine fonctionnait, mais la maison était cassée.
Il alla s’habiller. Il choisit un costume gris anthracite. Il avait du mal à trouver ses chaussettes assorties. D’habitude, elles étaient pliées par paires dans le tiroir du haut. Là, tout semblait mélangé. Avait-elle emporté des choses ? Il vérifia rapidement le dressing de Claire. Il manquait des vêtements, oui. Son trench beige. Quelques pulls. Mais la plupart de ses affaires étaient là. Ses robes de soirée, ses manteaux d’hiver, ses chaussures à talons. Cela le rassura. On ne quitte pas une vie définitivement avec une valise cabine. C’était donc bien une fugue temporaire. Une grève.
Il partit au bureau. Dans le taxi, il appela son avocate, une amie de longue date, juste pour tâter le terrain. — Véronique ? C’est Antoine. Dis-moi, hypothétiquement… si une femme quitte le domicile conjugal en laissant une lettre, ça compte comme un abandon de domicile, non ? Véronique rit à l’autre bout du fil. — Antoine, qu’est-ce que tu as encore fait ? Claire est partie ? — Elle fait une crise. Elle a découvert… un truc. Bref. Elle est partie hier soir. — Un truc ? Antoine, si c’est ce que je pense, tu vas devoir ramer. Claire n’est pas du genre impulsive. Si elle est partie, c’est qu’elle a une raison sérieuse. Et oui, légalement, c’est un abandon, mais ne joue pas à ça avec elle. Claire est la personne la plus gentille que je connaisse. Si tu l’attaques, tu vas passer pour un monstre.
Antoine raccrocha, agacé. Tout le monde aimait Claire. Elle avait cette capacité à se faire aimer sans effort, juste en écoutant les gens. Lui, il devait impressionner pour être respecté. Elle, elle existait, et on l’aimait. Il en avait parfois été jaloux, sans jamais l’avouer.
Arrivé au cabinet, l’atmosphère était électrique. Son équipe l’attendait pour fêter la victoire de Lyon. Il y avait des croissants, du jus d’orange. — Bravo patron ! lança Julien, son jeune associé. C’est le projet de la décennie ! Antoine sourit, serra des mains. Il endossa son rôle de chef. — Merci à tous. C’est un travail d’équipe. On a été excellents.
Vers dix heures, sa secrétaire, une femme d’une cinquantaine d’années qui l’avait vu grandir professionnellement, entra dans son bureau avec le courrier. — Monsieur Antoine, j’ai eu un appel de la banque pour la signature des transferts de fonds. Et… oh, j’oubliais. Bon anniversaire de mariage en retard ! Dix ans, c’est magnifique. Comment va Madame Claire ? Elle a dû être ravie pour hier soir. Antoine se figea un instant en signant un document. La plume crissa sur le papier. Il releva la tête, affichant son sourire le plus commercial. — Elle va très bien, Martine. Merci. On a passé une soirée… mémorable. Très calme. Très intime. — Elle est si distinguée, votre femme. Et si discrète. On ne la voit pas assez souvent ici. — Oui, elle est très occupée avec ses restaurations. Vous savez, les vieux tableaux, ça demande beaucoup de temps.
Il mentait avec une fluidité qui l’effraya lui-même. C’était si facile de prétendre que tout allait bien. Le monde extérieur ne voyait que la façade, et la façade d’Antoine était en titane.
La journée passa, un tunnel de réunions, d’appels et de décisions techniques. Le béton, le verre, l’acier. Des matériaux solides, prévisibles. Antoine aimait ça. Il contrôlait la matière. Mais à chaque pause, son regard glissait vers son téléphone posé sur le bureau. Pas de message. Pas d’appel manqué. Le silence de Claire commençait à devenir bruyant. Ce n’était pas son genre de ne pas donner signe de vie pendant vingt-quatre heures. Même quand ils se disputaient — ce qui était rare —, elle envoyait au moins un SMS pour dire si elle rentrait dîner ou pas, par pure politesse logistique. Là, rien. Un néant numérique.
À dix-huit heures, il n’y tint plus. L’orgueil commença à céder la place à une inquiétude pragmatique. Et si elle avait eu un accident ? Et si elle avait fait une bêtise ? Il appela Sophie, la meilleure amie de Claire. — Allo, Sophie ? C’est Antoine. — Antoine ? Ça alors. Tu m’appelles ? Il se passe quelque chose ? Le ton de Sophie était normal. Elle ne savait rien. Claire ne l’avait pas contactée. — Non, non, tout va bien. Je… je voulais juste savoir si tu avais eu Claire aujourd’hui ? Je n’arrive pas à la joindre et elle a oublié son chargeur à la maison, je crois que son téléphone est coupé. Un mensonge pathétique, mais nécessaire. — Non, pas de nouvelles depuis mardi. On devait déjeuner ensemble la semaine prochaine. Pourquoi ? Tu es inquiet ? — Non, pas du tout. Elle doit être concentrée sur une toile difficile. Merci Sophie, je te laisse.
Il raccrocha. Ses mains étaient moites. Si elle n’était pas chez Sophie, où était-elle ? Il essaya de se rappeler les noms de ses autres amis, de ses collègues restaurateurs. Il se rendit compte avec horreur qu’il ne connaissait presque personne de son cercle professionnel à elle. Il savait qu’elle travaillait pour des musées, pour des collectionneurs privés, mais il n’avait jamais vraiment écouté quand elle parlait de ses “collègues”. Pour lui, c’étaient des gens poussiéreux qui grattaient de la vieille peinture. Il n’avait jamais retenu leurs noms.
Il réalisa soudain l’étendue de son ignorance. Il partageait sa vie depuis dix ans avec une femme dont il ne connaissait pas la moitié de l’univers. Il ouvrit son ordinateur et chercha “Atelier restauration Claire D.” sur Google. Il trouva l’adresse de son atelier, dans le Marais. Il y était allé une fois, il y a cinq ans, pour l’inauguration. Il ne y était jamais retourné.
Il quitta le bureau précipitamment, annulant une réunion de fin de journée. Il prit un taxi. Direction le Marais. Il avait besoin de savoir. Pas par amour, se disait-il encore, mais par besoin de contrôle. Il ne pouvait pas supporter qu’une pièce de son échiquier ait disparu sans son autorisation.
Le taxi le déposa rue des Rosiers. Il marcha jusqu’à la petite cour pavée où se trouvait l’atelier. La porte vitrée indiquait “Claire D. – Conservation et Restauration”. C’était fermé. Volets clos. Il colla son visage à la vitre. À l’intérieur, c’était sombre. On devinait des chevalets, des lampes éteintes. Il vit une petite note scotchée sur la vitre, écrite à la main. Pas la main de Claire. Une écriture plus ronde. “L’atelier sera fermé pour une durée indéterminée pour raisons de santé. Merci de contacter le secrétariat pour récupérer les œuvres en cours.”
Pour raisons de santé.
Antoine recula d’un pas. Raisons de santé ? Claire n’était jamais malade. Elle avait une santé de fer. Elle faisait du yoga, elle mangeait bio. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Une hypothèse absurde lui traversa l’esprit. Était-elle enceinte ? Non, impossible. Ils faisaient attention, et de toute façon, ils avaient tacitement arrêté d’essayer il y a deux ans. Le cancer ? Une dépression nerveuse ?
Il sentit une goutte de sueur froide couler dans son dos. Il sortit son téléphone et composa le numéro du médecin de famille, le Docteur Masson. C’était un vieil ami de son père. Il répondrait. — Allo, Docteur Masson ? C’est Antoine. Désolé de vous déranger si tard. — Antoine ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as un souci ? — Non, c’est… c’est pour Claire. Je… elle est partie en voyage un peu précipitamment, et je suis passé à son atelier, j’ai vu un mot parlant de “raisons de santé”. Je m’inquiète un peu. Est-ce que… est-ce que tu l’as vue récemment ?
Il y eut un silence au bout du fil. Un silence lourd, professionnel, mais chargé de gêne. — Antoine… tu ne sais pas ? La question tomba comme un couperet. — Je ne sais pas quoi ? demanda Antoine, la voix blanche. — Claire m’a fait promettre de ne rien dire. Elle voulait te l’annoncer elle-même. Elle avait prévu de le faire hier soir, pour votre anniversaire. Le cœur d’Antoine cessa de battre pendant une seconde. Hier soir. Les fleurs. La trahison. Elle voulait lui parler. Elle voulait lui dire quelque chose de grave, et il lui avait craché au visage avec son infidélité.
— Docteur, dites-moi. Maintenant. Je suis son mari. Le médecin soupira. — C’est une rétinite pigmentaire, Antoine. Une forme agressive. Elle perd la vue. Son champ visuel est déjà très réduit. D’ici quelques mois, peut-être un an tout au plus, elle sera aveugle. Elle le sait depuis un an. Elle ne voulait pas t’inquiéter pendant ton concours pour Lyon. Elle a tout porté toute seule.
Antoine lâcha le téléphone. L’appareil tomba sur les pavés de la cour avec un bruit sec, fissurant l’écran. Mais Antoine ne le regarda même pas. Il resta debout, au milieu de la cour déserte, alors que la nuit tombait sur Paris.
Aveugle. Claire allait devenir aveugle. Elle avait gardé ce secret terrifiant pendant un an pour ne pas perturber sa carrière à lui. Elle avait vécu dans la peur du noir, seule, à ses côtés, dans le même lit. Et hier soir… hier soir, alors qu’elle s’apprêtait à lui demander de l’aide, à lui confier sa vulnérabilité, il avait envoyé 99 roses rouges à une gamine de vingt-quatre ans en la traitant de “lumière de ses nuits”.
La cruauté de la phrase lui revint en mémoire avec la force d’un uppercut. La seule lumière de mes nuits. Il avait offert la lumière à une autre, alors que sa femme sombrait dans l’obscurité.
Pour la première fois depuis des années, la carapace d’Antoine se fissura. Ce n’était pas encore de la tristesse. C’était du choc. C’était le vertige absolu de celui qui réalise qu’il a commis non pas une erreur, mais un crime. Un crime moral impardonnable. Il s’appuya contre le mur de l’atelier pour ne pas s’effondrer. Il respira difficilement, comme si l’air de Paris était devenu toxique.
Il regarda ses mains. Des mains d’architecte. Des mains qui construisaient. Il venait de détruire la seule chose qui comptait vraiment, et il ne le savait même pas. Il ramassa son téléphone fissuré. L’écran clignotait. Il devait la retrouver. Non plus pour son égo. Non plus pour qu’elle revienne faire le café. Mais parce qu’elle allait devenir aveugle, et qu’elle était seule, quelque part dans ce monde immense et flou.
Il se mit à courir vers la rue principale pour trouver un taxi. Il ne savait pas où aller, mais il ne pouvait plus rester immobile. La course contre la montre, contre la nuit, venait de commencer.
ACTE 1 – PARTIE 3 : La Géographie de l’Ombre
Antoine courut. Il courut dans les rues du Marais, ses chaussures en cuir italien frappant les pavés inégaux avec un bruit sec, désordonné. Il bouscula des touristes, ignora les injures, traversa au rouge rue de Rivoli, manquant de se faire renverser par un bus de nuit. Il s’en moquait. L’adrénaline qui coulait dans ses veines n’était pas celle de la peur, mais celle d’une horreur pure, chimique, qui lui brûlait la poitrine.
Aveugle. Le mot tournait dans sa tête, synchronisé avec les battements de son cœur. Elle devient aveugle. Elle devient aveugle. Et toi, tu regardais ailleurs.
Il s’engouffra dans un taxi à la station Saint-Paul. — Où on va ? demanda le chauffeur, un homme corpulent à la casquette vissée sur le crâne. Antoine ouvrit la bouche pour donner l’adresse de leur appartement, avenue Victor Hugo. C’était le réflexe. Rentrer au terrier. Se cacher. Mais une image lui traversa l’esprit. Les roses. Les 99 roses “Black Baccara”. Elles étaient quelque part dans Paris, trônant comme une insulte vivante, rouge sang, chez la mauvaise femme. Il ne pouvait pas rentrer chez lui tant que cette abomination existait. Il ne pouvait pas affronter le fantôme de Claire tant qu’il n’avait pas détruit la preuve de son crime.
— Rue de Rennes, jeta-t-il. Numéro 14. Vite. Le chauffeur haussa les épaules et démarra.
Le trajet fut un flou de lumières jaunes et de pluie sur les vitres. Antoine ne regardait pas dehors. Il regardait en dedans, et ce qu’il voyait le terrifiait. Il revoyait des scènes des derniers mois. Claire qui trébuchait légèrement dans l’escalier du restaurant, et lui qui s’agaçait : “Fais attention, enfin, tu es dans la lune.” Claire qui demandait d’augmenter la taille de la police sur sa tablette, et lui qui plaisantait : “Déjà la presbytie ? Tu te fais vieille, ma chérie.” Claire qui restait assise dans le noir dans le salon, sans allumer la lampe, et lui qui entrait en allumant tout brutalement : “Pourquoi tu restes dans le noir ? C’est sinistre.”
Chaque souvenir était une accusation. Elle ne s’isolait pas. Elle s’entraînait. Elle apprivoisait les ténèbres qui allaient devenir sa seule maison. Et lui, il l’avait moquée. Il l’avait traitée de vieille, de distraite, d’ennuyeuse.
Le taxi s’arrêta brutalement. — 14 rue de Rennes. Ça fera vingt euros. Antoine jeta un billet de cinquante sans attendre la monnaie et sortit.
Il composa le code de l’immeuble de Solène. Il le connaissait par cœur. Il monta les trois étages quatre à quatre. Il n’était plus l’amant sophistiqué qui venait pour une nuit de plaisir. Il était une furie. Il martela la porte. — Solène ! Ouvre ! Quelques secondes plus tard, la porte s’entrouvrit. Solène apparut, vêtue d’un peignoir en soie, les cheveux en bataille, un sourire surpris et ravi sur les lèvres. — Antoine ? Tu es venu ? Mais tu avais dit… Oh, mon chéri, quelle surprise ! Entre !
Elle tira la porte en grand. L’appartement sentait le parfum lourd, sucré. Et au milieu du petit salon, sur la table basse, elles étaient là. Les roses. Elles étaient monstrueuses. Dans le vase en cristal trop petit, elles s’entassaient, opulentes, d’un rouge si sombre qu’il en paraissait vénéneux. Elles semblaient aspirer toute la lumière de la pièce. Solène suivit son regard et gloussa de plaisir. — Elles sont incroyables, Antoine. Je n’ai jamais rien vu de tel. Toutes mes copines sont jalouses. Je les ai mises sur Instagram, j’ai eu mille likes en une heure. “La seule lumière de mes nuits”… c’est tellement beau.
Antoine entra dans la pièce. Il avait l’impression de marcher dans de la boue. Il regarda Solène. Vraiment regarda. Elle était belle, objectivement. Jeune. Lisse. Mais ses yeux… ses yeux étaient vides. Ils brillaient, mais ils ne voyaient que la surface des choses. Elle voyait des fleurs à poster sur Instagram. Elle voyait un trophée. Elle ne voyait pas le symbole volé. Elle ne voyait pas le sang. Pour la première fois, Antoine vit la vulgarité de sa propre escapade. Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était même pas de la passion. C’était de la vanité. Il s’était offert un miroir flatteur, rien de plus.
— Antoine ? Ça va ? Tu es tout pâle. Tu veux un verre ? Il secoua la tête. Sa voix était basse, tranchante comme du verre brisé. — Jette-les. Solène cligna des yeux, confuse. — Quoi ? — Les fleurs. Jette-les. Tout de suite. — Mais… Antoine, tu es fou ? Elles coûtent une fortune ! Elles viennent d’arriver ! — Je t’ai dit de les jeter ! hurla-t-il soudain, faisant sursauter la jeune femme.
Il s’avança, prit le vase à deux mains. L’eau clapotait. Les épines frôlèrent ses paumes. — Ces fleurs ne sont pas pour toi, dit-il, la voix tremblante de rage contenue. Elles n’ont jamais été pour toi. Je les ai volées. J’ai volé la promesse que j’avais faite à ma femme pour te les donner à toi, une gamine qui compte les likes sur son téléphone. Solène recula, effrayée par la violence qui émanait de lui. — Tu me fais peur, Antoine. De quoi tu parles ? Ta femme… elle s’en fiche de toi, tu m’as dit qu’elle était froide, qu’elle ne te comprenait plus !
— Elle ne me comprenait plus ? Antoine eut un rire désespéré. — Elle devenait aveugle, Solène. Elle perd la vue. Elle est en train de devenir aveugle, et moi, pendant ce temps, je jouais au playboy avec toi. Elle ne voyait plus rien, et moi je ne la voyais pas. Il lâcha le vase. Il ne le jeta pas. Il le laissa simplement tomber. Le bruit du cristal qui explose sur le parquet fut satisfaisant. L’eau se répandit comme une flaque sombre. Les roses s’éparpillèrent, décapitées, gisant au milieu des débris de verre. Un massacre floral.
Solène poussa un petit cri. Antoine la regarda une dernière fois. Il ne ressentait aucune haine pour elle. Juste une indifférence totale, absolue. Elle n’existait plus. Elle était un personnage secondaire dans un film dont le générique venait de se terminer. — C’est fini, Solène. Ne m’appelle plus. Ne m’écris plus. Oublie mon nom. — Mais Antoine… et nous ? — Il n’y a jamais eu de “nous”. Il n’y avait que moi qui me regardais le nombril. Adieu.
Il fit demi-tour et sortit, laissant la porte ouverte sur le désastre. Il dévala les escaliers. Il avait détruit le symbole du mensonge, mais cela ne réparait rien. Cela ne faisait que nettoyer le terrain pour la souffrance qui allait suivre.
Il rentra chez lui. L’appartement de l’avenue Victor Hugo était toujours aussi silencieux, mais le silence avait changé de texture. Ce n’était plus le silence de l’attente, c’était le silence de l’absence définitive. Il enleva ses chaussures, sa veste. Il avait froid. Il erra dans le salon, allumant toutes les lumières, comme pour combattre l’obscurité qui menaçait Claire. Si elle était là, il allumerait tout. Il transformerait cet appartement en phare.
Il alla dans la cuisine. L’iPad était toujours là, batterie vide, écran noir. Il le brancha. Il avait besoin d’indices. Il devait comprendre où elle était allée. Claire n’était pas impulsive. Elle planifiait tout. Si elle était partie, elle avait laissé une trace, volontairement ou non.
Il accéda à son compte email. Rien dans la boîte d’envoi. Rien dans les brouillons. Il regarda l’historique de navigation. SNCF – Horaires. Hôtels Provence. Météo Gordes. Traitement palliatif angoisse cécité.
Antoine se figea. Gordes. Le village perché dans le Luberon. Leur premier voyage. C’était il y a douze ans. Ils n’étaient pas encore mariés. Ils avaient loué une petite maison en pierre, loin du luxe qu’il recherchait aujourd’hui. Ils avaient passé une semaine à ne rien faire d’autre que marcher dans les champs de lavande, boire du vin bon marché et faire l’amour avec les fenêtres ouvertes sur les cigales. C’était là-bas qu’il lui avait dit pour la première fois qu’il l’aimait. C’était là-bas qu’elle lui avait parlé de sa passion pour la lumière du sud, cette lumière si particulière qui “sculpte les choses”, disait-elle.
Elle était retournée à la source. Avant que ses yeux ne s’éteignent, elle voulait revoir la lumière originelle.
Antoine sentit une boule se former dans sa gorge, dure, douloureuse. Il devait y aller. Tout de suite. Il prit les clés de sa voiture, une berline sportive garée au sous-sol. Il n’attendrait pas le train. Il conduirait toute la nuit s’il le fallait.
Mais avant de partir, il avait besoin de quelque chose. Un talisman. Quelque chose d’elle. Il entra dans la petite pièce au fond du couloir qu’elle appelait son “bureau”, mais qui était en réalité un petit atelier domestique. Il y entrait rarement. C’était son espace. La pièce sentait le vernis et le vieux papier. Sur la table de travail, il y avait des outils alignés : scalpels, pinceaux microscopiques, cotons-tiges, loupes binoculaires.
Et au milieu, un carnet. Un carnet à couverture en cuir noir, usé par le frottement des mains. Le “Journal de Bord”. Il savait qu’elle tenait un journal pour ses restaurations, où elle notait les mélanges chimiques, les techniques utilisées. Il l’ouvrit, cherchant une adresse, un numéro de téléphone.
Les premières pages étaient techniques. Des formules, des croquis de cadres. Mais plus il avançait vers les dates récentes, plus l’écriture changeait. Elle devenait plus grande, plus appuyée, comme si elle luttait pour voir ce qu’elle écrivait. Et le contenu changeait aussi.
12 Septembre. “Le champ visuel se réduit encore. Aujourd’hui, j’ai renversé le solvant. J’ai eu peur. J’ai dû attendre dix minutes que mes mains arrêtent de trembler. Antoine est rentré tard. Il sentait le parfum de cette fille. Je n’ai rien dit. À quoi bon ? Je ne veux pas qu’il reste par pitié. Je veux qu’il reste parce qu’il me voit.”
Antoine s’assit lourdement sur la chaise. Il lut la suite, avide et horrifié.
28 Septembre. “J’ai commencé à apprendre le braille en cachette. C’est difficile. Mes doigts ne sont pas assez sensibles, habitués à tenir des pinceaux, pas à lire des points. Je me sens stupide. Je me sens seule. J’ai failli le dire à Antoine ce soir. Il regardait la télé, il riait devant une émission stupide. Il avait l’air si insouciant. Je n’ai pas eu le courage de briser sa légèreté. Je suis une lâche.”
10 Octobre. “Plus que quatre jours avant nos dix ans. Je vais lui dire. Je ne peux plus porter ça toute seule. J’ai peur du noir, Antoine. J’ai tellement peur. J’ai besoin que tu me tiennes la main. Si tu m’aimes encore un peu, s’il reste une miette de nous, aide-moi.”
Antoine ferma les yeux. Les larmes, qu’il retenait depuis des heures, jaillirent enfin. Silencieuses, brûlantes. Il n’était pas un mari. Il était un étranger qui partageait son appartement. Elle mourait de peur à côté de lui, et il ne s’en était pas aperçu. Il avait interprété son silence comme de l’ennui, sa maladresse comme de la vieillesse. Il avait tout faux. Sur toute la ligne.
Il tourna la dernière page écrite. La date : 14 Octobre. 17h00. Juste avant qu’il n’envoie les fleurs. Juste avant le drame.
Il n’y avait pas de texte. Il y avait un dessin. Un croquis au fusain, rapide, nerveux, mais d’une maîtrise technique bouleversante. C’était lui. C’était un portrait d’Antoine, dormant. Il se reconnut immédiatement. La bouche légèrement entrouverte, la mèche de cheveux sur le front. C’était un dessin d’une intimité déchirante. Sous le dessin, une légende griffonnée, presque illisible : “Je stocke ton visage. Je l’imprime dans mes neurones. Pour quand je ne pourrai plus le voir. Pour que, dans le noir, tu sois encore là.”
Le livre lui tomba des mains. Il glissa de la chaise et se retrouva à genoux sur le tapis persan. Il pleura comme un enfant. Il pleura avec des hoquets, des bruits laids, animaux. La douleur était physique. C’était comme si on lui arrachait la peau. “Je stocke ton visage.” Elle l’aimait. Elle l’aimait d’un amour si vaste, si tragique, qu’elle préparait sa cécité en mémorisant ses traits. Et lui, au même moment, il écrivait à une autre qu’elle était sa “lumière”.
La honte le submergea. Une honte noire, visqueuse. Il ne méritait pas d’aller la chercher. Il méritait de rester ici, dans cet appartement vide, et de pourrir avec son succès et son argent. Mais il ne pouvait pas. Parce qu’elle était seule. Et parce que Gordes, c’était loin. Et parce qu’elle voyait mal.
Il se releva péniblement. Il essuya son visage avec sa manche, un geste qu’il n’aurait jamais fait en temps normal de peur de froisser sa chemise. Il s’en fichait. Il ramassa le carnet. Il le mit dans sa poche, contre son cœur. Ce serait sa boussole.
Il descendit au garage. Il monta dans sa voiture. Il démarra le moteur. Le V6 rugit dans le parking souterrain désert. Il sortit dans la nuit parisienne. Il pleuvait toujours. Il s’engagea sur le périphérique, direction l’A6. Le Sud.
Il roulait vite. Trop vite. Les lampadaires défilaient comme des étoiles filantes. Il pensait à Claire. Il pensait à ses yeux noisette qui étaient en train de s’éteindre. Il se fit une promesse, là, seul dans l’habitacle confiné, à 160 km/h. Je te retrouverai. Je serai tes yeux. Je te donnerai les miens s’il le faut. Je passerai le reste de ma vie à te décrire le monde, brin d’herbe après brin d’herbe, si tu me laisses juste une chance.
Mais une petite voix insidieuse, la voix de la réalité, lui chuchotait qu’il était peut-être trop tard. Que le verre était brisé. Que certaines choses ne se restaurent pas, même avec tout l’amour du monde. Il accéléra encore. Il fuyait Paris. Il fuyait sa maîtresse. Il fuyait son succès. Il courrait après une ombre.
Alors qu’il passait la barrière de péage de Fleury, son téléphone, connecté au Bluetooth de la voiture, sonna. Un numéro inconnu. Fixe. Indicatif du Vaucluse. 04 90… Le cœur d’Antoine cessa de battre. Il décrocha. — Allo ? Antoine D. ? — Oui ! C’est moi ! Qui est-ce ? Est-ce que c’est Claire ? La voix à l’autre bout était grave. Une voix d’homme, officielle, calme. Trop calme. — Ici la Gendarmerie de Gordes, Monsieur. Nous avons trouvé un sac à main contenant vos coordonnées dans… dans une situation préoccupante près des falaises des Bories. — Un sac ? Juste un sac ? Où est ma femme ? hurla Antoine, agrippant le volant jusqu’à s’en faire mal. — Nous ne savons pas encore, Monsieur. Les recherches sont en cours, mais la nuit et le mauvais temps compliquent les choses. Et… Monsieur, nous avons trouvé une canne blanche pliée à côté du sac.
Le monde d’Antoine devint blanc. Une canne blanche. Elle l’avait achetée. Elle l’avait emportée. Et elle l’avait laissée là, au bord d’une falaise. — J’arrive, dit-il dans un souffle. Ne faites rien. J’arrive.
Il raccrocha. Il regarda la route devant lui, qui s’étirait à l’infini dans la nuit. Il ne voyait plus la route. Il voyait le vide. Claire n’était pas seulement partie. Elle s’était peut-être effacée. Pour la première fois de sa vie, l’Architecte, celui qui construisait des structures solides pour défier le temps, comprit qu’il avait construit sa vie sur du sable, et que la marée venait de tout emporter.
Il enfonça l’accélérateur. Le moteur hurla. La nuit l’avala.
ACTE 2 – PARTIE 1 : Le Mistral et les Pierres
L’autoroute du Soleil n’avait jamais aussi mal porté son nom. Pour Antoine, ce n’était qu’un ruban d’asphalte noir, infini, avalé à une vitesse criminelle sous le faisceau tremblant de ses phares. Les six heures de route furent une hallucination. Il ne s’arrêta pas. Il ne mangea pas. Il but à peine l’eau tiède d’une bouteille oubliée sur le siège passager. Son corps était une machine tendue vers un seul but, pilotée par la terreur.
Quand il arriva enfin dans le Vaucluse, l’aube pointait. Une aube pâle, laiteuse, qui délavait les couleurs du monde au lieu de les révéler. Il quitta l’autoroute à Cavaillon, s’engageant sur les petites routes départementales qui serpentaient entre les vignes et les vergers endormis.
Le paysage changea. Les platanes centenaires bordaient la route comme des sentinelles fantomatiques. Et puis, au détour d’un virage, Gordes apparut. Le village perché, accroché au flanc du rocher comme une ruche de pierre dorée, semblait flotter dans la brume matinale. C’était d’une beauté à couper le souffle. C’était le décor de leur amour naissant, douze ans plus tôt. Aujourd’hui, pour Antoine, cela ressemblait à une forteresse imprenable qui gardait un secret terrible.
Il gara sa voiture devant la gendarmerie, un bâtiment austère en crépi ocre, bien loin de l’esthétique parisienne. Il sortit. Ses jambes se dérobèrent presque sous lui. La fatigue, la tension, la nuit blanche. Mais ce qui le frappa le plus, ce fut le vent. Le Mistral. Il soufflait avec une violence inouïe, froid, sec, hurlant dans les cyprès qui se courbaient comme des suppliants. Le Mistral, disait-on ici, pouvait rendre fou. Il nettoyait le ciel de tout nuage, mais il écorchait les âmes.
Antoine poussa la porte de la gendarmerie. L’accueil était modeste. Un néon grésillait. Un jeune gendarme tapait sur un clavier d’ordinateur à la vitesse d’un escargot. — Je suis Antoine D., dit-il d’une voix rauque. Vous m’avez appelé cette nuit. Pour ma femme. Claire.
Le gendarme leva la tête, vit l’état de l’homme en face de lui — costume de luxe froissé, yeux cernés de rouge, barbe de vingt-quatre heures — et son expression changea. Il se leva immédiatement. — Ah, Monsieur D. Oui. Le lieutenant vous attend. Suivez-moi.
Il fut conduit dans un petit bureau. Le lieutenant, un homme d’une cinquantaine d’années aux traits burinés par le soleil, se leva pour lui serrer la main. Une poignée de main ferme, sans chaleur excessive. — Asseyez-vous, Monsieur. Vous avez fait vite. — Où est-elle ? demanda Antoine sans s’asseoir. Vous m’avez parlé d’un sac. D’une canne. — Asseyez-vous, insista le lieutenant avec autorité.
Antoine s’exécuta, tombant lourdement sur la chaise en bois. Le lieutenant posa sur le bureau un sac en plastique transparent scellé. À l’intérieur, le sac à main de Claire. Son sac en cuir souple, couleur cognac. Antoine le reconnut immédiatement. Il le lui avait offert il y a trois ans pour Noël. À côté, posée contre le mur, la canne blanche. Pliée. Inerte.
— Nous avons trouvé ces effets hier soir, vers 20 heures, sur le sentier des Bories, expliqua le lieutenant. C’est un sentier qui longe la falaise, à l’écart du village. Un promeneur a vu le sac posé sur un muret de pierre sèche. La canne était à terre, juste à côté. — Et… et elle ? Antoine osait à peine poser la question. L’image de la falaise, du vide, tournait en boucle dans son esprit torturé.
Le lieutenant croisa les mains. — Nous avons battu le terrain toute la nuit avec des chiens et un drone thermique, malgré le vent. Nous n’avons trouvé aucun corps. Aucune trace de chute, ni sur la végétation en contrebas, ni sur la roche. Antoine lâcha un souffle tremblant. Elle n’était pas morte. Pas là, en tout cas. — Alors où est-elle ? Pourquoi laisser ses affaires ? — C’est la question, Monsieur. Le sac contient son portefeuille, ses papiers, sa carte bleue. Mais pas son téléphone. Et pas d’argent liquide, s’il y en avait. — Elle n’avait pas son téléphone, dit Antoine. Elle l’a laissé à Paris. — Ah. C’est gênant. Cela complique la localisation.
Le lieutenant marqua une pause, observant Antoine avec acuité. — Monsieur D., je dois vous poser une question difficile. Votre femme… avait-elle des tendances suicidaires ? Était-elle dépressive ? Antoine ferma les yeux. Dépressive ? Non. Terrifiée ? Oui. — Elle… elle a appris récemment qu’elle allait perdre la vue. Une maladie dégénérative. Elle ne me l’avait pas dit. Je l’ai appris hier. Elle est partie sous le choc. — Je vois. Cela explique la canne. Mais pourquoi l’abandonner ? — Je ne sais pas, murmura Antoine. Je ne sais plus rien.
Le lieutenant se gratta le menton. — Écoutez. Il y a deux hypothèses. Soit elle a fait une mauvaise rencontre, mais les environs sont calmes en cette saison. Soit c’est une disparition volontaire. Une mise en scène, ou un geste de désespoir interrompu. Si elle n’a pas sauté, elle a dû marcher. Mais sans canne, et si sa vue est basse… elle n’a pas pu aller loin dans la garrigue. Les chiens ont perdu sa trace sur la route goudronnée qui remonte vers le village. Elle a peut-être été prise en stop.
Antoine se leva. L’énergie du désespoir revenait. — Je dois chercher. Je dois fouiller chaque maison, chaque hôtel. — Nous le faisons déjà, Monsieur. Nous interrogeons les hébergements. Mais nous n’avons pas le droit de fouiller les domiciles privés sans mandat. Et pour l’instant, rien n’indique un crime. C’est une adulte, libre de ses mouvements. — Libre ? Elle est presque aveugle ! Elle est en danger ! — Calmez-vous. Nous faisons notre travail. Rentrez vous reposer à l’hôtel. Si nous avons du nouveau, nous vous appelons. Prenez le sac.
Antoine prit le sac en plastique. Il le serra contre lui. Il refusa de prendre la canne. Il ne voulait pas la toucher. C’était l’objet de sa honte, la preuve matérielle de l’infirmité qu’il avait ignorée. — Gardez la canne, dit-il sèchement. Pour l’enquête.
Il sortit de la gendarmerie. Le soleil était maintenant levé, haut et fort. La lumière de Provence n’était pas douce comme dans les peintures. Elle était chirurgicale. Elle découpait les ombres au scalpel. Les pierres blanches des maisons renvoyaient un éblouissement douloureux. Antoine mit ses lunettes de soleil. Ironie. Il se protégeait de la lumière alors que Claire la cherchait désespérément avant qu’elle ne s’éteigne.
Il ne pouvait pas se reposer. L’idée même de dormir lui donnait la nausée. Il remonta dans sa voiture et conduisit jusqu’au centre du village. Il devait y avoir une logique. Claire était une femme de méthode, même dans la douleur. Si elle était venue ici, c’était pour une raison précise. Il se gara sur la place du Château. Le vent balayait la place, faisant voler la poussière. Les cafés commençaient à ouvrir. Les terrasses se mettaient en place, les chaises en fer raclant le sol.
Antoine entra dans le premier café, “Le Cercle Républicain”. C’était là qu’ils prenaient leur petit-déjeuner il y a douze ans. Elle aimait leurs croissants aux amandes. Il s’approcha du comptoir. Le patron essuyait des verres. Antoine sortit son téléphone. Il n’avait pas de photo récente d’elle seule. Il dut zoomer sur une photo de couple prise lors d’un gala il y a six mois. Elle portait une robe de soirée, elle souriait poliment. Elle avait l’air d’une étrangère dans ce décor rustique. — Excusez-moi. Avez-vous vu cette femme ? Hier ? Ou avant-hier ? Le patron plissa les yeux, regarda l’écran. — Une belle femme. Non. Ça ne me dit rien. Il y a encore pas mal de touristes, vous savez. — Elle a peut-être des lunettes noires. Elle marche… hésitante. Comme si elle cherchait son chemin. — Des hésitants, j’en vois plein, surtout après l’apéro. Désolé, Monsieur.
Antoine fit tous les cafés de la place. Rien. Il alla à l’hôtel “La Bastide de Gordes”, le palace qui dominait la vallée. C’était le genre d’endroit où le Antoine d’aujourd’hui descendrait. Luxe, calme et volupté. À la réception, le personnel feutré fut poli mais ferme. Confidentialité des clients. Antoine s’emporta. — C’est ma femme ! Elle est malade ! Le concierge, imperturbable, vérifia discrètement. — Monsieur, nous n’avons personne au nom de Claire D. Ni aucune femme seule correspondant à votre description arrivée ces dernières 48 heures.
Il ressortit, frustré. Bien sûr. Elle n’irait pas à la Bastide. C’était trop “lui”. Trop ostentatoire. Claire aimait l’authenticité, les vieilles pierres qui racontent une histoire, pas celles qui sont polies pour les touristes américains. Il devait réfléchir comme elle. Pas comme l’architecte star, mais comme la restauratrice d’art.
Il marcha dans les ruelles caladées, ces ruelles pavées de pierres verticales, casse-gueule pour qui ne regarde pas ses pieds. Il imaginait Claire ici. Chaque pas devait être un calvaire pour elle si sa vision périphérique était atteinte. Les contrastes forts entre l’ombre et la lumière devaient la désorienter. Pourquoi était-elle venue ici si c’était pour souffrir ?
Il arriva devant une petite église romane. Il entra. L’intérieur était sombre, frais. Ça sentait l’encens et le salpêtre. Il s’assit sur un banc. Le silence de l’église apaisa un instant le tumulte de son crâne. Il ouvrit le sac de Claire. Il avait besoin de comprendre. À l’intérieur : Son portefeuille. Ses cartes de crédit étaient là. Elle n’avait rien dépensé depuis son billet de train Paris-Avignon. Un paquet de mouchoirs. Un étui à lunettes. À l’intérieur, des lunettes de soleil très couvrantes, de marque médicale. Filtres spéciaux. Et un petit carnet de croquis. Un autre. Plus petit que celui trouvé à Paris.
Il l’ouvrit. Les pages étaient remplies de dessins. Mais ce n’étaient pas des dessins d’architecture ou de paysages détaillés comme elle savait si bien le faire. C’étaient des formes floues. Des masses d’ombre et de lumière. Des impressions. C’était terrifiant. On voyait le monde tel qu’elle le voyait maintenant. Un monde qui se dissolvait.
Sur une page, elle avait écrit : “Le vent. Le vent me guide. Je ferme les yeux et j’écoute le vent taper contre les murs. Si le vent vient de gauche, c’est le vide. Si le vent se tait, c’est la rue du Four.”
Antoine releva la tête. La rue du Four. C’était une toute petite rue, un passage voûté presque invisible, loin des circuits touristiques principaux. Il se souvenait vaguement qu’il y avait là un vieux lavoir et quelques maisons d’hôtes très anciennes.
Il sortit de l’église en courant. Il chercha la rue du Four. Il se perdit deux fois dans le dédale. Le village était un labyrinthe. Enfin, il trouva le passage. C’était sombre, étroit. Le vent s’y engouffrait en sifflant. Il avança. Il y avait une petite porte en bois bleu délavé, avec une enseigne en fer forgé : “Le Temps Suspendu – Chambres d’Hôtes”.
Il frappa. Une vieille dame ouvrit. Elle était petite, ridée comme une pomme de reinette, vêtue de noir. Elle avait des yeux vifs, intelligents. — Oui ? — Bonjour, Madame. Je cherche ma femme. Claire. Elle… elle a dû passer par ici. La vieille dame le dévisagea sans rien dire pendant un long moment. Elle semblait le jauger, peser son âme. — Vous êtes le mari ? demanda-t-elle enfin. Le cœur d’Antoine fit un bond. — Oui ! Oui, je suis Antoine. Elle est là ? — Non. Elle n’est plus là.
Antoine sentit ses genoux flancher. Il s’appuya contre le mur de pierre. — Où est-elle allée ? Dites-moi, je vous en supplie. — Entrez, dit la vieille dame. Le Mistral va vous donner la migraine.
Il entra dans une petite pièce basse de plafond, encombrée de meubles provençaux, qui sentait la cire et la lavande séchée. — Elle est arrivée hier après-midi, raconta la vieille dame en lui servant un verre d’eau. Elle était épuisée. Elle voyait très mal, ça se sentait. Elle tâtonnait. Je lui ai donné la chambre “Luberon”, celle avec la vue. Elle soupira. — Elle est restée assise devant la fenêtre pendant deux heures. Elle ne bougeait pas. Elle pleurait sans bruit. Et puis, vers dix-neuf heures, elle est descendue. Elle m’a dit : “C’est trop beau. Je ne peux pas supporter que ce soit la dernière fois.” Elle m’a payé en liquide, elle a laissé un pourboire trop gros, et elle est partie.
— Elle a laissé sa canne et son sac sur le chemin, dit Antoine d’une voix étranglée. La police a cru qu’elle avait sauté. La vieille dame hocha la tête, pas surprise. — Elle ne voulait pas sauter. Elle voulait se délester. Elle m’a dit une phrase curieuse avant de partir. Elle m’a dit : “Je dois apprendre à marcher sans béquille avant que la nuit ne tombe totalement. Je dois savoir si je suis capable de traverser le noir toute seule.” C’était un test. Une épreuve initiatique cruelle qu’elle s’imposait. — Elle est partie à pied ? demanda Antoine. — Oui. Mais elle n’a pas pu aller bien loin. Le vent se levait. J’ai essayé de la retenir, mais elle avait cet air… têtu. L’air des gens qui ont une mission.
— Une mission… répéta Antoine. Il regarda la vieille dame. — Avez-vous une idée d’où elle aurait pu aller ? Un endroit dont elle aurait parlé ? La vieille dame réfléchit. — Elle m’a demandé s’il y avait encore des champs de lavande en fleurs. Je lui ai dit que non, c’est octobre, la récolte est finie depuis longtemps. Tout est coupé. C’est gris et terreux. Elle a eu l’air déçue. Elle a dit : “Je voulais juste sentir l’odeur. L’odeur de la première fois.” — L’Abbaye de Sénanque, murmura Antoine.
C’était une évidence. L’Abbaye de Sénanque. Ce monastère cistercien niché au fond d’un vallon, entouré de champs de lavande. C’était l’image de carte postale de la Provence. Mais pour eux, c’était plus que ça. Lors de leur premier voyage, ils avaient pique-niqué là-bas. Ils s’étaient promis de revenir pour leurs dix ans. Antoine avait oublié cette promesse, noyée sous des tonnes de béton et de contrats. Claire, elle, s’en souvenait.
— C’est à quatre kilomètres d’ici, dit la vieille dame. En bas dans la vallée. La route est étroite. À pied, c’est dangereux avec ce vent. Antoine se leva brusquement. — Merci, Madame. Merci. — Jeune homme, l’interpella la vieille dame alors qu’il ouvrait la porte. Il se retourna. — Ne courez pas. Elle ne cherche pas à être rattrapée. Elle cherche à être trouvée. Ce n’est pas la même chose.
La phrase résonna en lui comme un gong. Ne pas rattraper. Trouver. Rattraper, c’est une action de prédateur ou de propriétaire. Trouver, c’est une action d’explorateur, d’humble chercheur. Antoine hocha la tête et sortit.
Il reprit la voiture. La route qui descendait vers l’Abbaye de Sénanque était une gorge étroite, sinueuse. Le paysage devint plus sauvage, plus austère. La roche grise, les chênes verts rabougris. Il roulait lentement cette fois. Il scrutait les bas-côtés. Chaque buisson, chaque ombre ressemblait à une silhouette humaine.
Il arriva devant l’Abbaye. Le silence y était absolu, religieux, à peine troublé par le vent qui semblait s’apaiser au fond de ce vallon protégé. L’édifice de pierre grise, pur, géométrique, se dressait au milieu des champs de lavande rasés. C’était d’une tristesse infinie. Des rangées de petits buissons gris, alignés comme des tombes. Pas de fleurs violettes. Pas de parfum enivrant. Juste l’odeur de la terre et de la paille sèche.
Le parking était désert. L’Abbaye était fermée aux visites à cette heure matinale. Antoine sortit de la voiture. Il faisait froid au fond du vallon. Il marcha vers les champs. — Claire ! appela-t-il. Sa voix sembla minuscule face à l’austérité des lieux. Il marcha dans les allées de terre, entre les rangs de lavande morte. Ses chaussures de ville se couvraient de poussière. Il arriva près d’un vieux chêne, à l’orée du champ. Il y avait quelque chose au sol. Une écharpe. Une écharpe en soie verte. Celle qu’elle portait sur la photo du gala. Celle qu’elle portait le soir de leur anniversaire, pensa-t-il avec un flash de mémoire, bien qu’il ne l’ait pas vue partir. Il la ramassa. Elle était humide de rosée. Elle sentait son parfum. L’Heure Bleue de Guerlain. Une odeur poudrée, mélancolique.
Elle était venue ici. Elle avait vu les champs morts. Elle avait vu que la promesse était, elle aussi, fanée. Mais où était-elle maintenant ? Elle ne pouvait pas dormir dehors. Il faisait 5 degrés cette nuit.
Antoine regarda autour de lui. Au-delà de l’Abbaye, un sentier de grande randonnée partait dans la forêt, remontant vers le col. Il ne pouvait pas la suivre au hasard. Il allait se perdre. Et si elle était blessée ? L’angoisse revint, plus forte, plus viscérale.
Il s’assit sur une pierre, l’écharpe serrée dans ses poings. Il réalisa qu’il avait faim, qu’il avait soif, qu’il était sale. L’architecte impeccable n’était plus qu’un homme en vrac au milieu d’un champ désolé. C’est alors qu’il remarqua un détail sur l’écharpe. Il y avait une tache. Pas de la boue. De la peinture. Une petite trace de peinture ocre jaune. Fraîche. Ou du moins, pas complètement sèche. Claire ne peignait plus depuis des mois, disait son journal, car elle ne voyait plus assez bien. Elle dessinait au fusain. Pourquoi de la peinture ?
Il réfléchit fébrilement. Ocre. Le Roussillon ? Le village des ocres, à quelques kilomètres ? Non, c’était trop loin à pied. Mais il y avait un endroit, près d’ici, où l’on travaillait l’ocre. Un vieil atelier de pigments que Claire adorait visiter pour ses restaurations. L’Atelier des Terres. Il se souvenait qu’elle en parlait avec des étoiles dans les yeux. Elle disait que c’était un endroit magique où la couleur naissait de la terre. C’était sur la route de Murs, pas très loin.
Il se releva. C’était une piste ténue, ridicule même. Mais c’était tout ce qu’il avait. Il remonta en voiture. Il se sentait comme un détective qui enquête sur sa propre vie, découvrant des indices qu’il avait eus sous les yeux pendant dix ans sans jamais les regarder.
Il roula vers Murs. Quelques kilomètres plus loin, il vit le panneau : “Conservatoire des Ocres – Atelier Fermé”. Il s’arrêta quand même. Le bâtiment était une vieille usine en briques rouges, à moitié en ruine, entourée de végétation. Il descendit. Il fit le tour. Tout semblait abandonné. Mais derrière le bâtiment principal, il y avait un petit hangar dont la porte était entrebâillée. Antoine s’approcha doucement. Il entendit un bruit. Un bruit rythmique, répétitif. Scritch. Scritch. Scritch. Le bruit d’un pinceau brosse frottant sur une toile rugueuse.
Il poussa la porte. La lumière entrait par une verrière sale, zébrant l’espace de rayons poussiéreux. Ça sentait la térébenthine et la terre battue. Au fond de la pièce, une silhouette. C’était elle.
Claire.
Elle était debout devant un grand chevalet. Elle portait son trench beige, taché de boue au bas. Ses cheveux étaient défaits, emmêlés. Elle peignait. Mais elle ne peignait pas comme avant. Elle n’avait pas sa palette délicate, ses pinceaux fins. Elle peignait avec ses mains, et avec une grosse brosse de chantier. Elle étalait de l’ocre rouge, furieusement, sur une grande toile qui n’était qu’un chaos de couleurs violentes. Elle peignait comme une aveugle. Elle ne regardait pas la toile. Son visage était tourné vers la lumière de la verrière, ses yeux grands ouverts mais fixes, perdus dans le vague. Elle “sentait” la peinture plus qu’elle ne la voyait.
Antoine resta figé sur le seuil. Il avait envie de crier son nom, de courir vers elle, de la serrer dans ses bras. Mais il ne bougea pas. Il était terrifié. La femme qui était là n’était pas la Claire douce et effacée qu’il connaissait. C’était une force de la nature, une femme blessée qui hurlait en silence à travers la couleur. Il eut l’impression d’être un voyeur, un intrus profanant un moment sacré.
Soudain, Claire s’arrêta. Son pinceau resta en suspens. Elle tourna lentement la tête vers la porte. Pas exactement vers lui, mais vers la direction de son souffle. Ses sens étaient en alerte. — Qui est là ? demanda-t-elle.
Sa voix était calme, mais tranchante. Antoine ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il avait perdu sa voix d’orateur. Il n’était plus qu’un coupable face à son juge. Il fit un pas. Le gravier crissa sous sa chaussure. Claire se raidit. Elle plissa les yeux, essayant de percer le brouillard qui l’entourait. — Antoine ? murmura-t-elle.
Ce n’était pas une question pleine d’espoir. C’était une constatation teintée d’une immense fatigue. — C’est l’odeur, dit-elle. Tu sens le renfermé de la voiture et ce parfum coûteux que tu mets pour les réunions importantes. Même ici, tu sens Paris.
Antoine s’effondra intérieurement. — Claire… Il avança vers la lumière. — N’approche pas, dit-elle en levant sa main couverte de peinture rouge, comme pour dresser une barrière de sang entre eux. — Claire, je t’en prie. Je t’ai cherchée partout. La police… j’ai cru que tu étais morte. — Je suis morte, Antoine. La Claire que tu connais est morte hier soir, quand j’ai lu ton message sur l’iPad. Celle qui est ici… tu ne la connais pas. Et tu ne veux pas la connaître.
Elle se retourna vers sa toile. — Va-t’en. Retourne à tes gratte-ciels et à tes roses rouges. Laisse-moi finir. — Finir quoi ? — Finir de voir. Il me reste peut-être quelques jours, quelques semaines de lumière. Je ne veux pas les gâcher à regarder ton visage menteur. Je veux regarder l’ocre. Je veux regarder le soleil. Tu me bouches la vue, Antoine. Tu es une tache noire dans mon champ de vision.
Les mots étaient d’une violence inouïe, d’autant plus qu’ils étaient prononcés avec une voix douce. Antoine sentit les larmes lui monter aux yeux. — Je sais, dit-il. Je sais que je suis une ordure. Je sais pour les yeux. Le médecin m’a dit. J’ai lu ton carnet. Je sais tout, Claire.
Claire se figea. Ses épaules s’affaissèrent légèrement. — Tu sais, répéta-t-elle. Alors c’est encore pire. Tu es venu par pitié. Le grand architecte vient sauver sa pauvre femme infirme pour se donner bonne conscience. C’est ça ? — Non ! hurla presque Antoine. Non ! Je suis venu parce que… parce que je suis perdu sans toi. Parce que je t’aime, maladroitement, salement peut-être, mais je t’aime.
Claire eut un petit rire triste. — Tu ne m’aimes pas, Antoine. Tu aimes l’idée que tu as de moi. Tu aimes le confort que je t’apporte. Mais regarde-moi. Regarde-moi vraiment ! Elle se tourna vers lui, exposant son visage cerné, ses yeux vitreux qui ne fixaient rien, ses mains sales. — Je suis cassée. Je suis en train de devenir un poids mort. Tu ne supporteras pas ça. Tu es un homme d’esthétique, de perfection. La laideur de la maladie va te répugner. Pars maintenant, pendant que tu as encore une image “propre” de moi.
Antoine s’avança, ignorant son interdiction. Il arriva à sa hauteur. Il ne la toucha pas. Il se mit à genoux, là, dans la poussière de l’atelier, ruinant son pantalon à mille euros. Il était à sa hauteur, ou plutôt, en dessous d’elle. — Je ne partirai pas, dit-il fermement. Je m’en fous de l’esthétique. Je m’en fous de la perfection. Je resterai assis là, dans la poussière, jusqu’à ce que tu acceptes que je sois là. Je ne veux pas te sauver, Claire. Je veux juste être tes yeux quand les tiens seront fatigués. Juste ça. Laisse-moi être un outil. Utilise-moi comme tu utilises ce pinceau.
Claire resta silencieuse. Le vent sifflait à travers les tuiles cassées du toit. Elle respirait fort. Elle semblait lutter contre elle-même. Puis, lentement, très lentement, sa main couverte de peinture rouge descendit. Elle ne toucha pas Antoine. Elle laissa juste tomber le pinceau. Il tomba au sol avec un bruit mat.
— Tu ne tiendras pas deux jours, dit-elle d’une voix brisée. C’est l’enfer, Antoine. C’est le noir qui arrive. Tu as peur du noir. Tu dors avec la lumière du couloir allumée quand je ne suis pas là. — J’apprendrai, dit-il. On apprendra ensemble.
Elle ne dit pas oui. Elle ne dit pas non. Elle se détourna simplement et regarda à nouveau sa toile chaotique. — J’ai froid, dit-elle soudain, comme une petite fille. Antoine se leva immédiatement. Il retira sa veste de costume et la posa délicatement sur les épaules de sa femme. Elle ne le repoussa pas. Elle frissonna au contact de la chaleur du tissu qui portait encore son odeur.
— Emmène-moi, dit-elle. Mais pas à l’hôtel. Je ne veux pas de gens. Trouve une maison. Une maison isolée. Je veux voir le coucher de soleil ce soir. C’est peut-être le dernier que je verrai bien. — Je vais trouver, promit Antoine.
Il ne l’avait pas reconquise. Loin de là. Il avait juste obtenu un sursis. Une période d’essai. Il aida Claire à marcher jusqu’à la voiture. Elle s’appuya à peine sur son bras, rigide, distante. Le chemin du retour vers la voiture fut le plus long de la vie d’Antoine. Il tenait dans ses bras une femme de verre, et il marchait sur un champ de mines.
Il avait retrouvé Claire. Mais il savait, au fond de lui, que le plus dur ne faisait que commencer. La colère n’était pas éteinte. Elle était juste en pause, tapie dans l’ombre, attendant le moment de frapper. Et la nuit, l’inexorable nuit, continuait d’avancer.
ACTE 2 – PARTIE 2 : La Leçon de Ténèbres
La maison qu’Antoine avait trouvée n’était pas une villa de luxe. C’était une ancienne bergerie restaurée, perdue au bout d’un chemin de terre chaotique, sur le plateau des Monts de Vaucluse. Elle s’appelait “La Veilleuse”. Un nom prédestiné. C’était un cube de pierres sèches, austère, posé au milieu de la garrigue, entouré de chênes verts et de romarins sauvages. Il n’y avait pas de piscine, pas de portail électrique, pas de voisins. Juste le vent, le ciel immense, et le silence.
Ils y arrivèrent en fin d’après-midi. La lumière déclinait déjà, cette lumière dorée et rasante de l’automne provençal qui étire les ombres démesurément. Pour Antoine, c’était l’heure magique des photographes. Pour Claire, c’était l’heure du danger. Le moment où les contrastes s’accentuent, où les trous d’ombre deviennent des gouffres insondables.
Antoine gara la voiture sur les graviers. Il coupa le moteur. Le silence tomba sur eux comme une chape de plomb. Claire ne bougea pas tout de suite. Elle gardait ses lunettes noires, ses mains crispées sur son sac à main, comme une passagère qui refuse de descendre au terminus. — C’est ici, dit Antoine doucement. — Il y a des marches ? demanda-t-elle sans tourner la tête. — Trois marches pour entrer. En pierre brute. Irrégulières. Je vais t’aider.
Il sortit, fit le tour de la voiture, ouvrit sa portière. Il lui tendit la main. Elle hésita une fraction de seconde avant de la prendre. Sa main était froide, sèche. Ce n’était pas la main d’une épouse qui cherche de la tendresse, c’était la main d’une naufragée qui attrape une corde. Il la guida vers l’entrée. — Attention, première marche… là. Deuxième… voilà.
Ils entrèrent. L’intérieur était frais, sentant la cire et le feu de bois éteint. Les murs étaient chaulés de blanc, le sol couvert de tomettes rouges, usées par des siècles de pas. Claire retira ses lunettes. Elle cligna des yeux, essayant d’apprivoiser la pénombre de la pièce. — Décris-moi, ordonna-t-elle. Elle ne demandait pas “est-ce que c’est joli ?”. Elle voulait la topographie. Elle voulait savoir où étaient les obstacles. Antoine, par réflexe professionnel, commença une description spatiale. — C’est un salon d’environ quarante mètres carrés. Plafond à la française, poutres apparentes. Il y a une cheminée sur le mur de gauche. En face, deux fenêtres orientées sud-ouest. Au sol, des tomettes. Il y a un grand tapis kilim au centre… attention, les bords rebiquent un peu. — Les meubles ? coupa-t-elle. — Un canapé en lin blanc à droite. Une table basse en bois massif, carrée, angles vifs. Fais attention à tes tibias. Une table à manger ronde au fond.
Claire hocha la tête. Elle avançait à pas comptés, les mains tendues devant elle, touchant les murs, mémorisant les distances. Elle cartographiait son territoire de survie. Antoine la regardait faire, le cœur serré. Il avait envie de dire : “Assieds-toi, je m’occupe de tout.” Mais il avait compris, dans l’atelier, qu’elle ne voulait pas être prise en charge. Elle voulait maîtriser ce qui pouvait encore l’être.
— Où est la chambre ? demanda-t-elle. — Il y en a deux. Une au rez-de-chaussée, une en mezzanine. — Je prends celle du bas. Je ne veux pas d’escaliers la nuit. Toi, tu prends celle du haut. La sentence tomba, nette. Pas de lit conjugal. Pas de réconciliation sous la couette. La ségrégation spatiale était actée. — D’accord, dit Antoine. Je monte tes affaires.
Il porta la petite valise dans la chambre du bas. C’était une pièce monacale, avec un lit en fer forgé et une petite fenêtre donnant sur un champ d’oliviers. Il posa la valise sur le lit. Quand il revint au salon, Claire était debout devant la fenêtre, regardant le soleil couchant. — C’est flou, murmura-t-elle. Antoine s’arrêta. — Comment ça ? — Le soleil. Avant, je voyais le disque net, parfait. Maintenant… c’est comme une tache d’aquarelle qui a bavé sur du papier mouillé. Ça diffuse. Ça bave partout. C’est beau, d’une certaine façon. Mais ce n’est pas le soleil. C’est le souvenir du soleil.
Elle se tourna vers lui. Ses yeux noisette semblaient chercher son visage sans le trouver vraiment. — Tu sais ce qui me fait le plus peur, Antoine ? Ce n’est pas de ne plus voir les paysages. Je les connais. Je peux les imaginer. Elle fit une pause. — C’est d’oublier les visages. Les visages s’effacent vite. Je ne me souviens déjà plus très bien du visage de ma mère. Et le tien… j’ai peur que le tien ne devienne qu’une voix dans le noir. Une voix qui ment.
Antoine encaissa le coup sans broncher. Il méritait chaque égratignure. — Je suis là, Claire. Tu peux… tu peux me toucher si tu veux. Pour vérifier. Elle eut un petit sourire amer. — Pas ce soir. Je suis trop fatiguée. Et j’ai faim.
Le dîner fut une épreuve. Une torture silencieuse. Antoine avait trouvé des provisions dans le village : du pain, du fromage, du jambon cru, des figues. Un repas simple, sans cuisson. Ils s’assirent à la table ronde. Antoine alluma une bougie, puis se ravisa et alluma le grand plafonnier. Elle avait besoin de lumière, le plus possible. Il servit de l’eau. Il posa le verre devant elle. — Le verre est à midi, devant ton assiette, indiqua-t-il, se souvenant d’un article lu sur internet dans la voiture. Claire tâtonna. Elle trouva le verre. Elle but. Elle essayait de couper une figue. Le couteau glissa. Un morceau de fruit roula sur la nappe. Antoine eut un mouvement réflexe pour le ramasser. — Laisse ! claqua la voix de Claire. Il se figea, la main en l’air. — Je peux le faire, dit-elle, les mâchoires serrées. Si je ne peux pas manger une figue proprement, à quoi je sers ?
Elle ramassa le morceau avec ses doigts, le remit dans l’assiette. Elle mangea avec une concentration extrême, comme si chaque bouchée était un défi technique. Antoine la regardait. Il voyait les ridules de fatigue autour de ses yeux, le léger tremblement de ses mains. Il voyait la femme qu’il avait épousée, cette femme élégante qui savait tenir une conversation mondaine tout en dégustant un homard, réduite à lutter contre un fruit. Il se sentit inutile. Pire, il se sentit coupable d’être voyant. Il voyait la miette de pain sur sa lèvre qu’elle ne sentait pas. Il voyait la tache de jus sur son poignet. Devait-il le lui dire ? L’humilier en soulignant sa maladresse ? Ou se taire et la laisser dans l’ignorance, ce qui était une autre forme de trahison ? Il choisit de se taire. Et il détesta ce silence.
— Parle-moi, dit-elle soudain. Antoine sursauta. — De quoi ? — De n’importe quoi. Le silence est trop grand ici. Quand je ne vois pas, le silence devient… épais. Il m’oppresse. J’ai besoin de repères sonores. Dis-moi ce que tu vois. — Je vois… je vois la cheminée. Les pierres sont ocres. Il y a une vieille horloge comtoise dans le coin, mais elle ne marche pas. — Non, Antoine. Pas comme un agent immobilier. Raconte-moi la vie. Dis-moi ce qu’il y a dehors. Antoine tourna la tête vers la fenêtre noire. — Il fait nuit, Claire. — Je sais qu’il fait nuit ! Mais qu’est-ce qu’il y a dans la nuit ?
Il se leva, alla ouvrir la fenêtre. L’air froid entra, portant l’odeur du thym et de la terre humide. — Il y a la lune, commença-t-il, faisant un effort pour trouver les mots justes, des mots de peintre et non d’ingénieur. Elle est gibbeuse, pas tout à fait pleine. Elle éclaire le sommet des oliviers. Les feuilles brillent comme de l’argent liquide. Le reste est noir, d’un noir d’encre. On distingue la silhouette de la montagne au fond, comme une épaule géante qui dort. Il s’arrêta. — Continue, chuchota Claire. Ta voix… ta voix me dessine le monde.
Alors il continua. Il décrivit le vol d’une chauve-souris qu’il devinait à peine. Il décrivit le mouvement des herbes sous le vent. Il décrivit les étoiles, plus nombreuses qu’à Paris, piquant le ciel comme des têtes d’épingles sur du velours. Pendant dix minutes, il fut ses yeux. Et pendant dix minutes, la tension entre eux se relâcha, remplacée par une connexion fragile, tissée de mots et d’images partagées. C’était la première fois depuis des années qu’ils communiquaient vraiment. Sans écrans, sans enjeux sociaux. Juste une voix et une oreille.
Quand il eut fini, Claire soupira. — Merci. C’était… visible. Elle se leva. — Je vais me coucher. Ne m’aide pas. Je compte mes pas. Dix pas jusqu’à la porte. Elle avança, comptant à voix basse. Elle heurta légèrement le chambranle de la porte de l’épaule, mais se rétablit sans rien dire et entra dans sa chambre. Antoine l’entendit fermer la porte. Puis le bruit du verrou qui tourne. Un petit clic sec. Elle s’enfermait. Contre lui.
Antoine resta seul dans le salon. Il débarrassa la table. Il lava les assiettes à la main, l’eau chaude brûlant ses doigts, comme pour se punir. Il monta dans la mezzanine. Il se coucha tout habillé sur le lit. Il ne dormit pas. Il écoutait les bruits de la vieille maison. Le bois qui craque. Le vent qui siffle. Et en bas, parfois, le bruit d’un pas, ou un soupir. Il réalisa qu’il était gardien de phare pour une femme qui ne voyait plus la mer.
Le lendemain matin, la réalité frappa encore plus fort. Antoine voulut travailler. C’était un réflexe. Il sortit son ordinateur portable, chercha du réseau. Il y avait une barre de 4G, intermittente. Il commença à répondre à des mails urgents du cabinet. Le projet de Lyon, les contrats, les félicitations hypocrites. Il était absorbé par son écran quand Claire entra dans le salon. Elle portait un vieux pull en cachemire trop grand et un pantalon de jogging. Elle avait les cheveux en bataille. Elle cherchait la cuisine. — Le café ? demanda-t-elle.
Antoine leva les yeux de son écran. — J’arrive, je finis juste un mail pour… Il s’interrompit. La phrase était obscène ici. Claire s’arrêta, tourna la tête vers lui. — Tu travailles ? Sa voix était neutre, mais chargée de mépris. — Juste… juste les urgences. — Antoine. On est dans une bergerie au milieu de nulle part. Je suis aveugle. Notre mariage est mort et son cadavre est encore chaud. Et toi, tu valides des plans de béton ? Elle eut un rire sec. — Tu es incorrigible. Tu es vide, mon pauvre Antoine. Tu ne sais exister qu’à travers ce que tu produis. Tu ne sais pas être.
Elle tâtonna jusqu’à la cafetière qu’il avait préparée. Antoine referma brutalement son ordinateur. Le claquement résonna comme un coup de feu. — Tu as raison, dit-il. Excuse-moi. Il se leva, prit l’ordinateur et le fourra au fond de sa valise. — C’est fini. Je suis là. À 100%.
La journée s’étira, longue, lente, rythmée par les besoins basiques. Manger. Boire. Aller aux toilettes. Se déplacer. Antoine découvrait la patience. Lui qui détestait attendre, qui klaxonnait au feu vert, devait maintenant attendre que Claire trouve sa fourchette, attendre qu’elle lace ses chaussures, attendre qu’elle finisse sa phrase. Il apprit à anticiper. Ne pas laisser trainer de chaussures. Repousser les chaises sous la table. Fermer les portes de placard. C’était une danse logistique épuisante.
Vers quatorze heures, alors que le soleil tapait fort, Claire voulut sortir. — Je veux aller sous l’olivier, dit-elle. Celui qu’on voit de ma fenêtre. Je veux sentir l’écorce. — Je t’accompagne. — Non. Je veux y aller seule. C’est tout plat, tu m’as dit. C’est à vingt mètres. Je peux le faire. Antoine hésita. Le terrain était plat, oui, mais caillouteux. — Prends au moins un bâton. Ou ta canne. — Pas de canne ! Je déteste ce truc. Je vais marcher doucement. Reste sur la terrasse. Si je tombe, tu viendras. Mais ne me tiens pas.
Elle partit. Antoine resta sur le seuil, les muscles tendus, prêt à bondir. Il la regarda s’éloigner. Elle marchait étrangement, les pieds trainants pour “sentir” le sol, les bras légèrement écartés pour l’équilibre. Elle ressemblait à une funambule sur un fil invisible. Elle arriva à l’olivier. Elle toucha le tronc noueux. Elle sourit. Elle s’assit au pied de l’arbre, le dos contre l’écorce. Elle ferma les yeux et leva le visage vers le soleil.
C’était une image de paix. Mais la paix fut de courte durée. Antoine s’approcha doucement, s’asseyant dans l’herbe sèche à quelques mètres d’elle, respectant la distance de sécurité qu’elle imposait. Elle sentit sa présence. — Elle était comment ? demanda-t-elle brusquement. Antoine se figea. Il n’y avait pas besoin de préciser de qui elle parlait. — Claire, s’il te plaît… — Réponds-moi ! cria-t-elle soudain, faisant s’envoler deux geais des branches au-dessus. Je veux savoir. Puisque je ne peux plus voir, je veux comprendre. Qu’est-ce qu’elle avait que je n’ai plus ? Elle était plus jeune ? Plus belle ? Plus drôle ?
Antoine arracha une touffe d’herbe. — Elle était… facile, avoua-t-il misérablement. Elle ne posait pas de questions. Elle me regardait comme si j’étais un génie. Avec toi… j’avais l’impression d’être transparent. Tu étais toujours occupée, toujours fatiguée, toujours inquiète pour tes tableaux. — Alors tu as cherché un miroir, coupa Claire. Pas une femme. Un miroir. — Oui. C’est pathétique, je sais. — Et les fleurs ? Les roses Baccara ? Pourquoi ce détail, Antoine ? C’est ça qui m’a tuée. Le sexe, je peux presque comprendre. La vanité masculine, c’est banal. Mais voler notre symbole ? Pourquoi ?
Antoine chercha la réponse en lui-même. La vraie réponse. Pas l’excuse. — Parce que… parce que je voulais revivre le moment où je te les ai promises. Je voulais ressentir à nouveau l’intensité du début. Mais comme je ne pouvais pas revenir en arrière avec toi, parce qu’on était devenus ce vieux couple routinier, j’ai essayé de plaquer ce souvenir sur quelqu’un de neuf. J’ai cru que le décor ferait la pièce. J’ai cru qu’en offrant les mêmes fleurs, j’aurais la même émotion. Il baissa la tête. — C’était une contrefaçon. J’ai essayé de restaurer ma jeunesse avec du faux. Toi, tu restaures des chefs-d’œuvre avec patience. Moi, j’ai fait du stuc bon marché.
Claire resta silencieuse un long moment. Le vent jouait avec une mèche de ses cheveux. — C’est la chose la plus honnête que tu m’aies dite depuis cinq ans, dit-elle finalement. Elle soupira, un soupir qui venait du fond des poumons. — Je suis fatiguée. Je veux rentrer.
Elle voulut se relever. Mais ses jambes étaient engourdies. Et le soleil avait tourné. L’ombre de l’olivier couvrait le sol devant elle. Le contraste changea brutalement. Elle fit un pas, trébucha sur une racine saillante qu’elle n’avait pas vue dans l’ombre. — Ah ! Elle tomba lourdement en avant. Ses mains, par réflexe, se tendirent, mais elles atterrirent dans un buisson de romarin épineux et sur des pierres coupantes.
Antoine bondit. En une seconde, il fut sur elle. — Claire ! Il l’attrapa par les épaules pour la relever. Elle se débattit avec une violence inouïe. — Lâche-moi ! Ne me touche pas ! Elle était hystérique. Elle frappait son torse de ses poings fermés, tachés de terre et de sang. — Je suis tombée ! Je suis tombée comme une vieille ! Laisse-moi ! Je déteste ça ! Je déteste ce noir ! Je te déteste de me voir comme ça !
Elle hurlait sa rage, sa frustration, l’humiliation suprême de ne plus maîtriser son corps. Antoine ne la lâcha pas. Il encaissa les coups. Il la serra contre lui, emprisonnant ses bras pour qu’elle ne se blesse pas davantage. — Je te tiens, Claire. Je te tiens. Ça va aller. — Ça ne va pas aller ! Rien ne va aller ! Je vais devenir un légume et tu vas me torcher et tu vas me détester ! — Jamais. Tais-toi. Jamais.
Elle finit par s’effondrer contre lui, à bout de force, sanglotant. Des pleurs convulsifs, laids, qui secouaient tout son corps. Ils restèrent là, au sol, dans la poussière, emmêlés l’un dans l’autre. Antoine sentait l’odeur de la terre, du romarin écrasé, et la sueur de sa femme. Il vit du sang sur ses mains à elle. Les paumes étaient écorchées. Ses genoux aussi, à travers le jogging déchiré.
— Tu saignes, dit-il doucement quand elle se calma un peu. On doit rentrer pour nettoyer ça. Elle ne protesta plus. Elle était vidée. Elle était une poupée de chiffon. Il la souleva. Elle était légère, terriblement légère. Avait-elle maigri ces derniers mois sans qu’il s’en aperçoive ? Il la porta jusqu’à la maison, comme une mariée franchissant le seuil, mais une mariée brisée au retour d’une guerre.
Dans la salle de bain, la lumière était crue. Antoine posa Claire sur le tabouret en bois. Elle gardait la tête basse, les cheveux cachant son visage. — Je vais faire couler un bain, dit-il. Tu es pleine de terre. Elle hocha la tête.
Il fit couler l’eau chaude. Il n’y avait pas de sels de bain, juste du savon de Marseille. Quand la baignoire fut pleine, il se tourna vers elle. — Tu peux te déshabiller ? Elle essaya de lever les bras pour enlever son pull, mais grimaça. Ses mains écorchées lui faisaient mal. Et elle tremblait trop. — Je… je n’y arrive pas, murmura-t-elle, vaincue.
Antoine s’approcha. — Permets-moi. Il releva doucement le pull. Elle leva les bras docilement. Il l’enleva. Elle portait un soutien-gorge en dentelle beige, simple. Il défit le pantalon de jogging, taché de sang aux genoux. Il se sentait comme un infirmier. Il n’y avait aucune trace de désir sexuel dans ses gestes, et pourtant, c’était le moment le plus intime qu’ils avaient partagé depuis des années. Il la déshabilla entièrement. Elle se tenait là, nue, au milieu de la salle de bain carrelée. Antoine vit son corps. Il vit la petite cicatrice de l’appendicite. Il vit la courbe de ses hanches, un peu plus saillante qu’avant. Il vit un bleu sur sa cuisse, souvenir d’un heurt contre un meuble la veille. C’était un corps qui racontait une histoire de douleur silencieuse. Claire ne chercha pas à se cacher. Elle ne voyait pas son regard, donc elle n’avait pas honte. Ou peut-être qu’elle s’en fichait désormais.
— Entre dans l’eau, dit-il, lui tenant le bras pour qu’elle enjambe la baignoire. Elle s’immisça dans l’eau chaude avec un soupir de soulagement. L’eau devint un peu trouble avec la terre. Antoine s’agenouilla à côté de la baignoire. Il prit le gant de toilette, le savonna. — Je vais nettoyer tes mains d’abord. Ça va piquer. Il tamponna doucement les écorchures. Elle siffla entre ses dents mais ne retira pas sa main. Il lava ses bras. Ses épaules. Son dos. Il le faisait avec une lenteur cérémonielle. Il apprenait la géographie de sa femme par le toucher, tout comme elle apprenait celle de la maison. Il lava ses cheveux, massant doucement le cuir chevelu. Elle renversa la tête en arrière, fermant les yeux. Les larmes coulaient encore, se mélangeant à l’eau du bain.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ? demanda-t-il soudain, sa voix étranglée par l’émotion. Pourquoi tu as voulu affronter ça toute seule pendant un an ? Tu me croyais si monstrueux que ça ? Claire ouvrit les yeux. Elle regarda le plafond flou. — Non. Pas monstrueux. Juste… absent. J’avais peur que si je te le disais, tu ne verrais plus que la maladie. Tu ne verrais plus Claire, tu verrais “le problème à gérer”. Et tu aimes résoudre les problèmes, Antoine. Tu aurais cherché les meilleurs spécialistes, tu m’aurais traînée de clinique en clinique… Tu aurais pris le contrôle. Et moi, je voulais juste… vivre mes derniers mois de lumière normalement. Je voulais préserver notre normalité, même si elle était fausse.
Elle tourna la tête vers lui. Elle ne le voyait pas bien, mais elle savait exactement où il était. — Et puis, j’avais honte. — Honte ? De quoi ? C’est génétique ! — Honte d’être défectueuse. Honte de ne plus être la femme parfaite qui gère tout. J’ai cru que si je devenais faible, tu partirais. Antoine attrapa sa main mouillée et la porta à ses lèvres. Il embrassa la paume écorchée. — Je suis un idiot, Claire. Je suis le roi des idiots. Mais je ne suis pas parti. Et je ne partirai pas.
Il finit de la laver. Il l’aida à sortir. Il l’enveloppa dans une grande serviette éponge. Il la sécha en tamponnant, avec une délicatesse infinie. Il lui passa une chemise de nuit propre. Elle était propre, soignée, mais ses yeux étaient toujours tristes. — Merci, dit-elle.
Il la raccompagna jusqu’à son lit. Elle s’allongea. — Antoine ? — Oui ? — Laisse la porte ouverte cette nuit. Et… laisse la lumière du couloir allumée. Juste au cas où je me réveille. Je veux savoir qu’il y a de la lumière quelque part, même si je ne la vois pas bien. — D’accord.
Il resta assis sur le bord du lit un moment. — Demain, dit-il, je t’emmène voir les ocres. Le Colorado Provençal. C’est orange vif, jaune, rouge. C’est violent. Tu le verras, je te le promets. Elle eut un faible sourire. — D’accord. Montre-moi le feu avant que tout s’éteigne.
Il sortit de la chambre. Il laissa la porte grande ouverte. Il s’assit dans le fauteuil du salon, face à la porte de Claire. Il ne monta pas dans sa chambre. Il décida de dormir là, dans le fauteuil, en sentinelle. Il regarda ses mains. Elles sentaient le savon de Marseille et la peau de Claire. Il n’avait jamais fait l’amour à sa femme ce soir-là, mais il avait l’impression d’être entré en elle plus profondément qu’il ne l’avait jamais fait en dix ans. Il avait touché sa peur. Et sa peur à elle avait dissous son égo à lui.
Dehors, le vent tomba. Le silence revint, mais ce n’était plus le silence de la séparation. C’était le silence de la convalescence. Fragile, douloureux, mais vivant. Antoine ferma les yeux. Il visualisa le paysage de demain. Il préparait ses mots. Il allait devoir décrire le rouge, l’ocre, la lumière. Il allait devoir devenir poète pour survivre.
ACTE 2 – PARTIE 3 : L’Incendie des Rétines
Le lendemain matin, le ciel de Provence avait décidé d’être complice. Il était d’un bleu insolent, ce bleu profond, presque dur, que le Mistral a nettoyé de toute impureté. Pas un nuage. Pas une brume. Une lumière crue, absolue.
Antoine se leva le premier. Il observa Claire dormir. Dans son sommeil, son visage était détendu, débarrassé du masque de concentration permanente qu’elle portait lorsqu’elle était éveillée. Elle ne fronçait pas les sourcils pour essayer de “voir”. Elle rêvait sans doute en haute définition, dans ce monde intact que sa mémoire préservait encore. Il eut un pincement au cœur en pensant qu’il devrait la réveiller, la ramener dans le flou.
Il prépara un petit-déjeuner copieux. Café fort, pain de campagne grillé, miel de lavande. Il disposa tout sur la table avec une précision géométrique, mémorisant l’emplacement de chaque objet pour pouvoir la guider. Quand Claire émergea de sa chambre, elle portait ses lunettes noires. Elle semblait plus fragile que la veille, comme si la chute dans les oliviers avait fissuré quelque chose de profond en elle.
— Il fait beau, dit-elle simplement. Je sens la chaleur sur les dalles à travers mes chaussettes. — Un temps parfait pour le Colorado, répondit Antoine avec un entrain forcé. Le soleil est haut. Les couleurs vont claquer. — Alors on y va. Tout de suite. Avant que mes yeux ne fatiguent.
Le trajet vers Rustrel, le site du Colorado Provençal, se fit dans un silence studieux. Antoine conduisait avec une douceur inhabituelle, évitant les nids-de-poule pour ne pas la secouer. Claire gardait la vitre ouverte, laissant l’air fouetter son visage. — Ça sent le pin chauffé, dit-elle. Et la poussière. — On approche. La terre change de couleur. On passe du calcaire blanc à l’ocre rouge. La route devient orange, Claire. C’est comme si on roulait sur de la brique pilée.
Ils arrivèrent sur le site. C’était un paysage d’une violence minérale fascinante. D’anciennes carrières d’ocre à ciel ouvert, sculptées par l’érosion en cheminées de fées, en cirques grandioses, en dunes de sable aux cinquante nuances de rouge, de jaune, de violine et d’orange sanglante. C’était un incendie figé.
Antoine aida Claire à descendre. Elle retira ses lunettes de soleil un instant, plissa les yeux, et un sourire lent, douloureux, étira ses lèvres. — Je le vois, souffla-t-elle. — Qu’est-ce que tu vois ? — Je ne vois pas les détails. Je ne vois pas les arbres. Mais je vois la masse. C’est… c’est comme une énorme tache de sang séché sur le bleu du ciel. C’est vibrant. Ça pulse. Elle remit ses lunettes. La lumière était trop forte, agressive pour ses rétines abîmées. — Emmène-moi au cœur. Je veux marcher dans la couleur.
Ils commencèrent l’ascension. Le sentier était irrégulier, couvert de sable fin qui glissait sous les semelles. Antoine marchait devant, tenant fermement la main de Claire, décrivant chaque obstacle. — Une racine à gauche. Une marche haute, lève le pied… Voilà. Maintenant c’est plat, mais c’est du sable mou.
Ils marchaient lentement, un couple étrange au milieu des randonneurs sportifs et des familles en vacances. Les gens les regardaient parfois avec curiosité — cet homme en chemise de lin et cette femme aux lunettes noires qui trébuchait parfois. Antoine, qui jadis aurait été mortifié par ces regards, ne les remarquait même plus. Son univers s’était réduit à un périmètre de deux mètres autour de Claire.
Ils arrivèrent au lieu-dit “Le Sahara”. Une vaste étendue de sable ocre, entourée de falaises flamboyantes. — Nous y sommes, dit Antoine. C’est le cirque principal. — Décris-le moi, ordonna Claire. Ne me dis pas juste que c’est rouge. Donne-moi de l’architecture. Donne-moi de la structure. Sers-toi de ton métier, Antoine. Pour une fois, qu’il serve à quelque chose de vrai.
Antoine ferma les yeux une seconde pour chercher les mots. Il respira l’odeur ferreuse de l’ocre. — C’est… c’est une cathédrale sans toit, commença-t-il. Imagine des colonnes torses, comme celles du Bernin à Saint-Pierre de Rome, mais faites de terre brute. Elles s’élancent vers le ciel, irrégulières, érodées, comme de la cire fondue. Les couleurs ne sont pas unies. C’est stratifié. À la base, c’est un jaune safran, très pâle, presque blanc. Puis ça monte vers l’orange brûlé. Et au sommet, les crêtes sont pourpres, violacées, comme des cicatrices. Il regarda Claire. Elle buvait ses paroles. — Le sol ondule, continua-t-il. Ce n’est pas plat. C’est organique. Ça ressemble à la peau d’un géant qui dormirait là. Et la lumière… la lumière frappe les parois et rebondit. L’air lui-même semble teinté de rose. On est à l’intérieur d’un fruit mûr.
Claire hocha la tête. Des larmes coulaient sous ses lunettes noires, traçant des sillons clairs sur sa peau couverte de poussière rouge. — Merci, murmura-t-elle. Je le vois. Avec tes mots, je le vois mieux qu’avec mes yeux. Elle s’assit par terre, directement dans la poussière ocre, sans se soucier de son pantalon beige. Elle prit une poignée de sable rouge, le laissa couler entre ses doigts. — C’est la couleur de la passion, dit-elle doucement. Et c’est aussi la couleur du déclin. L’automne. Le coucher de soleil. Le sang. Tout ce qui finit est rouge, Antoine.
Elle tourna son visage vers lui. — C’est ici que je voulais venir. C’est ici que je voulais te dire adieu. Antoine s’accroupit près d’elle. — Ne dis pas ça. On ne se dit pas adieu. On commence autre chose. — Non, Antoine. Sois réaliste. Elle retira ses lunettes. Ses yeux étaient rouges, irrités, le regard flottant. — Je dois te dire quelque chose. Quelque chose que je garde depuis des mois. Le médecin t’a dit que je savais depuis un an. C’est vrai. Mais il y a autre chose que tu ne sais pas.
Le vent se leva, soulevant des tourbillons de poussière ocre qui dansaient autour d’eux comme des spectres. Antoine sentit une boule se former dans son estomac. Encore un secret ? — Quoi donc ? demanda-t-il, la gorge sèche. — Tu crois que je suis partie parce que j’ai vu la notification sur l’iPad. Tu crois que c’était un choc soudain. Une découverte brutale. Elle eut un petit rire triste. — C’est faux. L’iPad, c’était juste… la goutte d’eau. La confirmation administrative. Mais je savais pour Solène. Je savais depuis six mois.
Antoine se figea. Le temps s’arrêta au milieu du désert rouge. — Comment… ? — Je vous ai vus, dit-elle calmement. C’était en avril. Ma vue baissait déjà, mais je voyais encore les silhouettes, les visages à distance moyenne. J’étais sortie de l’ophtalmo, j’avais eu une mauvaise nouvelle sur mon champ visuel. J’avais besoin de marcher. Je suis passée rue du Bac. Vous étiez à la terrasse du “Varenne”. Elle marqua une pause, replongeant dans le souvenir. — Tu lui tenais la main. Tu riais. Tu avais cette façon de pencher la tête en arrière quand tu es fier de toi, cette façon que tu avais avec moi au début. Elle portait une robe bleue. Elle te regardait comme si tu étais le soleil.
Antoine baissa la tête, écrasé par la honte. Il se souvenait de ce jour. Il se souvenait s’être senti jeune, puissant. Il ignorait que sa femme, terrifiée par un diagnostic médical, l’observait depuis le trottoir d’en face. — Pourquoi… pourquoi tu n’as rien dit ? balbutia-t-il. Pourquoi tu ne m’as pas tué sur place ? — Parce que j’ai cru que c’était de ma faute, répondit Claire. La phrase était terrible. Elle la prononça sans colère, comme un constat clinique. — Je savais que je devenais “défectueuse”. Je trébuchais, je cassais de la vaisselle, j’étais déprimée, je m’enfermais dans le noir. Je me suis dit : “C’est normal. Il cherche la lumière ailleurs. Je suis en train de devenir une charge, alors il prend une respiration.” Je me suis dit que si je ne disais rien, ça passerait. Que c’était juste une phase. Que tu reviendrais quand j’irais mieux.
Elle serra le sable rouge dans son poing. — J’ai accepté ton adultère comme un effet secondaire de ma maladie, Antoine. Je me suis punie moi-même. J’ai pensé que je ne méritais plus ton exclusivité puisque je ne pouvais plus t’offrir une femme “entière”. Antoine attrapa sa main, celle qui tenait le sable, et l’ouvrit de force. Il écrasa sa propre main contre la sienne, mêlant leurs doigts sales. — C’est faux ! C’est horrible, Claire ! Tu n’as jamais été défectueuse. C’est moi qui étais aveugle ! Je n’ai pas été voir ailleurs parce que tu étais malade, je ne savais même pas que tu l’étais ! J’ai été voir ailleurs parce que je suis un narcissique insécure qui a besoin d’être flatté ! Ça n’avait rien à voir avec toi !
— Peut-être, dit-elle. Mais le résultat est là. Pendant six mois, j’ai vécu dans le noir de mes yeux et dans le noir de ton mensonge. J’ai attendu. J’ai espéré que pour nos dix ans, tu arrêterais. Que tu choisirais. Elle le fixa, ses yeux vides plantés dans les siens. — Et tu as choisi. Tu as choisi les roses Baccara pour elle. C’est ça qui a tout brisé. Ce n’est pas qu’elle existe. C’est que tu lui as donné notre légende. Si tu lui avais offert des tulipes, des bijoux, n’importe quoi… je serais peut-être restée. Mais les Baccara… c’était le code, Antoine. Le code secret de notre histoire. En lui donnant ça, tu as effacé notre passé. Tu as fait de moi un brouillon.
Antoine pleurait. Il pleurait sans bruit, les larmes creusant des sillons dans la poussière sur ses joues. Il comprenait enfin l’ampleur du désastre. Il n’avait pas seulement trompé sa femme. Il avait profané leur mythologie intime au moment précis où elle avait le plus besoin de s’y raccrocher. — Je suis désolé, hoqueta-t-il. Je suis tellement désolé. Je donnerais mes yeux, ma vie, tout ce que j’ai pour effacer ce geste. — On n’efface pas, dit Claire, implacable restauratrice. On ne peut pas “dé-peindre”. On peut seulement recouvrir. Mais la couche du dessous existe toujours. Les rayons X la verront toujours.
Elle soupira. Elle semblait soudain épuisée, vidée par cette confession. — Ramène-moi. La lumière me fait mal. Je commence à avoir des éclairs blancs. C’est mauvais signe. Antoine se leva, l’aida à se relever. — Viens. On rentre. Je vais te faire une compresse froide.
Ils commencèrent à redescendre. Mais quelque chose avait changé. Le stress émotionnel, la lumière intense, la fatigue… Au milieu de la descente, Claire s’arrêta net. Elle poussa un petit cri étouffé. — Antoine. — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu t’es tordue la cheville ? Elle serra sa main si fort que ses ongles s’enfoncèrent dans la chair d’Antoine. — Non. Antoine… il fait nuit. Antoine regarda autour de lui. Il était midi. Le soleil était au zénith. La lumière était aveuglante. — Comment ça, il fait nuit ? — Tout est noir, dit-elle, la voix montant dans les aigus, frôlant la panique. Tout est devenu noir d’un coup. Je ne vois plus le rouge. Je ne vois plus tes chaussures. Je ne vois plus rien ! Juste… juste des étincelles.
Antoine sentit la terreur le gagner. — C’est l’éblouissement, dit-il vite, essayant de se rassurer lui-même. C’est le soleil sur l’ocre. Ça a saturé ta rétine. Ça va revenir. Ferme les yeux. — Non ! cria-t-elle. Ce n’est pas l’éblouissement ! C’est différent ! C’est le rideau ! Il est tombé ! C’est fini ! Elle se mit à trembler violemment. Elle lâcha sa main et commença à agiter les bras autour d’elle, comme si elle cherchait à déchirer un voile invisible. — Je ne veux pas ! Pas maintenant ! Je n’ai pas fini de voir ! Je voulais voir le coucher de soleil ! Rends-moi la lumière ! Rends-la moi !
Elle hurlait au milieu du Colorado Provençal. Des touristes s’arrêtèrent, choqués par cette femme qui criait face au soleil. Antoine l’attrapa, l’enveloppa de ses bras pour contenir sa panique. — Je suis là. Calme-toi, Claire. Respire. Je suis là. Je suis tes yeux. — C’est noir ! sanglotait-elle contre son torse. C’est un noir solide. C’est comme si on m’avait enterrée vivante !
Il fallut dix minutes pour qu’elle cesse de se débattre. Elle s’affaissa contre lui, transformée en une chose lourde et inerte. — Emmène-moi, murmura-t-elle. Sors-moi de ce trou.
La descente fut un cauchemar. Claire ne marchait plus. Elle se laissait traîner. Elle avait perdu tous ses repères. Ses jambes refusaient d’obéir à un cerveau qui ne recevait plus d’informations visuelles. Chaque caillou était une montagne. Chaque pente une falaise. Antoine dut la porter sur son dos pour la dernière partie du chemin. Il sentait ses larmes mouiller son cou. Il la porta jusqu’à la voiture. Il l’installa. Elle gardait les yeux grands ouverts, fixes, terrifiants.
Le trajet de retour fut silencieux, mais d’un silence de mort. Ce n’était plus le silence de la gêne, c’était le silence de la catastrophe finale. Arrivés à la bergerie, Antoine dut la guider comme une enfant. Il lui fit monter les trois marches. Il l’assit dans le canapé. — Est-ce que… est-ce que tu vois une différence ? demanda-t-il avec espoir. Une ombre ? Une nuance de gris ? Claire tourna la tête de gauche à droite, lentement. — Rien, dit-elle. Le néant. Même la fenêtre… je ne sais pas où elle est. Elle tendit la main dans la direction opposée à la fenêtre. — Elle est là ? Antoine sentit son cœur se briser. — Non. Elle est derrière toi.
Elle laissa retomber sa main. — Voilà. C’est fait. Je suis prisonnière. Elle se recroquevilla dans le canapé, ramenant ses genoux contre sa poitrine. — Laisse-moi. Je dois… je dois faire le deuil. Ne me parle pas. Ne me touche pas. J’ai besoin d’être seule avec mon monstre.
Antoine recula. Il alla dans la cuisine. Il s’assit par terre, le dos contre le frigo. Il regarda ses mains couvertes de poussière ocre. Le rouge. La dernière couleur qu’elle avait vue. La couleur de la passion, du sang, et de la trahison. Il avait voulu lui offrir un dernier beau souvenir, et il avait présidé à son exécution. Le soleil qu’il lui avait promis l’avait aveuglée.
Il resta là des heures, écoutant le silence absolu venant du salon. Le soir tomba. La maison s’assombrit. Pour Antoine, la lumière baissait. Pour Claire, cela ne changeait rien. Il faisait nuit depuis midi.
Vers vingt heures, Antoine se leva. Il ne pouvait pas la laisser sans manger. Il ne pouvait pas la laisser sombrer. Il devait prendre le relais. Maintenant. Pas demain. Maintenant. Il prépara une soupe. Quelque chose de chaud, de liquide, de facile. Il entra dans le salon. Il alluma la lumière, par réflexe, puis réalisa l’inutilité du geste. Il la laissa allumée quand même, pour lui. — Claire ? Pas de réponse. Il s’approcha. Elle n’avait pas bougé d’un millimètre. — J’ai fait de la soupe. — Je n’ai pas faim. — Tu dois manger. C’est ta première nuit complète. Tu as besoin de forces pour apprendre à l’habiter.
Il s’assit à côté d’elle. Il posa le bol sur la table basse. — Écoute-moi, dit-il. Je sais que tu m’en veux. Je sais que je suis la dernière personne que tu as envie de voir… enfin, d’entendre. Mais on n’a pas le choix. Tu es là, je suis là. Le monde continue de tourner dehors. Il prit sa main. Elle était inerte. — Tu m’as dit tout à l’heure que tu m’avais vu avec Solène. Que tu t’étais tue parce que tu te croyais coupable. Il serra sa main. — Je vais passer le reste de ma vie à te prouver que tu avais tort. Pas avec des mots. Pas avec des fleurs. Avec des actes. À partir de maintenant, je suis ton outil. Je suis ta prothèse. Utilise-moi. Engueule-moi si je décris mal. Frappe-moi si je suis maladroit. Mais ne t’éteins pas.
Claire tourna lentement la tête vers lui. Ses yeux morts le fixaient, et c’était insoutenable. — Décris-moi la soupe, dit-elle d’une voix rauque. Antoine sourit à travers ses larmes. C’était un début. — C’est un velouté de potimarron. Orange vif. Avec un filet de crème fraîche qui fait une spirale blanche au milieu, comme une galaxie. Et j’ai mis quelques graines de courge grillées, vert foncé, pour le croquant. Ça fume. Ça sent la châtaigne et la noix de muscade.
Claire tendit la main. — Donne-la moi. Il guida sa main vers le bol. Elle le prit. Elle le porta à ses lèvres, tremblante. Elle but une gorgée. — C’est chaud, dit-elle. Ça réchauffe le noir. Elle but encore. — Antoine ? — Oui ? — Tu as dit que c’était orange vif ? — Oui. Très vif. — D’accord. Je vais essayer de me souvenir de l’orange. Juste de l’orange. Si je garde une couleur par jour, peut-être que je ne deviendrai pas folle.
Elle finit sa soupe. — Je suis fatiguée. Emmène-moi au lit. Et cette fois… Elle hésita. — Cette fois, ne reste pas dans le fauteuil. Dors à côté de moi. J’ai trop peur. Si je tends la main et que je touche du vide, je vais hurler. J’ai besoin de toucher quelque chose de vivant. Même si c’est toi.
C’était une grâce. Une grâce minuscule, terriblement conditionnelle, “même si c’est toi”, mais c’était une grâce. Antoine l’aida à se préparer. Il la coucha. Il se déshabilla et se glissa dans le lit étroit, à côté d’elle. Il ne la toucha pas. Il resta sur le dos, rigide. Mais dans le noir, la main de Claire chercha la sienne. Elle la trouva. Elle s’y accrocha avec la force du désespoir. — Ne dors pas tout de suite, chuchota-t-elle. Raconte-moi le plafond. Raconte-moi les ombres. Raconte-moi tout ce qui existe encore.
Et Antoine commença à parler. Il parla des poutres, des reflets de la lune (qu’il inventa un peu car les volets étaient fermés), de la poussière qui danse. Il parla jusqu’à ce que sa voix devienne un murmure, jusqu’à ce que la respiration de Claire devienne régulière. Elle dormait. Elle avait sombré dans le noir, mais au moins, dans ses rêves, elle voyait peut-être encore.
Antoine, lui, resta éveillé. Il regardait le plafond qu’elle ne verrait plus jamais. Il réalisa que sa vie d’avant était morte aujourd’hui, dans le sable ocre. L’architecte star était mort. L’homme aux roses rouges était mort. Il ne restait qu’une voix dans la nuit, chargée de maintenir un monde en vie pour une autre. C’était sa pénitence. Et bizarrement, pour la première fois de sa vie, c’était une mission qui avait du sens.
Soudain, le téléphone d’Antoine vibra sur la table de nuit. Il sursauta, attrapa l’appareil avant qu’il ne réveille Claire. Un numéro masqué. Il hésita, puis décrocha, chuchotant. — Allo ? Une voix féminine, hésitante, lointaine. — Antoine ? C’est Solène. Le sang d’Antoine se glaça. — Ne raccroche pas, s’il te plaît, dit-elle vite. Je… j’ai vu les infos. Enfin, pas les infos, mais les réseaux. Quelqu’un a posté une vidéo d’une femme qui hurlait au Colorado Provençal aujourd’hui. On te voit la porter. Antoine… c’est elle ? Elle est aveugle ?
Antoine ferma les yeux. Le monde extérieur, le monde vulgaire des réseaux sociaux, venait de faire irruption dans leur sanctuaire. — Solène, dit-il d’une voix glaciale, qui n’avait plus rien à voir avec l’homme qu’elle avait connu. — Je suis désolée, Antoine. Je voulais juste savoir. Je me sens mal. Pour les fleurs… je ne savais pas. — Solène, écoute-moi bien. Ce numéro n’existe plus pour toi. Cet homme n’existe plus. Si tu as une once d’humanité, efface cette vidéo si tu peux, ou oublie que tu l’as vue. Et ne rappelle jamais. Il raccrocha. Il éteignit le téléphone. Définitivement. Il le posa par terre, loin du lit.
Il se tourna vers Claire. Elle n’avait pas bougé. Il se rapprocha d’elle, sans la toucher, juste pour sentir sa chaleur. La nuit était totale. Mais dans cette nuit, il y avait eux deux. Et c’était tout ce qui restait.
ACTE 3 – PARTIE 1 : L’Architecture de l’Invisible
L’automne s’était éteint doucement, laissant la place à un hiver sec et cristallin. Sur le plateau du Vaucluse, le froid n’était pas humide comme à Paris ; il était piquant, coupant comme une lame de rasoir, portant l’odeur du bois brûlé et du thym gelé.
Cela faisait six semaines que le rideau était tombé. Six semaines que Claire vivait dans le noir absolu. Six semaines qu’Antoine vivait pour deux.
La routine s’était installée, non pas comme une mélodie harmonieuse, mais comme une mécanique de précision qu’il fallait huiler chaque matin. Antoine se levait à sept heures. Il sortit sur la terrasse pour fumer une cigarette — une vieille habitude qu’il avait reprise. Il regardait le monde. Il le regardait avec une avidité nouvelle, presque obsessionnelle. Il notait tout : la nuance exacte du ciel (ce matin, un gris perle avec des traînées roses à l’est), la forme du givre sur les feuilles des chênes, le vol saccadé d’une pie. Il ne regardait plus pour lui. Il “stockait”. Il remplissait son disque dur mental pour pouvoir restituer l’image quelques minutes plus tard.
Il rentra, se lava les mains pour enlever l’odeur du tabac que Claire détestait, et prépara le café. Quand il entendit les pas traînants de Claire dans le couloir, son cœur se serra, comme chaque matin. Elle n’avait plus cette démarche aérienne. Elle avançait les mains légèrement en avant, les épaules voûtées, comme si elle s’attendait à recevoir un coup.
— Bonjour, dit-elle. Sa voix était encore ensommeillée. — Bonjour. Il est sept heures trente. Le ciel est gris perle, très doux. Il a gelé cette nuit, tout est blanc dehors, comme si on avait saupoudré du sucre glace sur la garrigue. Claire hocha la tête. Elle trouva sa chaise au toucher, s’assit. — Du sucre glace, répéta-t-elle. C’est une jolie image. J’ai faim.
Le petit-déjeuner se passa avec les descriptions rituelles. — La tasse est à midi. Le pain à trois heures. Le beurre à neuf heures. Antoine avait transformé la table en cadran d’horloge. C’était leur langage codé. Claire mangeait mieux. Elle avait appris à “sentir” le poids de la nourriture sur sa fourchette. Elle renversait moins. Mais son visage restait fermé, concentré sur l’effort de survie. Il n’y avait plus de place pour la légèreté.
Vers dix heures, le téléphone d’Antoine sonna. C’était Julien, son associé à Paris. Antoine s’isola dans la cuisine, mais laissa la porte entrouverte. Il ne voulait plus de secrets. — Antoine ? Enfin ! Ça fait une semaine que j’essaie de t’avoir. Écoute, pour le projet de Lyon, les ingénieurs ont besoin de ta validation sur les structures de la verrière. Et le client s’impatiente. Quand est-ce que tu remontes ? Antoine regarda par la fenêtre. Il vit Claire assise dans le fauteuil du salon, écoutant un livre audio, le visage tourné vers la chaleur du poêle. — Je ne remonte pas, Julien. — Comment ça ? Tu prends encore une semaine ? — Non. Je ne remonte pas. Point. Je démissionne.
Il y eut un silence stupéfait à l’autre bout du fil. — Tu… tu déconnes ? Tu es le visage du cabinet ! C’est ton nom sur la porte ! Tu ne peux pas tout lâcher comme ça, on a des contrats, on a des millions en jeu ! — Je vous cède mes parts. Arrange-toi avec les avocats. Gardez mon nom si vous voulez, je m’en fous. Mais je ne peux plus construire des murs, Julien. Je suis occupé ailleurs. — Occupé à quoi ? À jouer à l’infirmier ? Antoine, réveille-toi ! Ta femme est malade, c’est triste, on est tous désolés, mais tu as une carrière ! Tu vas devenir fou là-bas, dans ton trou perdu !
Antoine sourit. Un sourire calme, apaisé. — Je n’ai jamais été aussi sain d’esprit. Je construisais des bâtiments vides pour des gens pressés. Ici, je construis les yeux de ma femme. C’est un projet bien plus complexe, crois-moi. Ciao, Julien. Il raccrocha. Il se sentit léger. D’une légèreté vertigineuse. Il venait de tuer “Antoine l’Architecte Star”. Il ne restait plus qu’Antoine, l’homme.
Il retourna au salon. Claire avait retiré ses écouteurs. — Tu as démissionné, dit-elle. Ce n’était pas une question. — Oui. — C’est stupide. Tu vas le regretter. Tu vas me haïr dans six mois quand tu tourneras en rond. — Je ne crois pas. J’ai assez construit pour trois vies. Et puis, j’ai du travail ici. J’ai installé une corde dans le jardin.
Claire fronça les sourcils. — Une corde ? — Un guide. J’ai planté des piquets le long du sentier qui mène aux oliviers et j’ai tendu une corde en chanvre. Tu peux te tenir à la corde et marcher seule, sans moi, sans canne. Tu peux aller jusqu’au bout du terrain en autonomie. Le visage de Claire changea. Une lueur d’intérêt, peut-être même d’espoir, s’alluma dans ses yeux morts. — Seule ? — Seule. Je resterai sur la terrasse, je ne dirai rien. Elle se leva immédiatement. — Montre-moi le départ.
Ils sortirent. Le froid les saisit. Antoine guida la main de Claire vers la corde rugueuse. — Voilà. Elle est à hauteur de hanche. Si tu la suis, elle fait une boucle de deux cents mètres. Il n’y a aucun obstacle. J’ai ratissé le chemin ce matin, j’ai enlevé toutes les pierres qui dépassaient. C’est plat, c’est sûr. Claire serra la corde. Elle prit une grande inspiration. — Recule, dit-elle. Antoine recula de quelques pas. — Vas-y.
Claire fit un premier pas hésitant. Puis un deuxième. Elle sentait la tension de la corde sous sa main gauche. Elle comprit qu’elle ne pouvait pas se perdre. Si elle tenait ce fil d’Ariane, elle était en sécurité. Elle accéléra. Elle marchait. Vraiment. Pas en traînant les pieds, mais en déroulant le pas. Son dos se redressa. Elle releva la tête, sentant le vent froid sur ses joues. Antoine la regardait s’éloigner. Il vit sa silhouette fine, emmitouflée dans un gros manteau de laine, s’enfoncer entre les oliviers. Il eut envie de pleurer de joie. C’était une petite victoire technique, ridicule pour le monde extérieur, mais immense pour eux. Il venait de lui rendre deux cents mètres de liberté.
Elle fit trois tours. Quand elle revint vers lui, ses joues étaient roses, ses yeux brillaient. — J’ai couru, souffla-t-elle, hors d’haleine. J’ai couru sur dix mètres. J’avais oublié ce que c’était que la vitesse. Merci. — De rien. Demain, j’agrandirai la boucle.
L’après-midi, Antoine proposa une autre expérience. Il avait retrouvé dans les affaires de Claire sa boîte de pastels gras. — Je ne peux pas peindre, Antoine. C’est fini. — Tu ne peux pas peindre avec les yeux. Mais tu as tes doigts. Les pastels, c’est de la matière. C’est gras, c’est texturé. Il posa une grande feuille de papier à grain sur la table. Il ouvrit la boîte. L’odeur de la cire et des pigments envahit la pièce. — Tiens. C’est un bleu outremer. Il lui mit le bâtonnet dans la main. — Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ? — Dessine ce que tu vois. — Je vois du noir ! — Non. Tu vois des souvenirs. Tu vois des peurs. Tu vois le froid de ce matin. Dessine le froid.
Claire hésita. Sa main tremblait au-dessus du papier blanc qu’elle ne voyait pas. Puis, avec un cri de rage contenue, elle écrasa le pastel sur la feuille. Elle traça un trait violent, épais. Le bâtonnet cassa. Elle s’en fichait. Elle prit le morceau et frotta. Elle frotta frénétiquement. Elle sentait le grain du papier sous ses doigts, la résistance de la craie grasse. — Donne-moi du rouge ! ordonna-t-elle. Antoine lui tendit un rouge cadmium. Elle l’écrasa par-dessus le bleu. Elle mélangeait avec ses doigts, salissant sa peau. Elle peignait à l’aveugle, guidée par une pulsion purement physique.
Antoine la regardait faire. Ce n’était pas “joli”. C’était un chaos de couleurs sombres et violentes. Mais c’était puissant. C’était l’expression brute de sa prison intérieure. Au bout de vingt minutes, elle s’arrêta, épuisée. Ses mains étaient couvertes de taches multicolores. — C’est quoi ? demanda-t-elle. Antoine regarda l’œuvre. — C’est une tempête, dit-il honnêtement. C’est un ciel noir qui explose. Il y a de la colère, mais au centre… il y a une petite zone plus claire, où tu as moins appuyé. Comme une respiration. Claire toucha le papier. Elle sentit les reliefs de la matière. — Ça fait du bien, murmura-t-elle. De sortir le noir. De le mettre dehors.
Les jours passèrent, rythmés par la corde le matin et les pastels l’après-midi. Le soir, Antoine lui faisait la lecture. Ils relisaient les classiques. Madame Bovary. L’Étranger. La voix d’Antoine changeait. Elle perdait ses intonations cassantes, autoritaires. Elle devenait plus grave, plus lente, plus nuancée. Il devenait un conteur. Parfois, Claire s’endormait la tête sur ses genoux pendant qu’il lisait. Antoine n’osait plus bouger, continuant de lire à voix basse pour ne pas briser le charme, caressant machinalement ses cheveux. Il n’y avait toujours pas de sexualité entre eux. C’était un territoire qu’ils n’osaient pas encore réexplorer. Le corps de Claire était devenu un objet de soin, sacré et fragile. Antoine avait peur de le profaner avec son désir d’homme. Et Claire semblait avoir oublié qu’elle était une femme désirable.
Mais l’hiver apporta aussi ses fantômes. Un soir de décembre, alors qu’ils dînaient, Claire lâcha soudain sa fourchette. Elle se figea, les yeux écarquillés, fixant un point dans le vide au-dessus de l’épaule d’Antoine. — Claire ? Qu’est-ce qu’il y a ? — Il y a quelqu’un, chuchota-t-elle. Antoine se retourna brusquement. Personne. La pièce était vide, les volets clos. — Non, il n’y a personne. On est seuls. — Si ! Il est là ! Dans le coin ! Un homme avec un visage à damier ! Il me regarde ! Elle commença à paniquer, reculant sa chaise. — Fais-le partir ! Antoine ! Il a des yeux partout !
Antoine se leva et courut vers elle. Il la prit par les épaules. — Claire, c’est une hallucination ! C’est ton cerveau ! Le médecin nous a prévenus, tu te souviens ? Le syndrome de Charles Bonnet. Quand le cerveau ne reçoit plus d’images, il en invente. Ce n’est pas réel ! — C’est trop réel ! Je le vois ! Il sourit ! Elle hurlait de terreur. Antoine la serra contre lui, lui cachant le “visage” imaginaire. — Ferme les yeux. Écoute ma voix. Juste ma voix. Je suis là. Le mur est blanc. Il n’y a personne. Touche mon visage. Il prit les mains de Claire et les posa sur ses joues. — Sens ma barbe. Sens ma peau. C’est ça le réel. Le reste, c’est du cinéma que ton cerveau projette.
Claire tremblait violemment. Elle garda les mains sur le visage d’Antoine comme des ventouses. Peu à peu, sa respiration se calma. — Il est parti ? demanda-t-elle tout bas. — Il n’a jamais été là. Elle s’effondra en larmes. — Je deviens folle, Antoine. En plus d’être aveugle, je deviens folle. Je vais finir à l’asile. — Non. Tu es juste en sevrage visuel. Ton cerveau s’ennuie, alors il crée des feux d’artifice. On va gérer ça. On va lui donner autre chose à manger.
Il l’emmena sur le canapé. Il alla chercher sa guitare, qu’il avait apportée mais jamais sortie de son étui. Il n’avait pas joué depuis la fac. — Écoute, dit-il. Il gratta quelques accords maladroits. Le son, chaud et boisé, remplit la pièce. — C’est Blackbird des Beatles, dit-il. Il commença à jouer. Ses doigts se souvenaient. La mélodie s’éleva, simple, pure. Claire cessa de pleurer. Elle écoutait. La musique remplaçait les hallucinations. L’ouïe prenait le dessus sur la vision défaillante. Antoine chanta doucement. “Blackbird singing in the dead of night… Take these broken wings and learn to fly…” Les paroles prenaient un sens terrible et magnifique. Prends ces yeux brisés et apprends à voir.
Quand il eut fini, le silence qui suivit n’était plus angoissant. Il était habité. — Encore, dit Claire. Il joua encore. Il joua jusqu’à ce que ses doigts lui fassent mal.
Noël arriva. Un Noël étrange, sans sapin (Claire ne voulait pas d’aiguilles par terre), sans invités. Ils s’offrirent des cadeaux immatériels. Antoine lui offrit un parfum qu’il avait fait composer sur mesure chez un artisan de Grasse, à quelques kilomètres. Un parfum qui sentait l’hiver, le feu de bois, et une note de rose très subtile, presque imperceptible. Quand elle le sentit, elle sourit. — Il sent la maison, dit-elle. Il sent la sécurité. Elle ne fit pas de remarque sur la note de rose. Peut-être ne l’avait-elle pas sentie. Ou peut-être l’avait-elle acceptée comme une tentative de réécriture du passé.
Le cadeau de Claire fut plus déroutant. Elle lui tendit une enveloppe. Antoine l’ouvrit. À l’intérieur, il y avait les clés de l’appartement de Paris. — Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il. — Ça veut dire qu’on doit y retourner, Antoine. Pas pour y vivre. Pour fermer le livre. Elle se tourna vers lui, son visage grave éclairé par les bougies. — On se cache ici. C’est un cocon, c’est doux, mais c’est une fuite. J’ai laissé mes affaires en plan. J’ai laissé mon atelier ouvert. Et toi… tu as laissé ta vie sans dire au revoir. On ne peut pas reconstruire sur des ruines qu’on n’a pas déblayées. — Je ne veux pas retourner à Paris, dit Antoine avec une véhémence qui le surprit lui-même. Je déteste qui j’étais là-bas. J’ai peur que si j’y retourne, le “connard” revienne. — Si tu as peur de lui, c’est qu’il est encore là, répliqua Claire avec sa nouvelle sagesse impitoyable. Tu dois l’affronter. Tu dois aller vider ton bureau. Tu dois aller voir tes associés en face. Et moi… moi, je dois aller dire adieu à mes tableaux. Je dois aller toucher mes outils une dernière fois avant de vendre l’atelier.
Antoine regarda les clés. Le métal froid dans sa paume. Paris. La ville de la trahison. La ville du bruit, de la vitesse, de Solène. Il avait peur. Terriblement peur. Ici, il était le protecteur indispensable. À Paris, il redeviendrait un homme parmi d’autres, et Claire serait une handicapée dans une ville hostile. Mais elle avait raison. Ils ne pouvaient pas vivre hors du temps éternellement.
— Quand ? demanda-t-il. — En janvier. Après les fêtes. On y va, on règle tout, on vend l’appartement, et on décide où on veut vivre vraiment. — On vend l’appartement ? Celui de l’avenue Victor Hugo ? — Il est trop grand. Trop plein de souvenirs. Et trop dangereux pour moi avec ses marbres et ses recoins. Je veux une maison de plain-pied. Peut-être ici. Ou ailleurs. Mais pas là-bas.
La décision était prise. Le retour à la réalité était programmé. Mais avant cela, il restait une nuit. La nuit du 31 décembre. Ils ne firent pas la fête. Ils restèrent assis devant la cheminée, buvant un vieux cognac. À minuit, les cloches de l’église de Gordes sonnèrent au loin, portées par le vent. — Bonne année, Antoine, dit Claire. — Bonne année, Claire.
Il s’approcha d’elle pour l’embrasser sur la joue, comme il le faisait depuis deux mois. Mais au moment où il se penchait, Claire tourna la tête. Leurs lèvres se rencontrèrent. Ce n’était pas un accident. Antoine se figea, surpris. Claire ne recula pas. Elle posa sa main sur la nuque d’Antoine, ses doigts cherchant la racine de ses cheveux. Elle l’embrassa. Un baiser lent, exploratoire, au goût de cognac et de tristesse. Antoine répondit au baiser. Il ferma les yeux. Pour être à égalité avec elle. Dans le noir, le baiser était différent. Il n’y avait pas le contrôle visuel. Il n’y avait que la sensation, la chaleur, le souffle.
Ils se séparèrent doucement. — Pourquoi ? demanda Antoine d’une voix rauque. — Parce que j’avais besoin de savoir, dit-elle. — Savoir quoi ? — Si je t’embrassais toi, ou si j’embrassais le souvenir de mon mari. — Et alors ? Elle sourit, un sourire énigmatique. — Tu as changé de goût, Antoine. Avant, tu avais le goût de la conquête. Maintenant… tu as le goût de la cendre et du bois. C’est plus amer. Mais c’est plus réel.
Elle se leva. — Viens dormir. Cette nuit-là, ils dormirent enlacés. Pas d’amour physique, juste l’imbrication de deux corps qui cherchent à se réchauffer. Antoine sentit le cœur de Claire battre contre son dos. Il ne savait pas si elle lui avait pardonné. Le pardon est un concept abstrait. Mais elle l’avait accepté dans son espace vital. Elle avait ouvert la forteresse.
Le lendemain, ils commencèrent à faire les cartons pour le voyage à Paris. Antoine ne le savait pas encore, mais Paris allait être le test ultime. C’est là-bas, sur les lieux du crime, que la véritable rédemption — ou la rupture définitive — allait se jouer. Car il y avait une chose qu’ils n’avaient pas encore affrontée : les roses. Les roses n’étaient pas juste un souvenir. Elles étaient un symptôme. Et tant qu’Antoine n’aurait pas compris pourquoi il avait eu besoin de les offrir à une autre, il ne serait jamais totalement guéri.
Alors qu’il pliait ses chemises, il retrouva au fond de sa poche le petit carnet de croquis de Claire, celui qu’il avait trouvé le premier soir. Il l’ouvrit à la page du portrait de lui dormant. “Je stocke ton visage.” Il regarda le dessin. Il regarda son propre visage dans le miroir. Il avait vieilli de dix ans en deux mois. Il avait perdu du poids, il avait des cheveux gris sur les tempes, une barbe plus fournie. Il ne ressemblait plus au dessin. Claire avait stocké le visage d’un homme qui n’existait plus. Il allait devoir lui apprendre les traits du nouvel homme. Non pas par la vue, mais par les actes.
— Antoine ! appela Claire depuis le salon. Tu es prêt ? Le taxi arrive dans dix minutes. — J’arrive !
Il ferma la valise. Il jeta un dernier coup d’œil à la bergerie, ce havre de paix où ils avaient appris à vivre dans le noir. Il avait le pressentiment qu’ils ne reviendraient peut-être pas ici. Que l’avenir s’écrirait ailleurs. Il rejoignit Claire sur le seuil. Elle portait ses lunettes noires et tenait fermement le bras qu’il lui offrait. — On y va ? demanda-t-elle. — On y va. Direction l’enfer, plaisanta-t-il à moitié. — Non, corrigea-t-elle. Direction la vérité.
Ils sortirent. Le vent claqua la porte derrière eux. Le taxi les attendait pour les emmener à la gare d’Avignon TGV. Le train à grande vitesse allait les propulser vers le nord, vers la grisaille, vers le bruit. Vers la fin de l’histoire.
ACTE 3 – PARTIE 2 : Les Ruines de Marbre
La Gare de Lyon les accueillit avec un fracas métallique. Pour Claire, qui vivait depuis deux mois dans le silence ouaté du Luberon, l’arrivée fut une agression physique. Le crissement des freins du TGV, les annonces nasillardes des haut-parleurs, le brouhaha de la foule pressée, les valises à roulettes claquant sur le carrelage… C’était un chaos sonore indéchiffrable.
Elle se raidit, agrippant le bras d’Antoine comme un étau. — C’est trop fort, murmura-t-elle. Ils crient tous. Pourquoi ils crient ? — Ils ne crient pas, chuchota Antoine à son oreille, créant une bulle de protection. C’est juste Paris. La ville respire fort. Respire avec elle. Je suis là. Je suis ton bouclier.
Il la guida à travers la foule. Il jouait des coudes, protégeant l’espace vital de sa femme avec une agressivité qu’on ne lui connaissait pas. Il était devenu un chien de garde. Il regardait les Parisiens avec des yeux nouveaux : il voyait leur hâte absurde, leurs visages fermés, leurs yeux rivés sur leurs smartphones. Il vit un homme bousculer une vieille dame sans s’excuser. Il vit la solitude au milieu de la multitude. Il avait fait partie de cette meute. Il en avait été un des loups alpha. Aujourd’hui, il se sentait étranger, presque anthropologue.
Ils prirent un taxi. Le chauffeur, un homme bavard écoutant une radio de débats politiques, jura contre les embouteillages. — C’est bloqué sur les quais ! Encore une manif ! C’est pas possible ce pays ! Claire se recroquevilla sur la banquette arrière. Elle ferma les yeux derrière ses lunettes noires. — Dis-moi où on est, demanda-t-elle pour se rassurer. — On longe la Seine, décrivit Antoine. L’eau est grise, haute. Le ciel est bas, couleur d’ardoise. On passe devant l’Institut du Monde Arabe. Les moucharabiehs sont fermés. C’est… c’est beau, mais c’est froid.
Ils arrivèrent enfin Avenue Victor Hugo. L’immeuble haussmannien se dressait, impérial, avec sa façade de pierre de taille et ses balcons en fer forgé. Le code n’avait pas changé. L’ascenseur sentait toujours la cire et le vieux parfum de la voisine du troisième. Devant la porte de leur appartement, Antoine hésita. Sa main tremblait en tenant la clé. C’était la porte qu’il avait franchie tant de fois en vainqueur. La porte qu’il avait franchie le soir du 14 octobre en pensant trouver une épouse soumise et qu’il avait trouvée close sur une absence.
— Ouvre, dit Claire. On doit le faire.
Il tourna la clé. La porte s’ouvrit avec un déclic familier. Une odeur les frappa immédiatement. Une odeur rance, lourde, désagréable. L’odeur du temps arrêté et de la nourriture corrompue. — Ça sent la mort, dit Claire en mettant sa main devant son nez.
Antoine entra le premier. Il alluma la lumière, geste inutile pour elle, mais nécessaire pour lui. L’appartement était tel qu’il l’avait laissé le soir de son départ précipité pour Gordes. Mais le temps avait fait son œuvre. Sur la table du salon, une fine couche de poussière grise unifiait tout. Dans la cuisine, c’était le désastre. La cocotte en fonte était toujours sur la plaque. Antoine souleva le couvercle. Le gigot d’agneau, ce chef-d’œuvre d’amour que Claire avait cuisiné pour leurs dix ans, n’était plus qu’une masse verdâtre et poilue de moisissures. L’odeur était insoutenable. Dans l’évier, l’assiette sale qu’il avait laissée avait attiré des insectes morts.
Et sur l’îlot central, trônait le carton éventré de la machine à expresso. Le cadeau de la honte. La machine chromée brillait sous la poussière, indécente de modernité au milieu de ce naufrage domestique.
— Décris-moi, ordonna Claire depuis l’entrée. Je sens l’odeur du gigot pourri. C’est ça ? — Oui, avoua Antoine. J’ai… je suis parti si vite ce soir-là. Je n’ai rien jeté. Tout est resté en l’état. C’est une scène de crime, Claire. — C’est parfait, dit-elle d’une voix blanche. C’est exactement ce que c’est. Une nature morte en décomposition. Comme notre mariage à ce moment-là.
Elle avança prudemment, sa canne (qu’elle avait accepté de reprendre pour Paris) tapant sur le parquet. — Je vais ouvrir les fenêtres. On va aérer. Et on va jeter. Tout. Antoine s’activa. Il ouvrit les grandes baies vitrées. Le bruit de l’avenue entra, couvrant le silence pesant. Il prit un grand sac poubelle. Il jeta le contenu de la cocotte sans regarder. Il jeta les pommes de terre fossilisées. Il jeta l’assiette sale, ne prenant même pas la peine de la laver. Il voulait effacer les traces organiques de cette soirée.
Puis, il se tourna vers la machine à café. — Et la machine ? demanda Claire. Elle est là ? — Oui. Elle est là. — Jette-la. — Elle est neuve, Claire. Elle vaut mille euros. On peut la donner à Emmaüs ou… — Jette-la ! cria-t-elle soudain. Je ne veux pas que quelqu’un boive du café fait avec cette machine ! Elle est maudite ! Elle est le symbole de ton mépris ! Tu m’as offert un robot ménager pendant que tu offrais de la passion à une autre ! Je veux l’entendre se briser !
Antoine n’hésita pas. Il comprit que ce n’était pas du gaspillage, c’était un exorcisme. Il prit la lourde machine chromée. Il la mit dans le carton. Il sortit sur le palier de service, là où se trouvait le vide-ordures de l’immeuble (un grand conteneur commun). Il jeta la machine dans la benne avec violence. Le bruit du métal et du plastique se fracassant contre le fond fut libérateur. Il revint dans la cuisine. — C’est fait. Elle est détruite.
Claire hocha la tête, apaisée. — Maintenant, emmène-moi dans la chambre. Ils entrèrent dans la chambre conjugale. Le lit était défait, draps froissés du côté d’Antoine, intacts du côté de Claire. — Je vais changer les draps, dit Antoine. Tout de suite. Il arracha les draps qui avaient connu ses nuits de solitude et de déni. Il les mit en boule. Il sortit des draps propres, frais, sentant la lavande (un sachet qu’elle glissait toujours dans l’armoire). Ils refirent le lit ensemble. Claire tenait les coins, guidée par l’habitude et le toucher, lissant les plis avec une méticulosité obsessionnelle. C’était leur premier acte de reconstruction commune dans cet appartement : remettre du propre sur le lieu du repos.
Les jours suivants furent consacrés à la liquidation. Antoine avait contacté une agence immobilière de luxe. “Vente rapide, meublé ou vide, peu importe. On veut juste tourner la page.” Mais avant de vendre, il fallait trier. C’était le plus dur. Trier dix ans de vie quand l’un ne voit plus et que l’autre ne veut plus voir.
Antoine devint les yeux de la mémoire. Il ouvrait les placards, sortait les objets un par un et les décrivait. — Une robe de soirée bleue, celle du gala de la Fondation. — Garde, dit Claire. La soie est belle au toucher. Je la porterai pour écouter de l’opéra. — Une paire d’escarpins rouges, talons de 12 cm. — Jette. Ou donne. Je ne marcherai plus jamais avec ça. C’est fini, l’équilibre précaire. Maintenant, je veux du plat. Je veux de la terre ferme.
Ils passèrent des heures assis par terre, au milieu des cartons. C’était épuisant, mais nécessaire. Chaque objet était un verdict : “Utile pour ma nouvelle vie” ou “Vestige de l’ancienne Claire”. La “Nouvelle Claire” était sélective. Elle ne gardait que les textures (cachemire, velours, soie), les odeurs (livres anciens, bois) et les objets sonores. Tout le visuel — les tableaux décoratifs, les bibelots purement esthétiques — était impitoyablement écarté.
— Et ça ? demanda Antoine en tombant sur un petit objet lourd au fond d’un tiroir. C’était une boule à neige. Un souvenir kitsch de Venise. — C’est quoi ? — La boule à neige de notre voyage de noces. La gondole. Claire tendit la main. Elle prit la boule. Elle la secoua près de son oreille. — Ça ne fait pas de bruit, dit-elle. La neige tombe en silence. Elle hésita. — Décris-moi la gondole. Est-ce qu’elle est toujours rouge ? — Oui. Un rouge un peu passé. L’eau est bleue électrique. C’est moche, Claire. Objectivement, c’est moche. Elle sourit. — Garde. C’est moche, mais c’était nous quand on était naïfs. J’ai besoin de me souvenir qu’on a été naïfs. Qu’on n’a pas toujours été ces deux étrangers blessés.
Le quatrième jour fut consacré à l’épreuve professionnelle. Antoine devait se rendre à son cabinet pour signer les actes de cession de ses parts. Claire insista pour venir. — Je veux entendre ta voix quand tu leur diras adieu. Je veux être sûre que tu ne regrettes rien. — Tu ne verras pas leurs têtes, heureusement, dit Antoine. Ils vont me prendre pour un fou.
Le cabinet d’architecture “D&Partners” était une ruche de verre et d’acier au cœur de la Défense. Quand Antoine entra, guidant Claire par le bras, le silence se fit dans l’open space. Les jeunes architectes, penchés sur leurs plans et leurs maquettes, levèrent la tête. Ils virent leur ancien patron, aminci, barbu, vêtu d’un pull simple et non plus de ses costumes sur mesure, tenant le bras d’une femme aux lunettes noires. Il n’avait plus l’air d’un requin. Il avait l’air d’un prophète fatigué.
Julien, son associé, les accueillit dans le grand bureau d’angle, celui qu’Antoine avait conçu pour lui-même, avec vue panoramique sur Paris. — Antoine. Claire. Asseyez-vous. L’ambiance était glaciale. Les avocats étaient là, dossiers empilés. — On a préparé les documents, dit Julien, mal à l’aise. C’est… c’est radical, Antoine. Tu laisses tout. Tes projets en cours, tes droits d’image, ton nom. Tu es sûr de ne pas vouloir garder un rôle de consultant ? Antoine regarda la maquette du projet de Lyon posée sur la table. Une tour de verre élancée, magnifique, froide. — Non, Julien. Regarde cette tour. Elle est superbe. Mais dis-moi, où est l’humain là-dedans ? Où est la rampe pour celui qui ne marche pas ? Où est le repère tactile pour celui qui ne voit pas ? Où est l’acoustique pour celui qui entend trop ? Julien fronça les sourcils. — On respecte les normes PMR, Antoine, tu le sais bien. — Les normes ! s’esclaffa doucement Antoine. On respecte la loi, oui. Mais on ne respecte pas la vie. On construit pour des hommes standards qui n’existent pas. Moi, je vis maintenant avec la réalité de la fragilité. Je ne peux plus dessiner pour la puissance.
Il prit le stylo. Il signa les documents sans trembler. Une signature, deux signatures, dix signatures. À chaque paraphe, il se sentait plus léger. Il se délestait de son ego. Claire, assise à côté de lui, posa sa main sur sa cuisse. Une pression discrète, solidaire. Elle sentait son soulagement.
Quand ils sortirent du bureau, Julien les rattrapa dans le couloir. — Antoine ! Attends. Il semblait sincèrement ému. — Tu vas nous manquer. Ton génie va nous manquer. Qu’est-ce que tu vas faire ? Antoine regarda Claire. Il regarda ses lunettes noires qui reflétaient les néons du couloir. — Je vais apprendre à voir, Julien. J’ai passé quarante ans à regarder, mais je n’ai jamais rien vu. Il serra la main de son ancien associé et franchit les portes vitrées. Il ne se retourna pas.
Le lendemain, ce fut au tour de Claire. L’atelier de restauration dans le Marais. C’était une épreuve redoutée. Cet endroit était son âme. C’était là qu’elle avait passé des milliers d’heures à sauver le travail des autres. Quand ils entrèrent, l’odeur de térébenthine, de vernis Dammar et de poussière séculaire l’enveloppa comme un vieux manteau. Claire s’arrêta sur le seuil, vacillante. — Ça sent… ça sent ma vie d’avant, dit-elle, la voix brisée.
Une jeune femme s’approcha. C’était Julie, son assistante, une surdouée de vingt-cinq ans que Claire formait depuis deux ans. — Madame D… Claire. Oh, Claire. Julie pleurait. Elle savait. Claire tendit les mains. Julie les prit. — Ne pleure pas, Julie. Tes larmes vont faire monter l’hygrométrie de la pièce, c’est mauvais pour les toiles. C’était une blague de restauratrice. Julie rit à travers ses sanglots.
— Emmène-moi à mon établi, demanda Claire. Antoine et Julie l’aidèrent à s’asseoir sur son haut tabouret. Devant elle, il y avait une toile en cours. Un portrait du XVIIe siècle. Un gentilhomme à la fraise. — Où en étais-je ? demanda Claire. — Tu travaillais sur le dévernissage de la zone du col, expliqua Julie. Tu avais commencé à dégager la dentelle. Claire tendit la main. Elle effleura la surface de la toile. Ses doigts, devenus ses yeux, lurent le relief. Elle sentit la différence infime entre la zone vernie et la zone nettoyée. — C’est rugueux ici. Le peintre a utilisé des impâtiments pour la dentelle. Il voulait que ça accroche la lumière. Elle retira sa main, comme brûlée. — C’est fini. Je ne peux plus. Si je touche, je risque d’abîmer. Je n’ai plus le contrôle du geste.
Elle se tourna vers Julie. — Julie, ouvre le tiroir de droite. Prends ma trousse de pinceaux en martre. Ceux de Russie. Julie s’exécuta. Elle posa la trousse en cuir sur l’établi. Claire l’ouvrit. Elle caressa les manches en bois poli, les poils soyeux. C’étaient des extensions de ses doigts. — Ils sont à toi, dit-elle fermement. — Claire, je ne peux pas… C’est trop précieux. — Ils doivent servir. Un pinceau qui ne peint pas est un bout de bois mort. Prends-les. Et finis ce gentilhomme. Rends-lui sa lumière, puisque je ne peux pas garder la mienne.
Julie sanglotait. Antoine, en retrait, sentait sa gorge se serrer. Il assistait à un testament vivant. Sa femme léguait son art. C’était d’une dignité bouleversante. — Et l’atelier ? demanda Julie. — Je vends le bail. Mais je veux que tu aies la priorité. Antoine t’aidera pour le montage financier si besoin. C’est ton tour, Julie. Sois patiente avec les œuvres. Elles sont plus fragiles que nous, car elles ne peuvent pas se plaindre.
Claire descendit du tabouret. Elle fit un dernier tour de la pièce, touchant un chevalet, un cadre, un pot de pigments. Elle disait adieu à ses compagnons silencieux. Puis, elle revint vers Antoine. — Emmène-moi. J’ai froid maintenant. La chaleur est partie.
Ils rentrèrent à l’appartement. Ils étaient vidés. Ils avaient coupé les deux amarres principales : le cabinet et l’atelier. Ils étaient libres, mais d’une liberté vertigineuse, effrayante. Ils n’étaient plus rien socialement. Juste un couple avec de l’argent sur un compte en banque et un handicap à gérer.
Le dernier soir à Paris, l’appartement était presque vide. Les déménageurs passeraient le lendemain pour emporter les quelques meubles qu’ils gardaient et les cartons de livres. Ils campaient dans le salon, sur un matelas posé à même le sol. Ils mangeaient des pizzas commandées, assis en tailleur. L’atmosphère était étrange. Une sorte de veillée d’armes.
— Antoine ? dit Claire après avoir fini sa part. — Oui ? — Il reste un truc. Un truc qu’on n’a pas réglé. Antoine se raidit. Il savait. Les roses. Le fantôme des roses. — Je sais, dit-il. — Tu as jeté la machine à café. C’était bien. Mais tu n’as rien fait pour les roses. Elles existent toujours, quelque part dans l’éther. Le souvenir de ton geste est toujours là. — Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? demanda-t-il, désarmé. Je ne peux pas remonter le temps. — Non. Mais tu peux le recouvrir. Comme en peinture. Quand on ne peut pas effacer un repentir, on peint par-dessus. On crée une nouvelle couche qui cache l’ancienne. Elle tourna son visage vers lui. — Je veux que tu fasses quelque chose, Antoine. Je ne sais pas quoi. Mais je veux que tu remplaces cette image mentale des 99 roses rouges chez elle par quelque chose d’autre. Quelque chose de plus fort. Quelque chose qui soit à nous.
Antoine réfléchit. Il regarda sa femme dans la pénombre. Elle ne demandait pas un bijou. Elle ne demandait pas des excuses. Elle demandait un acte symbolique de “sur-écriture”. Une architecture de la mémoire. Il se leva. Il commença à faire les cent pas. 99 roses rouges. Le symbole de la passion standardisée, du luxe facile. Éphémère. Ça fane en une semaine. Il fallait le contraire. Quelque chose de durable. De vivant. De difficile. Quelque chose qui ne s’achète pas avec un clic sur un smartphone.
Une idée germa. Une idée folle, compliquée, une idée d’architecte et de jardinier. — J’ai une idée, dit-il. Mais ça va prendre du temps. — On a le temps. On a tout le temps du monde maintenant. — Non, je veux dire… ça ne se fait pas en un jour. C’est un projet. — Dis-moi. — Tu te souviens de la bergerie ? Du terrain derrière, là où j’ai mis la corde ? — Oui. La terre est sèche, pleine de cailloux. — Je ne vais pas t’offrir des fleurs coupées, Claire. Les fleurs coupées, c’est pour les morts ou pour les maîtresses. C’est stérile. Il s’accroupit devant elle, prit ses mains. — Je vais te construire un jardin. Mais pas n’importe quel jardin. Un jardin pour aveugle. Un jardin sensoriel. Il s’anima, la passion revenant dans sa voix. — Je vais planter quatre-vingt-dix-neuf rosiers. Pas des Baccara. Des rosiers anciens, des variétés oubliées, celles qui sentent fort, celles qui ont des épines douces ou des feuilles veloutées. Je vais les planter moi-même. Je vais creuser la terre, je vais installer l’irrigation. — 99 rosiers ? C’est énorme. — Oui. Un pour chaque rose que j’ai envoyée à la mauvaise adresse. Mais ceux-là, ils seront vivants. Ils vont grandir. Ils vont sentir. Et je vais dessiner le jardin pour que tu puisses t’y promener seule. Avec des chemins en gravier qui chantent sous les pieds, des fontaines pour te guider au bruit de l’eau. Je vais construire un labyrinthe de parfums. Ce sera ton royaume.
Claire resta silencieuse. Elle serra les mains d’Antoine. — Tu ferais ça ? Tu te casserais le dos à piocher la terre pour moi ? — C’est la seule façon. Je dois suer pour expier. L’argent ne suffit pas. Il faut de la sueur. Il faut que je construise quelque chose de mes mains pour toi. Une larme coula sous les lunettes de Claire. — Un jardin sensoriel… murmura-t-elle. Un endroit où le noir serait rempli d’odeurs… Elle sourit. Un vrai sourire, large, lumineux. — D’accord, Antoine. Fais-le. Plante-les. Recouvre le souvenir. Fais pousser la vie sur la trahison.
Le lendemain matin, le camion de déménagement partit. Ils rendirent les clés à l’agent immobilier. Ils descendirent dans la rue. Le taxi les attendait. Avant de monter, Claire se tourna une dernière fois vers l’immeuble qu’elle ne voyait pas. — Adieu, Claire la voyante, chuchota-t-elle. Adieu, la femme parfaite. Elle monta dans le taxi. Antoine s’assit à côté d’elle. Il prit sa main. — Où on va, patron ? demanda le chauffeur. Antoine regarda Claire. — On rentre à la maison, dit-il. Dans le Sud. On a un jardin à planter.
Le taxi démarra. Paris défila derrière les vitres, floue et grise. Antoine ne la regardait plus. Il avait déjà la tête ailleurs, dans les plans, les niveaux, les systèmes d’arrosage. Il visualisait le futur jardin. Il ne voyait plus des murs, il voyait des chemins. Il avait trouvé sa nouvelle vocation. Il ne serait plus le “Master Architect” des tours de verre. Il serait le jardinier de l’invisible.
Mais alors qu’ils roulaient sur le périphérique, le téléphone de Claire, qu’elle gardait toujours éteint au fond de son sac, se mit à vibrer. Une vibration longue. Une alarme programmée. Claire sursauta. — C’est quoi ? Elle fouilla dans son sac, sortit l’appareil. — C’est mon rappel annuel, dit-elle, fronçant les sourcils. L’alarme que je mets chaque année pour… Elle s’arrêta. Son visage blêmit. — Pour quoi ? demanda Antoine. — Pour notre anniversaire de rencontre, dit-elle doucement. C’est demain. Le 15 janvier. Pas le mariage. La rencontre.
Elle tenait le téléphone comme une bombe. — Antoine… il y a quelque chose que je ne t’ai jamais dit sur ce jour-là. Sur notre rencontre. Antoine sentit une pointe d’inquiétude. Encore un secret ? — On s’est rencontrés dans une galerie d’art, je m’en souviens. Tu renversais ton champagne. — Oui. Mais ce n’était pas un hasard. Elle tourna son visage vers lui. — Je t’avais suivi. Je t’avais vu deux jours avant dans le métro. Tu dessinais sur un carnet. Tu avais l’air si… habité. Si intense. J’ai demandé à mon ami galeriste qui tu étais. Il m’a dit que tu serais au vernissage. J’y suis allée pour toi. J’ai fait semblant d’être maladroite pour que tu me parles.
Antoine resta bouche bée. — Tu… tu m’as chassé ? Toi ? La Claire timide ? — Je n’ai jamais été timide, Antoine. J’étais déterminée. Je savais que c’était toi. Dès le début. J’ai construit notre rencontre. J’ai été l’architecte de notre couple bien avant toi. Elle eut un petit rire triste. — C’est pour ça que j’ai eu si mal quand tu es parti. Parce que j’avais l’impression que mon œuvre s’effondrait. Que j’avais mal calculé les fondations.
Antoine la regarda avec une admiration nouvelle. Elle n’était pas la victime passive qu’il croyait. Elle avait été le moteur caché. — Alors on est quitte, dit-il en souriant. Tu as manipulé le début, j’ai saboté le milieu. Il lui prit la main et la porta à ses lèvres. — Maintenant, on va écrire la fin ensemble. Sans manipulation. Juste avec de la terre et de l’eau.
Le taxi accéléra vers le soleil, laissant derrière eux la ville des illusions. Le projet “99 Roses” venait de naître. Et avec lui, la promesse d’une rédemption non pas par l’oubli, mais par la transformation.
ACTE 3 – PARTIE 3 : Le Jardin des 99 Promesses
Le retour à la bergerie ne fut pas un retour de vacances. Ce fut le début d’un chantier titanesque. L’hiver finissait à peine. La terre du Vaucluse était dure, caillouteuse, rebelle. Elle ne se laissait pas dompter facilement. Pour un homme qui avait passé vingt ans à dessiner des lignes droites sur des logiciels de CAO, assis dans un bureau climatisé, le choc fut violent.
Antoine commença dès le lendemain de leur arrivée. Il n’engagea pas d’entreprise. Il ne loua pas de pelleteuse mécanique. Il voulait le faire à la main. C’était stupide, c’était inefficace, mais c’était nécessaire. Il devait sentir la résistance du sol pour comprendre la résistance qu’il avait opposée à l’amour de sa femme pendant toutes ces années.
Il acheta une pioche, une pelle, une brouette et des gants de cuir. Le premier jour, il ne défricha que trois mètres carrés. Il rentra le soir, le dos brisé, les mains couvertes d’ampoules crevées, tremblant de fatigue. Claire l’attendait sur le canapé. Elle entendit son pas lourd, traînant. — Tu as mal ? demanda-t-elle. — J’ai l’impression d’avoir cent ans, avoua-t-il en s’effondrant dans le fauteuil. Cette terre est de la pierre. — Tu peux arrêter, Antoine. Personne ne t’oblige. On peut juste semer du gazon. — Non. J’ai promis 99 rosiers. Il y aura 99 trous.
Les semaines passèrent. Le corps d’Antoine changea. La graisse de la cinquantaine naissante fondit, remplacée par du muscle sec, noueux. Sa peau, jadis pâle de parisien, devint tannée, cuite par le soleil et le vent. Il laissa pousser sa barbe, non plus par style, mais par manque de temps. Il ressemblait de moins en moins à l’architecte star et de plus en plus aux vieux paysans du coin qu’il croisait parfois à la coopérative agricole.
Il dessinait le jardin le soir, sur la table de la cuisine. Mais il ne dessinait plus pour l’œil. Il dessinait pour le pied et pour le nez. Il conçut des allées en différents matériaux pour que Claire sache toujours où elle était. — Le gravier qui crisse, c’est l’allée principale, lui expliquait-il en guidant son doigt sur le plan en relief qu’il avait bricolé avec du carton. Les écorces de pin, souples et silencieuses, c’est la zone de repos. Les dalles de pierre chaude, c’est vers la fontaine.
La fontaine était la pièce maîtresse. Elle devait être le cœur sonore du jardin. Antoine passa deux semaines à construire un système de ruissellement complexe. Il ne voulait pas un jet d’eau bruyant. Il voulait un murmure. Une eau qui chante doucement, pour apaiser les acouphènes de l’angoisse.
Puis vint le temps de choisir les roses. Ils ne commandèrent pas sur internet. Ils allèrent chez un pépiniériste spécialisé dans les roses anciennes, près de Grasse. Ce fut un voyage sensoriel. Claire avançait dans les serres, guidée par Antoine. Elle ne voyait pas les couleurs, alors elle choisissait à l’aveugle. Elle plongeait son nez dans les fleurs. — Celle-là, dit-elle en s’arrêtant devant un buisson épineux. — C’est une “Cuisses de Nymphe”, lut Antoine sur l’étiquette. Un vieux rosier alba. Rose pâle. — Je m’en fous de la couleur. Elle sent le citron et le poivre. Je la veux.
Ils continuèrent. Elle choisit des “Ghislaine de Féligonde” pour leur odeur de musc, des “Madame Isaac Pereire” pour leur parfum capiteux de framboise, des “Munstead Wood” pour leur senteur de vieux vin rouge. Elle écarta impitoyablement les roses modernes, celles qui sont visuellement parfaites mais qui ne sentent rien. — Ce sont des roses de vitrine, décréta-t-elle. Des roses de mensonge. Je veux des roses qui ont une âme.
Ils revinrent avec le camion chargé de plants. La plantation dura tout le printemps. Antoine creusait. Claire, assise par terre à côté du trou, préparait le mélange de terreau et d’engrais organique. Elle plongeait ses mains nues dans la terre noire. Elle ne mettait pas de gants. — Je veux sentir la vie, disait-elle. La terre, c’est sale, mais c’est vivant. Ton bureau de Paris était propre, mais il était mort.
Il y eut des moments de découragement. Un orage violent, en mai, ravina le terrain et noya trois jours de travail. Antoine, trempé jusqu’aux os, hurla de rage au milieu de la nuit, essayant de dévier les torrents de boue avec sa pelle. Claire sortit sous la pluie, en chemise de nuit, pour le calmer. — Laisse faire, Antoine ! Laisse faire ! La nature est plus forte. On recommencera demain. — Ils vont mourir ! Les racines sont à nu ! — Alors on en replantera. Rentre. Tu vas attraper la mort.
Il rentra, vaincu, grelottant. Elle le sécha avec une serviette. Elle lui fit une tisane. C’était elle, l’aveugle, qui soignait le bâtisseur effondré. Les rôles s’inversaient et se rééquilibraient sans cesse.
L’été arriva. La chaleur écrasante. Les rosiers, chétifs au début, commencèrent à prendre racine. Antoine avait installé un système d’arrosage goutte-à-goutte ultra-précis, piloté par un programmateur qu’il avait modifié pour qu’il émette des bips sonores distincts. — Un bip : arrosage zone Nord. Deux bips : zone Sud. Si tu entends un bip long, c’est une fuite, avait-il appris à Claire. Elle était devenue la gardienne de l’eau. Elle écoutait le jardin respirer.
Un an passa. Puis un deuxième. La vie s’était organisée autour de ce rectangle de terre. Ils vivaient frugalement, sur les économies de leur vie d’avant. Ils n’avaient plus besoin de grand-chose. Plus de voyages, plus de restaurants étoilés, plus de costumes. Leurs amis de Paris avaient cessé d’appeler, gênés par ce changement de vie radical qu’ils prenaient pour une dépression ou une folie mystique. Antoine s’en moquait. Il n’avait jamais été aussi connecté au réel.
Et puis, le troisième printemps arriva. C’était l’année de la maturité pour le jardin. Les 99 rosiers avaient grandi. Ils formaient désormais des buissons denses, vigoureux. Ils avaient colonisé les treilles qu’Antoine avait soudées. Ils avaient envahi les talus.
C’était le 14 octobre. L’anniversaire du désastre. Treize ans de mariage. Trois ans de cécité. Antoine se leva tôt. Il fit le tour du jardin. Il vérifia chaque allée. Il enleva une branche morte ici, un caillou là. Tout devait être parfait. Il rentra dans la chambre. Claire était éveillée. Elle écoutait le vent dans les feuilles. — Bon anniversaire, dit-il. — Bon anniversaire, jardinier. — Lève-toi. Mets ta robe. Celle du gala. La bleue en soie. — Pourquoi ? On ne va nulle part. — Si. On va au bal.
Claire sourit, intriguée. Elle s’habilla. La robe flottait un peu sur elle — elle avait minci — mais elle avait toujours cette élégance innée. Elle mit le parfum qu’il lui avait offert, celui qui sentait le feu de bois. Antoine mit une chemise propre. Il lui prit le bras. — Ferme les yeux, dit-il par habitude, avant de réaliser l’absurdité de la phrase. Claire rit. — Ils sont fermés, Antoine. Depuis trois ans. — Je veux dire… vide ton esprit. Ne cherche pas à analyser. Juste… ressens.
Il la fit sortir sur la terrasse. L’air était saturé. C’était une explosion olfactive. Le soleil de midi chauffait les pétales, libérant les huiles essentielles. Ça sentait le miel, le citron, la myrrhe, l’abricot, le poivre, et cette odeur indéfinissable, poudrée et charnelle, de la rose ancienne. Claire s’arrêta net. Elle prit une grande inspiration, gonflant sa poitrine. — Mon Dieu… murmura-t-elle. On dirait… on dirait qu’on est entrés dans un flacon de parfum géant.
— Viens, dit Antoine. Il la guida vers le premier chemin. Le gravier chanta sous leurs pas. — On entre par l’allée des Souvenirs, dit-il. À ta gauche, ce sont les rosiers de Damas. L’odeur la plus ancienne du monde. Claire tendit la main. Elle effleura des pétales veloutés, doux comme de la peau de bébé. — C’est doux… — Continue.
Ils avancèrent. Le sol changea. Ils marchèrent sur des écorces de pin. Le bruit s’étouffa. — Ici, c’est le silence. Les rosiers moussus. Touche la tige. Claire toucha. Ce n’était pas des épines dures. C’était une mousse végétale, poilue, étrange, qui recouvrait le bois. — Ça pique pas, s’étonna-t-elle. — Non. C’est la douceur après la douleur. C’est nous, maintenant.
Ils arrivèrent au centre du jardin, près de la fontaine. L’eau clapotait doucement, un son cristallin qui semblait dialoguer avec le bourdonnement des centaines d’abeilles qui butinaient. Il y avait un banc en pierre, chauffé par le soleil. — Assieds-toi. Claire s’assit. Elle était submergée. Elle ne pleurait pas de tristesse, mais de trop-plein sensoriel. Elle était ivre d’odeurs.
— Il y en a combien ? demanda-t-elle. — Quatre-vingt-dix-huit, répondit Antoine. Claire fronça les sourcils. — Tu avais dit 99. Pour effacer les 99 roses de Paris. — Il y en a 98 ici, autour de toi. Compte-les si tu veux, mais ça va être long. Il marqua une pause. Sa voix trembla légèrement. — La 99ème… elle est spéciale. Je ne l’ai pas plantée avec les autres. Je l’ai isolée.
Il lui prit la main et la fit se lever. — Viens. C’est au fond. Près du vieux mur en pierre. Il l’emmena dans un coin reculé du jardin, un endroit ombragé, protégé du vent par le mur de la bergerie. Il y avait là un seul rosier, dans un grand pot en terre cuite. — Touche-le, dit Antoine. Mais fais attention. Celui-là a des épines. De vraies épines.
Claire avança la main prudemment. Elle sentit les feuilles, petites, dentelées. Elle sentit les épines, acérées, recourbées comme des griffes. Puis elle trouva une fleur. Une seule. Elle la toucha. La texture était différente. Les pétales étaient épais, cireux, presque froids. Elle approcha son nez. Elle ne sentait rien. Absolument rien. Elle inspira plus fort. Toujours rien. Aucune odeur. Juste l’odeur verte de la feuille.
— Elle ne sent rien, dit-elle, déçue. Elle est malade ? — Non, dit Antoine. Elle est parfaite. C’est une rose “Black Baccara”. Le nom claqua dans l’air comme un coup de fouet. Claire retira sa main brusquement, comme si la fleur l’avait mordue. — Tu… tu as planté ça ? Ici ? Sa voix était chargée d’incrédulité et d’une peur soudaine. Les Baccara. Les roses de la trahison. Les roses de Solène. Pourquoi les avoir invitées dans leur sanctuaire ?
Antoine posa ses mains sur les épaules de sa femme. Il la sentait trembler. — Écoute-moi, Claire. Ne recule pas. — Pourquoi ? Pourquoi tu as fait ça ? Tu as dit que tu voulais recouvrir le souvenir ! — On ne recouvre pas en ignorant, dit Antoine fermement. On recouvre en intégrant. J’ai planté 98 rosiers qui sentent le paradis pour te donner de la joie. Et j’ai planté celui-là, celui-ci seulement, pour qu’on n’oublie jamais.
Il cueillit la rose. Il coupa la tige avec son ongle, un geste sec. Il enleva les épines du bas avec ses doigts calleux, s’écorchant un peu, mais il ne le sentit pas. Il mit la rose dans la main de Claire. — Tiens-la. Claire tenait la fleur noire (rouge très sombre pour ceux qui voient, noire pour l’âme) avec réticence. — Elle est belle, continua Antoine. Elle est magnifique, sculpturale, parfaite. Mais elle ne sent rien. Elle est froide. Elle n’a pas d’âme. C’est ce que je cherchais il y a trois ans. La perfection vide. L’éclat sans la chaleur.
Il guida la main de Claire vers son propre visage, puis vers les autres rosiers qui embaumaient autour d’eux. — Et tout le reste… tout ce jardin qui pue la vie, qui est désordonné, qui pique parfois, qui fane et qui renaît… ça, c’est ce que j’ai trouvé avec toi quand le noir est tombé. Il reprit la rose Baccara des mains de Claire. — Cette rose n’est pas un ennemi, Claire. C’est un témoin. C’est grâce à cette erreur, grâce à ce vide qu’elle représente, que j’ai compris la valeur du plein. Sans elle, je serais encore à Paris en train de signer des contrats pour des tours vides. Sans elle, on serait passés à côté de ce jardin.
Il jeta la rose par terre, dans la poussière. — Elle a sa place ici, mais en bas. Dans l’ombre. Pour qu’on se souvienne que la beauté visuelle ne vaut rien si elle ne sent rien. Claire resta silencieuse un long moment. Elle écoutait les mots d’Antoine, elle écoutait le bourdonnement du jardin. Elle comprenait. Il n’avait pas cherché à effacer le passé, il l’avait digéré. Il avait transformé le poison en antidote. Elle se baissa. Elle chercha la rose à tâtons. Elle la ramassa. — Ne la jette pas, dit-elle doucement. Elle la remit dans le pot, sur la terre. — Laisse-la vivre sa vie de rose muette. Elle servira de leçon aux autres. Elle leur montrera ce qu’est la tristesse d’être juste belle.
Elle se releva et se tourna vers Antoine. Elle mit ses mains sur le visage barbu, rugueux de son mari. Elle traça les rides au coin de ses yeux, la cicatrice sur sa joue (un coup de branche malheureux). — Tu as changé de visage, Antoine, dit-elle. — Je suis vieux et moche maintenant. — Non. Tu as du relief. Avant, tu étais lisse comme du verre. Mes doigts glissaient sur toi sans rien accrocher. Maintenant… je peux te lire. Tu es écrit en braille. Tu es rugueux, tu es solide. Elle se rapprocha de lui, collant son front contre le sien. — Je vois mieux maintenant que je ne voyais il y a trois ans. Je te vois toi. Le vrai toi. Celui qui creuse la terre. Et celui-là… celui-là, je l’aime. Pas par habitude. Je l’aime pour de vrai.
Antoine ferma les yeux. Les larmes coulèrent, chaudes, se perdant dans sa barbe. C’était la phrase qu’il attendait depuis mille jours. L’absolution. — Je t’aime, Claire. Je suis tes yeux. Pour toujours. — Non, corrigea-t-elle doucement. Tu n’es pas mes yeux. Tu es mon jardinier. Moi, j’ai mes propres yeux maintenant. Ils sont au bout de mes doigts, dans mes narines, dans ma peau.
Elle s’écarta un peu, un sourire malicieux aux lèvres. — Et maintenant, Monsieur l’Architecte, emmène-moi boire du champagne. Mais pas du champagne de supermarché. Je veux du champagne millésimé. On a un jardin à inaugurer. — J’en ai une bouteille au frais. Un Krug. Je le gardais pour… — Pour aujourd’hui. Ouvre-la.
Ils retournèrent vers la maison, marchant lentement, bras dessus bras dessous. Le soleil commençait à descendre, teintant le ciel de couleurs qu’Antoine voyait pour deux. — Le ciel est comment ? demanda Claire. Antoine regarda l’horizon. C’était un embrasement. Du violet, de l’or, du rose. Il chercha une description complexe, puis se ravisa. — Il est couleur d’abricot mûr, dit-il simplement. Et il promet une belle journée demain.
Ils s’assirent sur la terrasse. Le bouchon de champagne sauta avec un bruit joyeux. Ils trinquèrent. Le cristal tinta. Claire but une gorgée, ferma les yeux, savoura les bulles. Autour d’eux, les 99 rosiers exhalaient leur parfum dans la fraîcheur du soir qui tombait. La rose Baccara, au fond du jardin, disparaissait dans l’ombre grandissante, invisible et inodore, enfin remise à sa juste place : celle d’un détail dans un paysage beaucoup plus vaste.
Antoine regarda sa femme. Elle était aveugle, elle avait des cheveux gris, ses mains étaient tachées de terre. Elle était la plus belle chose qu’il ait jamais vue. Il posa sa main sur la sienne. Il n’avait plus besoin de conquérir le monde. Il avait construit son monde ici, dans ce carré de terre odorant. Il ferma les yeux à son tour, pour écouter la nuit venir avec elle. Dans le noir, ils étaient enfin égaux. Et dans le noir, enfin, ils voyaient la même chose.