(Il a tout perdu. Rédemption amère. Il a rebâti sa vie, pierre après pierre, pour elle.)
ACTE 1 – PARTIE 1
Paris. La nuit tombe sur la ville lumière.
Mais ce soir, la lumière ne vient pas de la Tour Eiffel. Elle ne vient pas des lampadaires des Champs-Élysées. Elle semble émaner d’un seul homme.
Julien.
Il se tient au centre de la grande salle de bal de l’Hôtel de Ville. Les lustres en cristal scintillent au-dessus de sa tête. Le marbre sous ses pieds est froid, dur, et brillant. Exactement comme lui.
Il porte un smoking noir. Une coupe parfaite. Le tissu épouse ses épaules avec une précision militaire. Il tient une coupe de champagne à la main. Il ne boit pas. Il observe.
Autour de lui, le tout-Paris s’agite. Des hommes d’affaires aux ventres ronds. Des femmes aux cous ornés de diamants. Des journalistes avec leurs carnets et leurs yeux affamés. Ils sont tous là pour lui.
“Le Prix de l’Architecture Moderne”. C’est ce qui est écrit sur le trophée en verre posé sur l’estrade.
Un homme s’approche. C’est le ministre de la Culture. Il sourit. Ses dents sont trop blanches.
— Julien, mon cher ! Quel triomphe. Votre projet pour le Musée des Sciences… c’est du jamais vu. Cette structure ! Cette audace ! C’est froid, c’est net, c’est… pur.
Julien hoche la tête. Un sourire étudié apparaît sur ses lèvres. Il a répété ce sourire devant son miroir ce matin.
— Merci, Monsieur le Ministre. La pureté est la seule vérité. Le monde est trop chaotique. L’architecture doit imposer de l’ordre.
Il parle avec une voix grave. Une voix qui commande l’attention. Les gens autour se taisent pour écouter. Il aime ce silence. Il aime savoir qu’il contrôle l’espace, le son, et les regards.
— Vous avez supprimé tous les murs intérieurs, continue le ministre avec admiration. C’est radical.
— Les murs sont des obstacles, répond Julien. La lumière doit circuler. Comme l’argent. Ou comme le pouvoir.
Des rires polis éclatent. Julien ne rit pas. Il balaie la salle du regard. Il cherche quelqu’un. Non, il ne cherche pas sa femme. Il cherche l’approbation. Il cherche à voir son propre reflet dans les yeux des autres.
Il croise le regard de Sophie.
Elle est là-bas, près du buffet. Elle porte une robe rouge. Rouge sang. Elle est jeune. Vingt-huit ans. Elle est directrice marketing de son cabinet. Elle est belle d’une manière agressive.
Sophie lève son verre vers lui. Un geste discret. Un secret partagé au milieu de la foule. Ses yeux disent : “Tu es le roi, et je suis celle qui connaît le roi”.
Julien ressent une chaleur monter en lui. C’est cela qu’il veut. L’admiration brute. Le désir. La validation.
Et Claire ?
Où est Claire ?
Il faut faire un effort pour la trouver. Elle est pourtant là. Elle est toujours là. Comme l’ombre portée d’un objet en plein soleil.
Claire se tient près d’une colonne, loin du centre. Elle porte une robe bleu nuit. Une robe simple. Trop simple pour cette soirée. Elle a les cheveux attachés en un chignon un peu lâche. Quelques mèches grises sont visibles sur ses tempes. Elle ne les a pas teintes.
Elle tient un verre d’eau pétillante. Elle regarde Julien.
Elle ne le regarde pas comme Sophie. Elle ne le regarde pas comme le ministre.
Elle le regarde comme on regarde un enfant qui joue trop près du bord d’une falaise. Il y a de l’inquiétude dans ses yeux. Et une fatigue infinie.
Un photographe s’approche de Julien.
— Maître ! Une photo, s’il vous plaît ! Avec votre épouse !
Julien grimace intérieurement. Il n’aime pas partager le cadre. Mais il connaît les règles du jeu social. Il faut montrer l’image du bonheur parfait. L’architecte génial et sa muse fidèle.
Il fait un signe de la main à Claire. Un geste sec. Comme on appelle un chien bien dressé.
— Claire. Viens.
Elle pose son verre. Elle s’approche. Elle marche doucement. Elle ne fait pas de bruit. Même ses talons semblent muets sur le marbre. Elle se glisse à côté de lui.
Julien passe un bras autour de sa taille. Il sent son corps se raidir légèrement. Il ne s’en soucie pas. Il sourit à l’objectif.
— Plus près, Madame ! crie le photographe.
Julien serre un peu plus fort. Ses doigts s’enfoncent dans le tissu de la robe. Il sent l’odeur de Claire.
Ce n’est pas du parfum de luxe. C’est une odeur de lavande. De savon. Et d’encre de Chine. Une odeur domestique. Une odeur qui lui rappelle la maison, le quotidien, l’ennui.
Clic. Clic. Clic.
Les flashs crépitent. Julien rayonne. Claire baisse légèrement les yeux.
— Merci ! lance le photographe avant de courir vers une actrice célèbre.
Dès que le photographe part, Julien relâche son étreinte. Il ne la regarde pas. Il regarde sa montre.
— Ne reste pas plantée là comme une statue, murmure-t-il sans bouger les lèvres. Souris un peu. On dirait que tu es à un enterrement.
Claire lève la tête. Sa voix est douce. Trop douce pour couvrir le bruit de la fête.
— Je suis fatiguée, Julien. Tes lumières sont trop fortes.
— Mes lumières ? ricane Julien. Ce sont les lumières du succès, Claire. Si elles t’éblouissent, c’est que tu es restée trop longtemps dans le noir.
Il ne lui laisse pas le temps de répondre. Sophie approche. Elle tient un dossier sous le bras, prétexte officiel pour lui parler.
— Julien, l’investisseur japonais veut vous parler. Maintenant.
Julien se tourne vers Claire.
— Rentre si tu veux. Je vais rentrer tard. J’ai des affaires à régler.
Claire regarde Sophie. Sophie soutient son regard avec un défi insolent. Claire ne réagit pas. Elle ne crie pas. Elle ne fait pas de scène.
Elle hoche simplement la tête.
— N’oublie pas demain, dit-elle.
Julien fronce les sourcils. Il est déjà en train de penser aux Japonais, au contrat, à la peau de Sophie sous sa robe rouge.
— Demain ? Quoi demain ?
— Rien, murmure Claire. Bonne soirée, Julien.
Elle se retourne et s’éloigne. Elle traverse la foule immense. Personne ne s’écarte pour elle. Elle doit se faufiler. Elle disparaît derrière les grandes portes dorées, avalée par la nuit parisienne.
Julien a déjà oublié qu’elle était là.
Deux heures du matin.
La Bentley noire de Julien glisse sur les pavés humides. Paris dort enfin. Mais Julien ne dort pas. L’adrénaline coule encore dans ses veines.
Il est seul dans la voiture. Sophie est rentrée chez elle en taxi, pour garder les apparences.
Il conduit vite. Il aime la vitesse. Il aime contrôler la machine.
Il arrive devant son immeuble. Un chef-d’œuvre de verre et d’acier dans le 16ème arrondissement. C’est lui qui l’a dessiné. C’est sa fierté. Le “Ciel de Paris”. C’est ainsi qu’il a nommé la résidence.
Il prend l’ascenseur privé. Le code de sécurité. L’empreinte digitale. La porte s’ouvre sans un bruit.
Le Penthouse.
C’est immense. C’est magnifique. Et c’est vide.
Les murs sont blancs. Les meubles sont gris. Tout est anguleux. Il n’y a pas de photos de famille. Il n’y a pas de bibelots inutiles. C’est un magazine de décoration, pas une maison.
Julien jette ses clés sur la console en métal. Le bruit résonne trop fort.
Il traverse le salon. Il voit une lumière sous la porte de la chambre d’amis.
Depuis deux ans, Claire dort dans la chambre d’amis. Il lui a dit que c’était parce qu’il travaillait tard, qu’il avait besoin d’espace, qu’il ronflait. C’était des mensonges. La vérité, c’est qu’il ne supportait plus sa présence silencieuse dans son lit. Elle prenait de la place. Elle respirait. Elle était trop… réelle.
Il s’arrête un instant devant la porte fermée. Il entend un bruit léger. Le froissement du papier.
Elle dessine encore.
Il secoue la tête avec mépris. Elle a arrêté sa carrière d’illustratrice il y a dix ans pour s’occuper de sa mère malade. Sa mère est morte depuis longtemps, mais Claire n’a jamais repris le travail. Elle passe ses nuits à gribouiller dans des carnets. Des dessins d’enfants. Des lapins, des forêts enchantées. Des niaiseries.
Julien se dirige vers sa propre chambre. La chambre principale. Une suite royale avec vue sur la Seine.
Il se déshabille. Il se regarde dans le miroir de la salle de bain. Il a quarante-deux ans. Il est beau. Il a quelques rides au coin des yeux, mais elles ajoutent du charme. Il est au sommet.
Il se brosse les dents avec vigueur. Il pense à l’investisseur japonais. Il pense à l’argent qui va couler à flots. Il pense à la robe rouge de Sophie qui tombe sur le sol.
Il se couche dans ses draps en soie égyptienne. Ils sont frais. Il s’endort en quelques secondes. Le sommeil du juste. Ou le sommeil de l’ignorant.
Sept heures du matin.
L’alarme sonne. Un bip électronique, précis, chirurgical.
Julien ouvre les yeux. Il est immédiatement réveillé. Pas de transition. Il est une machine qui se met en marche.
Il se lève. Il fait ses vingt minutes de yoga. Il prend sa douche. Eau froide. Trois minutes.
Il entre dans la cuisine.
C’est une cuisine laboratoire. Tout est caché dans des placards sans poignées.
Claire est là.
Elle est déjà habillée. Un pantalon beige, un pull gris. Elle est debout devant la machine à café.
L’odeur du café fraîchement moulu remplit l’air. C’est la seule chose chaude dans cette maison.
Sur l’îlot central, le petit-déjeuner de Julien est prêt. Deux œufs pochés. Une tranche de pain complet grillé. Un verre de jus d’orange pressé. Pas de pulpe. Elle sait qu’il déteste la pulpe.
Julien s’assoit sans dire bonjour. Il prend sa tablette. Il vérifie le cours de la bourse.
Claire pose la tasse de café devant lui. Elle le fait avec une délicatesse infinie. La porcelaine ne heurte pas le granit.
— Ton café, dit-elle.
— Merci.
Il ne lève pas les yeux de son écran.
Il mange vite. Efficacement.
Claire reste debout de l’autre côté de l’îlot. Elle tient sa propre tasse entre ses deux mains, comme pour se réchauffer. Elle le regarde.
Aujourd’hui, c’est le 14 octobre.
Cela fait quinze ans.
Quinze ans jour pour jour qu’ils se sont dit “oui” dans une petite mairie de province. Ils n’avaient rien à l’époque. Juste des rêves et des dettes. Julien portait un costume loué. Claire portait une robe cousue par sa mère. Ils avaient mangé des crêpes sur un banc après la cérémonie.
C’était le jour le plus heureux de la vie de Claire.
Elle attend.
Elle attend qu’il lève les yeux. Qu’il voie la date sur sa tablette. Qu’il sourit. Qu’il dise : “Joyeux anniversaire, ma chérie”.
Julien finit son café. Il essuie sa bouche avec une serviette en lin.
Il se lève.
— Je dois y aller. J’ai une réunion à neuf heures avec l’équipe technique.
Claire sent un froid glacial lui traverser la poitrine. Il a oublié. Encore.
L’année dernière, il avait oublié. Il avait envoyé sa secrétaire acheter un bracelet le lendemain. Il y a deux ans, il avait oublié. Il avait dit qu’il était trop occupé.
Mais quinze ans… C’est un chiffre important, non ?
— Julien, dit-elle. Sa voix tremble un peu.
Il s’arrête à la porte de la cuisine. Il vérifie le nœud de sa cravate.
— Quoi ? Je suis pressé, Claire.
— Tu rentres dîner ce soir ?
Julien soupire. Un soupir d’agacement.
— Non. Je te l’ai dit hier, non ? Ah non, j’ai oublié. Je pars en voyage. Trois jours.
Claire serre ses doigts sur sa tasse. Ses jointures blanchissent.
— En voyage ?
— Oui. À Lyon. Pour le projet de la médiathèque. Il y a des problèmes sur le chantier. Je dois superviser ça personnellement.
C’est un mensonge. Claire le sait. Elle le sait parce que Julien ne supervise jamais les chantiers personnellement. Il envoie ses assistants. Il déteste la boue et la poussière.
Et elle sait aussi qu’il n’y a pas de projet de médiathèque à Lyon. Elle a vu ses mails ouverts sur l’ordinateur du salon hier soir. Une confirmation de réservation. Un hôtel spa de luxe en Suisse. Une chambre double. “Monsieur Julien et Madame Sophie”.
Il ne part pas travailler. Il part fêter son triomphe avec sa maîtresse. Le jour de leur quinzième anniversaire de mariage.
Claire ne dit rien. Elle ne crie pas. À quoi bon crier face à un mur ? Les murs que Julien construit sont insonorisés.
— D’accord, dit-elle. Bon voyage.
Julien ne remarque pas le ton étrange de sa voix. Il est soulagé qu’elle ne pose pas de questions. C’est ce qu’il aime chez Claire. Elle est pratique. Elle ne pose pas de problèmes.
Il va dans le hall d’entrée. Il enfile son manteau en cachemire.
Claire le suit. C’est son rituel. Le dernier rituel.
Elle s’approche de lui. Elle tend la main. Elle lisse le revers de son manteau. Elle enlève une poussière imaginaire sur son épaule.
Ensuite, elle glisse sa main dans sa poche. Elle y dépose quelque chose.
Une petite pastille à la menthe.
C’est une habitude qui remonte à leurs débuts. Avant chaque grande présentation, Claire lui donnait une pastille à la menthe. “Pour avoir les idées fraîches”, disait-elle. C’était leur porte-bonheur.
Julien sent le petit objet dans sa poche. Il a un mouvement de recul imperceptible. Il trouve ça ridicule maintenant. Il est un architecte mondialement connu, il n’a pas besoin de bonbons porte-bonheur. Mais il laisse faire. C’est le prix à payer pour avoir la paix.
— Allez, à jeudi, dit-il.
Il ouvre la porte. Il ne l’embrasse pas. Il ne la touche pas.
Il sort sur le palier. Il appelle l’ascenseur.
Claire reste sur le seuil. Elle le regarde attendre l’ascenseur. Elle regarde son dos large. Cette nuque qu’elle a embrassée des milliers de fois.
— Adieu, Julien, murmure-t-elle.
Le mot est si faible que même le silence ne l’entend pas.
L’ascenseur arrive. Les portes s’ouvrent. Julien entre. Il se retourne. Les portes se ferment. Il voit le visage de sa femme disparaître. Une tache pâle dans l’interstice qui se réduit.
Clac.
Il est parti.
Le silence retombe sur le Penthouse. Mais cette fois, c’est un silence différent.
Ce n’est plus le silence de l’attente. C’est le silence de la fin.
Claire reste immobile quelques minutes devant la porte fermée. Elle écoute. Elle entend le bruit lointain de l’ascenseur qui descend. Puis plus rien.
Elle prend une grande inspiration. L’air sent le propre et le vide.
Elle retourne dans la cuisine. Elle prend la tasse de Julien. Elle la lave. Elle l’essuie. Elle la range dans le placard.
Ensuite, elle va dans la chambre d’amis. Sa chambre.
Elle sort une valise de sous le lit. Pas une valise à roulettes moderne. Une vieille valise en cuir, éraflée sur les coins. Celle qu’elle avait quand elle est arrivée à Paris pour ses études d’art, il y a vingt ans.
Elle l’ouvre sur le lit.
Elle commence à faire le tri.
Elle ouvre son armoire. Elle voit les robes de soirée que Julien lui a offertes. Des robes Dior, Chanel, Saint Laurent. Elle les touche du bout des doigts. Elles sont belles. Mais elles ne sont pas à elle. Elles appartiennent à “la femme de l’Architecte”.
Elle les laisse sur les cintres.
Elle prend ses vieux jeans. Ses pulls en laine tricotés main. Ses chemises en coton confortables. Ses chaussures de marche.
Elle plie chaque vêtement avec soin. Elle fait des piles nettes dans la valise.
Elle va dans la salle de bain. Elle laisse les crèmes anti-rides à 200 euros. Elle laisse les parfums de marque. Elle prend juste son savon à la lavande, sa brosse à dents, et une crème hydratante basique.
Elle retourne dans le salon.
Sur la table basse, il y a une boîte à bijoux. Julien lui offre un bijou à chaque Noël. Des diamants, des rubis, de l’or. C’est sa façon de s’excuser pour ses absences.
Claire ouvre la boîte. Ça brille. C’est froid.
Elle retire son alliance. Un anneau en or blanc avec un petit diamant. Elle la pose dans la boîte, à côté d’un collier de perles.
Elle referme la boîte. Elle la laisse bien en évidence sur la table en verre.
Elle ne prend pas de chéquier. Elle ne prend pas de carte de crédit. Le compte commun est bien garni, mais c’est l’argent de Julien. Elle ne veut pas de son argent. Elle a ses propres économies. Un petit compte secret qu’elle a gardé de l’époque où elle vendait ses illustrations. Ce n’est pas grand-chose. Juste assez pour recommencer. Juste assez pour être libre.
Elle regarde autour d’elle. Cet appartement est magnifique. Mais il n’a pas d’âme. Il n’y a pas de livres qui traînent. Pas de coussins dépareillés. Pas de vie.
Elle a essayé, pourtant. Au début, elle avait acheté des plantes. Julien les a fait enlever. “Ça gâche la ligne de l’horizon”, avait-il dit. Elle avait voulu peindre un mur en jaune. “Le blanc est la seule couleur intemporelle”, avait-il décrété.
Elle a vécu dix ans dans un musée. Elle a été la gardienne du musée.
Maintenant, la gardienne démissionne.
Elle retourne une dernière fois dans le bureau de Julien.
C’est une pièce immense, remplie de maquettes et de plans. Sur le grand bureau d’architecte, il y a les ébauches de son nouveau projet : un opéra à Dubaï.
Claire s’approche. Elle regarde les dessins.
C’est techniquement parfait. Les proportions sont justes. La perspective est impeccable. Mais c’est mort. C’est un bloc de glace posé dans le désert.
Elle saisit un crayon qui traîne. Sa main hésite. C’est une vieille habitude. Une compulsion.
Chaque nuit, pendant que Julien dormait, elle venait ici. Elle regardait ses brouillons. Elle voyait ce qui manquait. Pas la technique, mais l’émotion.
Alors, doucement, elle ajoutait des touches. Elle courbait une ligne trop droite. Elle ajoutait une ouverture pour la lumière naturelle là où il avait mis un mur aveugle. Elle dessinait un jardin intérieur là où il avait prévu un parking.
Le lendemain, Julien regardait ses plans. Il disait : “Tiens, je ne me souviens pas avoir dessiné ça… mais c’est mieux. C’est beaucoup mieux.”
Il pensait que c’était son génie qui travaillait pendant son sommeil. Il n’a jamais cherché à savoir. Son ego était trop grand pour imaginer que sa femme, la petite illustratrice ratée, pouvait corriger le grand Maître.
Claire repose le crayon. Non. C’est fini.
Elle ne corrigera plus ses erreurs. Il devra vivre avec ses lignes droites et ses murs froids.
Mais elle laisse quelque chose.
Elle sort de sa poche un petit carnet noir. Un carnet Moleskine usé.
C’est son carnet secret. Celui où elle a noté, année après année, toutes les modifications qu’elle a apportées à ses plans. Pas pour se vanter. Juste pour se souvenir qu’elle existait. Qu’elle avait un talent.
Elle pose le carnet sur la pile de dossiers “Opéra Dubaï”.
C’est son seul message. Elle n’écrit pas de lettre d’adieu. Les mots seraient inutiles. Julien ne lit pas les mots. Il lit les plans.
Elle reprend sa valise. Elle est lourde, mais pas trop. C’est le poids de sa vie passée.
Elle va vers la porte d’entrée.
Elle ne se retourne pas. Dans les films, les gens se retournent toujours pour un dernier regard nostalgique. Mais Claire n’a pas de nostalgie. Elle a juste un immense soulagement. Comme si elle enlevait un corset trop serré qu’elle portait depuis quinze ans.
Elle ouvre la porte.
Elle sort.
Elle claque la porte.
Le bruit est sec. Définitif.
Dans le Penthouse vide, le silence revient. Mais il y a un changement subtil. L’air est plus léger. Les objets semblent attendre.
Sur la table de chevet de Julien, le réveil indique 08:30.
Dans la cuisine, une mouche bourdonne.
Sur le bureau, le petit carnet noir repose comme une bombe à retardement.
Julien est en route vers la Suisse avec Sophie. Il rit au volant de sa voiture. Il se sent puissant. Il se sent libre.
Il ne sait pas encore qu’il vient de tout perdre.
Il ne sait pas que la véritable architecte de sa vie vient de démissionner.
Le soleil se lève sur Paris. Mais pour Julien, la longue nuit vient de commencer.
ACTE 1 – PARTIE 2
Gstaad. La Suisse.
Le monde ici est blanc et or. La neige immaculée recouvre les sommets, et l’or des cartes de crédit fait fondre les obstacles.
Julien est allongé sur un transat, sur la terrasse privée de la Suite Impériale. Il porte des lunettes de soleil qui valent le prix d’une petite voiture. Devant lui, le panorama des Alpes est à couper le souffle. C’est grandiose. C’est une architecture naturelle qu’il ne pourra jamais égaler, et cela l’agace vaguement.
À côté de lui, Sophie rit.
Elle est au téléphone. Elle parle fort. Elle raconte à une amie qu’elle est “en voyage d’affaires” avec son patron. Elle insiste sur le mot “patron” avec une ironie qui se veut sexy.
— Oui, c’est épuisant, glousse-t-elle. Les réunions s’éternisent… si tu vois ce que je veux dire.
Elle raccroche et se tourne vers Julien. Elle porte un bikini minuscule malgré le froid ambiant, protégée seulement par les chauffages radiants de la terrasse. Elle est parfaite. Son corps est une œuvre d’art moderne : lisse, ferme, sans défaut.
— Chéri, tu me remets de la crème ? demande-t-elle en lui tendant un tube doré.
Julien s’exécute. Sa peau est douce, chaude. C’est ce qu’il voulait, non ? Cette jeunesse, cette vitalité, cette absence de complications.
Pourtant, une petite douleur lancinante le dérange. Une brûlure au creux de l’estomac.
Il a trop mangé hier soir. Le dîner gastronomique. Le foie gras, le homard, les vins riches. Son estomac proteste.
Il cherche dans la poche de son peignoir. Rien.
Il fouille dans sa trousse de toilette posée sur la table basse. Rien.
— Tu cherches quoi ? demande Sophie en vérifiant son bronzage.
— Mes cachets. Pour l’estomac. J’ai des brûlures.
Sophie hausse les épaules.
— Appelle le room service. Ils t’apporteront du lait ou un truc du genre.
Julien fronce les sourcils.
— D’habitude, ils sont dans ma trousse. Claire les met toujours…
Il s’arrête. Il a prononcé son nom.
Le nom flotte dans l’air froid de la montagne comme un petit nuage de buée indésirable.
Sophie se redresse. Son sourire s’efface un instant.
— Claire n’est pas là, Julien. C’est moi qui suis là. Et je ne suis pas infirmière.
Elle a raison. Elle n’est pas infirmière. Elle est la maîtresse. Son rôle est d’être belle et de divertir. Pas de soigner les maux de vieux de son amant.
Julien se lève, agacé.
— Je vais descendre à la pharmacie de l’hôtel.
— Tu me laisses toute seule ? geint Sophie.
— J’en ai pour cinq minutes.
Il marche vers l’ascenseur. Il est irrité. Non pas contre Sophie, mais contre l’inefficacité de la situation. Pourquoi n’a-t-il pas ses médicaments ? C’est un détail logistique. Julien déteste les failles logistiques.
Dans l’ascenseur tapissé de miroirs, il se regarde. Il a l’air fatigué. Le grand air ne lui réussit pas autant qu’il l’espérait. Il a une tache de sauce sur le revers de son polo blanc. Il frotte. Ça s’étale.
Claire aurait eu un détachant express dans son sac. Elle aurait fait disparaître la tache avant même qu’il ne s’en aperçoive.
Il chasse cette pensée. Il est ridicule. Il est l’architecte de l’année. Il peut s’acheter mille polos. Il n’a pas besoin d’une femme pour nettoyer ses vêtements.
Le séjour se poursuit. Trois jours de luxe, de ski (qu’il ne pratique pas, car il a peur de se casser un poignet et de ne plus pouvoir dessiner), et de nuits agitées.
Sophie ronfle.
C’est un petit ronflement, presque mignon au début, mais qui devient insupportable à trois heures du matin. Claire ne ronflait jamais. Ou alors, elle attendait qu’il soit endormi pour le faire.
Et Sophie est désordonnée.
Sa valise a explosé dans la suite. Des chaussures partout. Des pots de maquillage ouverts sur le marbre de la salle de bain. Des serviettes mouillées jetées au sol.
Julien est un maniaque de l’ordre. L’ordre est la base de l’architecture. Le désordre est une insulte à la structure.
Il se retrouve, au matin du troisième jour, à plier lui-même les serviettes de Sophie pendant qu’elle dort encore. Il se sent humilié. Il est Julien le Grand Architecte, et il ramasse les petites culottes en dentelle de sa maîtresse.
— On rentre, dit-il brusquement quand elle se réveille enfin à onze heures.
— Déjà ? Mais on devait déjeuner au restaurant d’altitude !
— J’ai du travail. Le projet Dubaï n’attend pas.
Il ment. Il n’a pas envie de travailler. Il a juste envie de retrouver son appartement silencieux. Son sanctuaire.
Le voyage de retour est long.
La Bentley avale les kilomètres d’autoroute. Sophie a branché son téléphone sur le système audio de la voiture. Elle écoute de la pop bruyante. Elle chante par-dessus. Elle chante faux.
Julien serre le volant. Ses jointures sont blanches.
— Tu peux baisser un peu ? demande-t-il.
— Oh, tu es coincé ! C’est les vacances !
Elle baisse le son de deux crans. C’est encore trop fort.
Il pense à la maison.
Il imagine Claire. Elle sera là. Elle aura préparé un dîner léger. Une soupe peut-être. Quelque chose de chaud et de réconfortant. Elle ne posera pas de questions. Elle prendra sa valise avec le linge sale. Elle lui demandera si le “chantier à Lyon” s’est bien passé.
Il lui mentira. Elle fera semblant de le croire. Et l’ordre du monde sera rétabli.
Il a besoin de cet ordre. Il a besoin de cette hypocrisie confortable. Il réalise, avec une pointe de cynisme, que sa femme est un meuble essentiel de sa vie. Un meuble qu’on ne remarque pas, mais dont l’absence ferait vaciller toute la pièce.
Il décide qu’il sera gentil ce soir. Il lui a acheté une boîte de chocolats suisses à la boutique de l’hôtel. C’est un cadeau générique, sans imagination, mais c’est le geste qui compte, non ?
Sophie s’endort enfin après la frontière française. Le silence revient dans l’habitacle.
Julien respire mieux. Il accélère. Paris approche.
Paris, 19h00.
La ville est grise sous une pluie fine. Le contraste avec la blancheur des Alpes est brutal. Les embouteillages sur le périphérique sont un serpent rouge et blanc.
Julien dépose Sophie devant chez elle, dans le Marais.
Elle l’embrasse fougueusement. Elle laisse une trace de rouge à lèvres sur sa joue. Elle le fait exprès. C’est un marquage de territoire.
— On se voit au bureau demain ? demande-t-elle.
— Oui. Demain.
Il attend qu’elle soit entrée dans son immeuble pour essuyer sa joue avec un mouchoir. Il frotte fort. Il ne veut pas que Claire voie ça. Non pas par respect pour Claire, mais parce qu’il n’a pas envie de gérer une scène de ménage silencieuse.
Il redémarre.
Dix minutes plus tard, il entre dans le parking souterrain de sa résidence.
Il gare la Bentley à sa place attitrée. La place d’à côté est vide. La petite Fiat 500 de Claire n’est pas là.
Il fronce les sourcils.
Elle est sortie ? À cette heure-ci ?
D’habitude, elle ne sort jamais le soir quand il est censé rentrer. Elle l’attend. C’est sa fonction première : attendre.
Peut-être qu’elle est allée faire des courses de dernière minute.
Il prend sa valise. Il prend la boîte de chocolats. Il monte.
Ascenseur. 7ème étage. Penthouse.
La porte s’ouvre.
Il entre.
— Claire ? Je suis rentré !
Il crie pour couvrir le bruit de ses pas. Il pose ses clés sur la console.
Pas de réponse.
Le silence.
Ce n’est pas le silence habituel. Le silence habituel de cet appartement est un silence habité. On entend le frigo qui ronronne. On sent une présence dans la pièce d’à côté.
Là, le silence est lourd. Épais. Poussiéreux.
Il fait sombre. Les rideaux sont tirés. Claire n’a pas allumé les lampes d’ambiance qu’elle allume toujours vers 18 heures.
Julien appuie sur l’interrupteur central. La lumière crue des spots au plafond inonde le salon.
Tout est en ordre. Trop en ordre. Pas un magazine qui traîne. Pas un verre sur la table. Les coussins du canapé sont gonflés, intacts.
— Claire ?
Il traverse le salon. Il va vers la cuisine.
Vide.
Le plan de travail brille. Il n’y a pas d’odeur de soupe. Pas d’odeur de cuisson.
Il ouvre le frigo. Il a faim.
Le frigo est allumé. La lumière froide éclaire les étagères en verre.
Il y a une bouteille de lait. Un pot de moutarde. Quelques yaourts.
C’est tout.
Pas de plats préparés dans des boîtes Tupperware. Pas de légumes frais. Pas de viande.
C’est un frigo de célibataire qui ne mange jamais chez lui.
Un léger sentiment de panique commence à chatouiller la nuque de Julien. Pas de la peur. De l’incompréhension.
Elle est partie chez sa sœur ? Non, elle n’a pas de sœur. Chez une amie ? Claire n’a pas vraiment d’amis. Elle a des connaissances, des femmes d’autres architectes, mais elle ne les fréquente pas intimement.
Il sort son téléphone. Il compose son numéro.
Une tonalité. Deux tonalités. Trois…
« Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Claire. Laissez un message. »
Sa voix est calme, neutre. La voix qu’il connaît.
Il raccroche sans laisser de message. Il déteste parler aux machines.
Il réessaie. Messagerie directe. Elle a éteint son téléphone.
La colère commence à remplacer l’inquiétude.
Elle le fait exprès. C’est une punition. Elle a dû découvrir pour la Suisse. Elle joue à la femme blessée. Elle est partie bouder quelque part pour lui faire peur.
— C’est gamin, Claire, dit-il à voix haute dans la cuisine vide. C’est ridicule.
Il retourne dans le salon. Il desserre sa cravate. Il a besoin d’un verre.
Il se sert un whisky. Il le boit d’un trait.
Il va aller se doucher. Il règlera ça plus tard. Quand elle rentrera – car elle rentrera forcément, où irait-elle sans argent ? – il lui fera une scène. Il lui reprochera de l’avoir inquiété. Il retournera la situation. C’est sa spécialité.
Il entre dans la chambre principale.
Il ouvre son dressing pour ranger son costume.
Il s’arrête.
Quelque chose cloche.
L’acoustique du dressing est différente.
Il regarde vers le côté de Claire.
C’est vide.
Les cintres en bois sont là. Nus. Ils pendent tristement sur la tringle.
Il y a quelques robes de soirée, celles sous housse plastique. Celles qu’il a payées une fortune. Elles sont là.
Mais les vêtements de tous les jours… Les jeans, les chemisiers, les gilets… Disparus.
Le sol du dressing, d’habitude encombré de ses chaussures (elle a toujours trop de chaussures, pense-t-il), est dégagé. Il ne reste que les escarpins à talons hauts qu’elle déteste porter. Ses baskets, ses bottines confortables, ses sandales… Parties.
Julien recule d’un pas. Il trébuche presque sur le tapis.
Ce n’est pas une bouderie. On ne vide pas la moitié d’un dressing pour une bouderie de deux jours.
Il court vers la salle de bain.
Il ouvre le placard à pharmacie.
Sa brosse à dents n’est plus là. Son verre est vide. Ses crèmes de jour, son démaquillant, son peigne… Tout a disparu.
Il ne reste que ses affaires à lui. Son rasoir électrique trône seul sur l’étagère, comme un roi sur un royaume désert.
Julien se regarde dans le miroir. Il est pâle.
— Putain, souffle-t-il.
Il retourne dans le salon. Il commence à chercher frénétiquement. Il cherche une note. Une lettre. Un post-it. N’importe quoi.
On ne part pas après quinze ans de mariage sans laisser un mot. Ça ne se fait pas. C’est impoli. C’est… cruel.
Il fouille les tiroirs de la commode. Il renverse les papiers sur le bureau.
Rien.
Il arrive devant la table basse en verre.
La boîte à bijoux.
Il la reconnaît. C’est celle qu’il lui a offerte pour leurs dix ans. En bois de rose.
Elle est posée bien au centre.
Il l’ouvre.
Le choc est visuel. L’éclat des diamants sous la lumière du lustre est presque agressif.
Tout est là.
Le collier Cartier. Les boucles d’oreilles Van Cleef. Le bracelet tennis en saphirs.
Et au milieu, posée sur le velours noir… l’alliance.
Ce petit cercle d’or blanc.
Julien la prend. Elle est froide. Minuscule.
Il se souvient du jour où il l’a passée à son doigt. Ses mains tremblaient un peu. Elle avait pleuré de joie. Elle avait dit : “C’est pour toujours, Julien”.
Il serre l’alliance dans son poing. Il la serre si fort que le métal s’imprime dans sa paume.
Elle n’a rien pris de valeur. Elle a laissé des dizaines de milliers d’euros de bijoux.
Cela signifie une chose terrifiante : elle ne veut pas de son argent.
Si elle ne veut pas de son argent, il n’a aucun moyen de pression sur elle. Il ne peut pas lui couper les vivres. Il ne peut pas la menacer de la ruiner.
Elle est libre.
Il jette l’alliance à travers la pièce. Elle rebondit sur le parquet avec un bruit métallique tintinnabulant, puis roule sous le canapé.
Il s’assoit lourdement sur le fauteuil en cuir.
Il est seul.
Vraiment seul.
L’appartement immense semble s’étirer autour de lui, les murs s’écartent pour souligner sa solitude.
Il regarde sa montre. 20h30.
Il a faim. Il est sale. Il est fatigué.
Et personne n’est là pour s’en soucier.
Il sort son téléphone à nouveau. Il ouvre l’application de la banque.
Il vérifie le compte joint.
Le solde est intact. 154 000 euros. Pas un centime ne manque.
Il vérifie l’historique des transactions. Rien depuis trois jours. Pas de retrait au distributeur. Pas de paiement par carte. Pas de billet d’avion. Pas de billet de train.
Comment est-elle partie ? Où est-elle allée ?
C’est comme si elle s’était évaporée.
La colère revient, plus forte. C’est une insulte à son intelligence. Elle croit qu’elle peut disparaître comme ça ? Qu’il ne va pas la retrouver ? Il est Julien L., l’homme qui construit des gratte-ciels. Il peut tout trouver. Il peut tout résoudre.
Il se lève. Il va dans son bureau. Son sanctuaire de travail. Là où il se sent puissant.
Il allume la lampe d’architecte. Le faisceau de lumière frappe le grand bureau en chêne clair.
Les plans de l’Opéra de Dubaï sont là où il les a laissés.
Mais il y a quelque chose dessus.
Un petit carnet noir.
Il ne reconnaît pas ce carnet. Ce n’est pas le sien. Il utilise des carnets gris, grand format. Celui-ci est petit, usé, avec une couverture souple.
Il s’approche.
Il a l’impression que le carnet vibre. Qu’il contient une énergie.
Il tend la main. Il l’ouvre.
Première page. Une date. Il y a dix ans.
C’est un croquis.
Un croquis rapide, au crayon gras.
Il reconnaît le bâtiment. C’était sa première grande commande : la Bibliothèque Municipale de Bordeaux.
Il se souvient de ce projet. Il avait galéré sur l’entrée principale. Il voulait quelque chose de monumental, mais le client trouvait ça trop écrasant. Il avait passé des semaines à bloquer dessus. Et puis un matin, la solution était apparue : une verrière en forme de vague qui adoucissait la façade.
Il regarde le croquis dans le carnet.
C’est la verrière.
Dessinée avec une précision déconcertante.
Sous le dessin, une petite note écrite de la main de Claire : « L’entrée est trop dure. Comme une forteresse. Il faut inviter les gens à entrer, pas les intimider. Une vague. Comme la Garonne toute proche. »
La date du croquis est antérieure à la date où Julien a “trouvé” l’idée.
Il tourne la page.
Le Centre de Congrès de Lille. L’auditorium. Il avait des problèmes d’acoustique sur les plans. Le croquis montre des panneaux de bois courbés sur les murs. Note de Claire : « Le son doit rebondir, comme une conversation. Le bois réchauffe la voix. Le béton la tue. »
Il tourne encore. Les pages défilent. Dix ans de sa carrière. Dix ans de succès.
Le Musée des Sciences. La Villa des Oliviers. La Tour Azur.
À chaque fois, il y a un croquis. Une correction. Une idée “géniale” que Julien pensait avoir eue lui-même.
Il se souvient de ces matins où il se réveillait avec une idée claire en tête, après avoir laissé ses brouillons sur la table la veille. Il pensait que la nuit portait conseil.
La nuit ne portait pas conseil. La nuit portait Claire.
Elle venait ici. Pendant qu’il dormait. Elle regardait son travail. Elle voyait ses failles. Elle les corrigeait.
Et elle ne disait rien. Jamais.
Pas une seule fois en dix ans elle n’a dit : “C’est mon idée”. Pas une seule fois elle n’a demandé de crédit.
Elle l’a laissé croire qu’il était un génie. Elle l’a laissé briller seul sous les projecteurs, pendant qu’elle restait dans l’ombre à repasser ses chemises.
Pourquoi ?
Pourquoi faire ça pour un homme qui la traitait comme un meuble ?
Julien sent ses jambes flageoler. Il s’assoit sur sa chaise ergonomique à 2000 euros.
Il feuillette le carnet jusqu’à la fin.
Dernière page.
C’est le projet actuel. L’Opéra de Dubaï.
Il n’y a pas de croquis.
Juste une phrase, écrite à l’encre noire, au milieu de la page blanche.
« J’ai essayé de mettre de la vie dans tes murs, Julien. Mais je n’ai plus d’encre. Et toi, tu n’as plus de cœur. Construis tes monuments. Moi, je vais chercher une maison. »
Julien relit la phrase. Une fois. Deux fois.
« Je n’ai plus d’encre. »
Il ferme le carnet brutalement. Le bruit claque comme un coup de feu dans le bureau silencieux.
Il jette le carnet à travers la pièce. Il atterrit contre la maquette de l’Opéra, brisant une petite colonne en plastique.
— C’est n’importe quoi ! hurle-t-il.
Sa voix résonne étrangement. Personne ne répond.
Il est furieux. Il se sent trahi. Volé.
Comment ose-t-elle prétendre que c’est elle ? Comment ose-t-elle insinuer que son talent dépend d’elle ? C’est lui l’architecte diplômé ! C’est lui qui a gagné les prix ! Elle n’est qu’une petite illustratrice de livres pour enfants !
Il se lève et fait les cent pas.
Il doit prouver qu’elle a tort. Il doit prouver qu’il n’a pas besoin d’elle.
Il va finir cet Opéra. Et ce sera le plus beau bâtiment du monde. Et il le fera seul.
Il s’assoit à sa table à dessin. Il prend son crayon.
Il regarde la page blanche.
Il pose la pointe du crayon sur le papier.
Allez. Dessine. Une ligne. Une courbe. Une vision.
Sa main reste immobile.
Il regarde le papier. Le papier le regarde. C’est un duel.
Il trace un trait. C’est raide. C’est moche.
Il gomme. Il gomme si fort que le papier se froisse.
— Merde !
Il jette le crayon.
Il sort du bureau en claquant la porte.
Il retourne dans la cuisine. Il ouvre une bouteille de vin rouge. Un Grand Cru. Il s’en fiche. Il boit au goulot.
Il déambule dans l’appartement avec sa bouteille.
Il entre dans la chambre d’amis. La chambre de Claire.
Il allume la lumière.
C’est la pièce la plus petite de la maison. Il y a un lit simple. Une petite table.
Sur le mur, il n’y a rien. Sauf un petit rectangle plus clair sur la peinture, là où un cadre était accroché.
Elle a emporté un seul tableau.
Il sait lequel c’est. C’est une aquarelle qu’elle avait peinte lors de leur voyage de noces en Italie. Une vue d’une petite place à Florence, avec une fontaine et des pigeons. Ce n’était pas une grande œuvre d’art. Mais c’était joyeux. C’était coloré.
Elle a emporté la joie. Elle a laissé le vide.
Julien s’assoit sur le lit étroit. Le matelas est dur.
Il boit une autre gorgée de vin. Une goutte rouge coule sur sa chemise blanche. La même chemise qu’il portait à Gstaad. Maintenant, il a deux taches. Et personne pour les nettoyer.
Il s’allonge sur le lit de sa femme. Il met ses chaussures sur le couvre-lit. Un geste de défi enfantin.
Il ferme les yeux.
Il essaie de dormir. Mais le silence est trop fort. Le silence hurle.
L’écho du silence.
Il commence à comprendre le titre de sa propre vie. Jusqu’ici, le bruit des applaudissements, le bruit de l’argent, le bruit de Sophie couvraient tout. Mais maintenant que la musique s’est arrêtée, il n’entend plus que ça.
Le bourdonnement sourd de sa propre solitude.
Demain.
Demain, il engagera un détective. Il la retrouvera. Il la ramènera. De gré ou de force. Pas parce qu’il l’aime. Mais parce qu’il a besoin de son carnet. Il a besoin de son “encre”.
C’est ce qu’il se dit pour ne pas s’effondrer.
Mais au fond de lui, dans un endroit très sombre qu’il ne visite jamais, une petite voix murmure la vérité :
Elle ne reviendra pas.
Et pour la première fois depuis quinze ans, Julien a peur du noir.
ACTE 1 – PARTIE 3
Un mois.
Trente jours. Sept cent vingt heures.
C’est le temps qu’il faut pour qu’un empire s’effondre de l’intérieur. Pas avec une explosion spectaculaire, non. Mais avec une lente accumulation de poussière et de négligence.
Le Penthouse, ce joyau d’architecture minimaliste, commence à ressembler à une coquille vide et sale.
Sur le sol du salon, les moutons de poussière dansent librement, poussés par les courants d’air. Les baies vitrées, autrefois transparentes comme le cristal, sont ternies par la pollution parisienne et les pluies d’automne. Personne ne les a nettoyées. L’entreprise de nettoyage venait tous les mardis, mais Claire gérait les rendez-vous, les clés, les codes d’accès. Julien a oublié de renouveler le contrat. Quand ils ont appelé, il était en réunion. Il a raccroché. Ils ne sont plus revenus.
La cuisine est un champ de bataille.
L’évier déborde de vaisselle sale. Des assiettes avec des restes de sauce figée. Des verres avec des fonds de vin rouge qui ont tourné au vinaigre. Des boîtes de pizzas empilées sur le comptoir en marbre de Carrare. L’odeur est aigre. C’est l’odeur de la défaite domestique.
Julien est assis à la table de la cuisine.
Il est huit heures du matin. Il porte le même costume qu’hier. Sa chemise est froissée. Il n’a pas trouvé de chemise propre ce matin. Il a essayé de repasser lui-même, mais il a brûlé le col de sa préférée. Il a hurlé, jeté le fer à repasser par terre, et enfilé celle de la veille.
Il boit un café soluble. La machine à grains sophistiquée clignote en rouge : “Détartrage nécessaire”. Il ne sait pas comment faire. Il ne sait pas où est le produit. Alors il boit de la poudre mélangée à de l’eau tiède. C’est immonde.
Il regarde son téléphone.
Pas de message de Claire.
Le silence numérique est aussi assourdissant que le silence physique.
Il a cessé de l’appeler après la première semaine. Par fierté. Il s’est dit qu’elle reviendrait quand elle aurait faim. Quand elle aurait besoin d’acheter une nouvelle paire de chaussures.
Mais le compte en banque reste désespérément stable.
Il ouvre l’application bancaire pour la centième fois.
Solde : 154 000 euros.
Dernière opération : Prélèvement automatique électricité.
Elle ne touche à rien. C’est incompréhensible. C’est contre-nature. Comment vit-elle ?
Une pensée terrifiante lui traverse l’esprit par moments, la nuit, quand l’insomnie le ronge : Et si elle était morte ? Et si elle s’était jetée dans la Seine ?
Mais il chasse cette idée. Claire n’est pas du genre tragique. Elle est… constante. Elle est solide. Elle est partie, c’est tout.
La sonnette de l’entrée retentit.
Julien sursaute. Il renverse un peu de son mauvais café sur la table.
Il court presque vers la porte. Son cœur bat fort. C’est elle. Elle a oublié ses clés. Elle revient, la tête basse, prête à s’excuser. Il prépare déjà sa phrase d’accueil : froid, distant, mais magnanime.
Il ouvre la porte brutalement.
Ce n’est pas Claire.
C’est Sophie.
Elle porte un trench-coat beige et des lunettes de soleil, bien qu’il pleuve dehors. Elle tient deux grands sacs de courses en papier kraft.
— Surprise ! crie-t-elle.
Julien sent la déception s’écraser sur ses épaules comme une chape de plomb.
— Qu’est-ce que tu fais là, Sophie ? Il est huit heures du matin.
Sophie entre sans attendre l’invitation. Elle bouscule Julien au passage.
— Je me suis dit que mon pauvre chéri avait besoin d’aide. Tu as une mine épouvantable, tu sais ? On dirait un clochard en costume Armani.
Elle pose les sacs sur la console (sur la poussière, remarque Julien avec une grimace intérieure).
— J’apporte le petit-déjeuner ! Croissants, pains au chocolat, jus d’orange frais ! Et ce soir… j’emménage !
Julien se fige.
— Quoi ?
Sophie se retourne, un grand sourire aux lèvres. Elle retire ses lunettes. Ses yeux sont maquillés avec soin, mais on sent une dureté dans son regard. Elle a senti la faiblesse de Julien ces dernières semaines. Elle a senti la place vacante. Elle compte bien l’occuper.
— Ben oui ! Tu es tout seul dans ce grand mausolée. C’est triste. Et puis c’est pas pratique pour moi de faire des allers-retours. J’ai rendu mon appartement ce matin.
— Tu as… quoi ?
— J’ai rendu mon appart. Allez, ne fais pas cette tête ! On va s’amuser. Je vais mettre un peu de vie ici. C’est trop gris, trop sérieux. On va redécorer !
Elle commence à avancer vers le salon. Elle voit le désordre.
— Ouh là… C’est le bordel ici. Bon, on appellera une femme de ménage. Tu as du champagne ? On doit fêter notre emménagement !
Julien la regarde. Il la voit vraiment.
Il voit sa superficialité. Son égoïsme bruyant. Elle ne demande pas comment il va. Elle ne s’inquiète pas de sa femme disparue. Elle voit juste une opportunité immobilière et sociale. Elle veut devenir la “dame du Penthouse”.
Une vague de nausée le submerge.
— Non, dit-il.
Sophie s’arrête, une bouteille de champagne (qu’elle a trouvée Dieu sait où) à la main.
— Quoi, non ?
— Tu n’emménages pas ici, Sophie.
— Pardon ? Mais j’ai déjà rendu mes clés ! Mes valises sont dans le taxi en bas !
Julien s’approche d’elle. Il est calme. D’un calme effrayant. C’est le calme de l’homme qui n’a plus rien à perdre.
— Ce n’est pas mon problème.
— Julien ! Tu ne peux pas me faire ça ! Après tout ce qu’on a vécu ! Je suis ta muse !
— Ma muse ? répète Julien avec un rire amer.
Il pense au petit carnet noir caché dans le tiroir de son bureau. Il pense aux croquis de Claire. Aux notes manuscrites. À la véritable source de son inspiration.
Sophie n’est pas une muse. Sophie est un parasite. Une distraction coûteuse.
— Sors, dit-il.
— Tu plaisantes ?
— Sors de chez moi. Maintenant. Et ne reviens pas au bureau aujourd’hui. Tu es virée.
Les yeux de Sophie s’agrandissent de stupeur.
— Tu es fou ! Tu ne peux pas me virer comme ça ! Je vais te faire un procès ! Je vais dire à tout le monde que…
— Que quoi ? Que je trompais ma femme ? Tout le monde le sait, Sophie. Tout Paris le sait. C’est pour ça qu’ils sourient quand je passe. Parce qu’ils savent que je suis un cliché ambulant. L’architecte et sa jeune assistante. C’est d’un banal à pleurer.
Il lui prend la bouteille des mains et la repose. Il la prend par le bras. Fermement.
Il la conduit vers la porte. Elle crie, elle se débat, elle l’insulte. Ses talons rayent le parquet.
Il ouvre la porte. Il la pousse sur le palier.
— Julien ! Je te hais !
Il claque la porte.
Il verrouille.
Il s’adosse au battant de bois lourd. Il respire bruyamment.
Il est seul à nouveau.
Mais cette fois, c’est une solitude qu’il a choisie. C’est un petit progrès.
Il regarde les sacs de croissants sur la console. Il a faim, pourtant. Mais il ne peut pas les manger. Ils ont le goût du mensonge.
Il prend les sacs et les jette à la poubelle.
Il doit aller travailler. Aujourd’hui est un grand jour. La présentation finale pour les investisseurs de Dubaï. Il doit être brillant.
Il va dans la salle de bain. Il se rase. Il se coupe. Le sang coule sur sa chemise déjà sale.
Il pleure. Juste une seconde. De rage.
Il met un pansement. Il met une veste pour cacher la tache.
Il part au combat.
14h00. Salle de conférence du Cabinet L.
L’ambiance est glaciale.
Les investisseurs sont là. Trois hommes en tenues traditionnelles, visages impassibles. Et leurs conseillers techniques occidentaux, armés de tablettes et de scepticisme.
Julien est debout devant l’écran géant. Il a chaud. Il transpire sous sa veste.
Il vient de présenter les nouveaux plans de l’Opéra. Les plans qu’il a dessinés seul, la semaine dernière, dans une fièvre de travail nocturne, pour prouver qu’il n’avait besoin de personne.
Il a supprimé les courbes suggérées par Claire dans le passé. Il est revenu à son style “pur”. Des lignes droites. Du verre. De l’acier. Une flèche vers le ciel. C’est techniquement irréprochable. C’est une prouesse d’ingénierie.
Il termine sa présentation.
— Voilà. L’Opéra du Futur. Une structure qui défie le temps et les éléments.
Il attend les applaudissements. D’habitude, il y a toujours ce moment de silence admiratif, suivi d’un murmure d’approbation.
Aujourd’hui, il y a juste le silence.
Le chef de la délégation, Monsieur Al-Fayed, se penche vers son conseiller. Ils chuchotent.
Julien sent une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale.
Monsieur Al-Fayed se redresse. Il regarde Julien.
— Monsieur L., commence-t-il avec une politesse exquise. Techniquement, c’est impressionnant.
— Merci, dit Julien, soulagé.
— Cependant… continue Al-Fayed.
Le mot “cependant” frappe Julien comme une pierre.
— Cependant, il manque quelque chose. Vos précédents travaux… le Musée des Sciences, la Bibliothèque de Bordeaux… ils avaient une âme. Une poésie. Ils dialoguaient avec l’humain.
Il pointe l’écran du doigt.
— Ceci… ceci est une forteresse. C’est froid. C’est arrogant. Nos visiteurs ne veulent pas se sentir écrasés par l’architecture. Ils veulent se sentir accueillis. Où est la magie, Monsieur L. ? Où est la douceur que nous aimions tant dans votre style ?
Julien ouvre la bouche. Aucun son ne sort.
La douceur.
Ils parlent de Claire. Ils ne le savent pas, mais ils parlent de Claire.
C’était elle, la douceur. C’était elle, la poésie. Lui, il n’était que la structure. Le squelette sans la chair.
— Je… je peux faire des modifications, bafouille-t-il. Je peux revoir l’entrée, ajouter des jardins…
— Nous sommes inquiets, coupe le conseiller technique. Nous avons entendu dire que vous traversez des moments… difficiles. Personnellement.
La rumeur. Elle court vite à Paris.
— Cela n’affecte pas mon travail ! proteste Julien.
— À l’évidence, si, tranche Al-Fayed. Nous allons suspendre notre décision. Nous allons consulter d’autres cabinets.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! J’ai travaillé six mois sur ce projet !
— Le projet nous appartient, Monsieur L. Reposez-vous. Retrouvez votre… inspiration. Nous vous recontacterons.
Ils se lèvent. Ils partent.
Julien reste seul dans la salle de conférence vide. L’écran projette encore l’image de son Opéra.
Il saisit une chaise. Une chaise de designer à 800 euros.
Il la lance contre l’écran.
CRAC.
L’écran se brise. L’image de l’Opéra se distord, se fracture en mille lignes colorées, puis s’éteint.
Noir.
Les employés, de l’autre côté de la vitre, sursautent. Ils baissent les yeux. Personne n’ose entrer. Le grand Julien L. vient d’exploser.
18h00. Un bar sombre à Pigalle.
Ce n’est pas le genre d’endroit où Julien va d’habitude. Il préfère les bars d’hôtels 5 étoiles. Mais il ne voulait croiser personne de son monde.
Il est assis au fond, devant un whisky double.
En face de lui, un homme.
Il s’appelle Renard. C’est un détective privé. Il porte bien son nom. Il a un visage pointu, des yeux fureteurs, et il sent le tabac froid. Il n’est pas cher, mais il est efficace. Julien l’a trouvé sur internet.
— Alors ? demande Julien.
Renard sort une enveloppe kraft de sa poche intérieure. Il la pose sur la table collante.
— C’est compliqué, Monsieur L. Votre femme… elle est douée pour disparaître.
— Elle n’est pas un agent secret. C’est une mère au foyer. Enfin, une femme au foyer.
— Justement. Les gens “normaux”, c’est les plus durs à trouver quand ils décident vraiment de partir. Pas de réseaux sociaux, pas de carte bleue, pas de téléphone borné. Elle est devenue fantôme.
Julien serre son verre.
— Ne me dites pas que vous n’avez rien. Je vous paie pour avoir quelque chose.
— J’ai quelque chose.
Renard tapote l’enveloppe.
— On a épluché les caméras de surveillance de la Gare de Lyon. Le jour de sa disparition. On a eu de la chance.
Il sort une photo granuleuse, imprimée sur du papier ordinaire.
On voit une silhouette de dos. Un manteau gris. Une vieille valise. Elle monte dans un bus. Pas un train TGV. Un bus longue distance. Le genre de transport que les étudiants et les pauvres utilisent.
— Un bus ? répète Julien avec dégoût.
— Oui. Les billets s’achètent en liquide au guichet. Pas de nom. Pas de trace bancaire.
— Elle va où ?
— Ce bus faisait la ligne Paris-Marseille. Avec des arrêts partout. Lyon, Valence, Avignon, Aix…
— C’est immense. Elle peut être n’importe où dans le Sud.
— Attendez. J’ai aussi ça.
Renard sort une deuxième photo. C’est un zoom très flou sur la main de Claire au moment où elle monte dans le bus. Elle tient un magazine ou un journal.
Renard sort une loupe.
— Regardez le titre. C’est un magazine spécialisé. “Céramique & Terres du Sud”.
Julien regarde. Il se souvient.
Il y a vingt ans, quand ils se sont rencontrés, Claire faisait de la poterie. Elle avait les mains toujours couvertes d’argile. Elle disait que la terre était vivante. Julien se moquait gentiment d’elle. “Tu fais des bols, je fais des tours”. Il lui avait demandé d’arrêter quand ses mains devenaient trop sèches et rêches pour les soirées mondaines. Elle avait arrêté.
Elle retourne à la terre.
— J’ai contacté mes collègues dans la région, dit Renard. Il y a un festival de céramique la semaine prochaine à Saint-Quentin-la-Poterie. Et un autre grand marché à Aubagne. Si elle veut vendre, ou travailler, elle ira là où il y a des fours.
— Trouvez-la.
— Ça va coûter cher, Monsieur L. Il faut envoyer du monde sur le terrain. Faire le tour des ateliers.
Julien sort son chéquier. Il signe un chèque en blanc. Il le jette sur la table.
— Je m’en fous. Trouvez-la. Et envoyez-moi l’adresse.
Renard sourit. Un sourire de requin. Il prend le chèque.
— Vous aurez l’adresse sous 48 heures.
Deux jours plus tard.
Julien est chez lui. Il est assis sur le sol du salon, au milieu du désert de sa vie.
Son téléphone vibre.
Un message de Renard.
Une simple coordonnée GPS. Et une photo.
La photo a été prise de loin, au téléobjectif.
On voit une petite maison en pierre, volets bleus, entourée de lavande et d’oliviers. Une cheminée fume.
Devant la maison, il y a une table en bois. Et une femme.
Elle est de dos. Elle pétrit une masse grise sur la table. De l’argile.
Ses cheveux sont coupés court. Très court. À la garçonne.
Julien zoome sur l’écran.
C’est elle. Il reconnaît la courbe de sa nuque. Cette nuque qu’il a ignorée pendant des années.
Elle est là.
À 700 kilomètres de Paris. Dans un trou perdu en Provence.
Il se lève.
L’adrénaline revient. Le but revient.
Il ne va pas la supplier. Non.
Il va aller la chercher. Il va lui montrer qu’elle ne peut pas fuir. Il va lui montrer qu’elle a besoin de lui. Que sa petite crise de la quarantaine avec ses pots en terre cuite est ridicule.
Il va la ramener à Paris. Elle reprendra sa place. Elle corrigera les plans de l’Opéra. Et tout redeviendra comme avant.
Il va dans sa chambre. Il sort une valise de voyage Louis Vuitton.
Il jette des vêtements dedans. Il ne plie rien. Il est pressé.
Il va dans la salle de bain. Il prend ses médicaments pour l’estomac. Il en a racheté.
Il regarde son reflet. Il a maigri. Il a des cernes. Il a une barbe de trois jours.
— Tu vas voir, Claire, murmure-t-il à son reflet. Tu vas voir qui est le maître.
Il ment. Il se ment à lui-même.
Il ne part pas en conquérant. Il part en naufragé qui a vu une île.
Il prend ses clés de voiture.
Il descend au garage.
La Bentley démarre avec un rugissement puissant.
Il sort de Paris. Il laisse derrière lui la grisaille, l’échec de l’Opéra, le souvenir de Sophie, et l’appartement vide.
Il prend l’autoroute A6. Direction le Soleil. Direction le Sud.
Le panneau indique : “Lyon – Marseille”.
Julien appuie sur l’accélérateur.
Il ne sait pas encore que le voyage ne fait que commencer. Il ne sait pas que l’homme qui part n’est pas celui qui arrivera.
La route est longue. Et au bout de la route, il n’y a pas sa femme. Il y a son destin.
L’écran noir tombe sur le visage déterminé et désespéré de Julien derrière son volant.
ACTE 2 – PARTIE 1
L’autoroute du Soleil. A7.
Le paysage défile à 180 kilomètres à l’heure. C’est flou. C’est une bande de couleurs qui change progressivement. Le gris du Nord laisse place au vert sombre des forêts, puis à l’ocre sec du Midi.
Julien conduit.
Il a les mains crispées sur le volant gainé de cuir. La climatisation de la Bentley est réglée sur 19 degrés. Dehors, il fait 35 degrés. C’est la canicule. Mais Julien refuse la chaleur. Il transporte sa bulle de froid avec lui.
Il roule depuis six heures. Il n’a pas mangé. Il a juste bu des cafés noirs dans des stations-service bondées de touristes en shorts et en tongs. Il les méprise. Cette humanité en vacances, suante, bruyante, rougeaude, qui mange des sandwichs triangles sur des aires de repos bétonnées. Il se sent supérieur à eux. Il a une mission. Il ne part pas en vacances. Il part en expédition punitive.
Il pense à Claire.
Il essaie de visualiser son visage. C’est étrange, mais les traits lui échappent. Il se souvient de son dos, quand elle dormait. Il se souvient de ses mains. Mais son sourire ? Il n’arrive pas à fixer l’image de son sourire. À chaque fois qu’il essaie, il voit le visage de Sophie qui rit la bouche ouverte, ou le visage poli de ses clients.
Le visage de Claire est un trou noir dans sa mémoire.
— C’est ridicule, grogne-t-il.
Le GPS annonce : “Sortie 24, Avignon Sud. Puis suivre Saint-Rémy-de-Provence.”
Julien met son clignotant. Il quitte l’autoroute.
Dès qu’il passe le péage, le monde change. Les routes deviennent plus étroites. Les platanes centenaires forment une voûte au-dessus du bitume. La lumière est différente. Ce n’est pas la lumière blanche et crue de Paris. C’est une lumière dorée, épaisse, presque liquide. Elle frappe le pare-brise avec violence.
Julien baisse le pare-soleil. Il met ses lunettes noires.
Il entre dans les terres.
Le GPS le guide à travers des vignobles et des champs d’oliviers. La route serpente. La Bentley est trop large pour ces chemins vicinaux. Julien doit ralentir. Il déteste ralentir.
Il croise un tracteur. Le paysan au volant ne se range pas. Il avance lentement, tranquillement. Julien klaxonne. Le paysan ne tourne même pas la tête. Il lève juste un doigt. Pas le majeur, non. Juste l’index, comme pour dire : “Attends. Ici, c’est mon temps, pas le tien.”
Julien frappe le volant du poing.
— Avance, espèce de bouseux !
Finalement, le tracteur tourne dans un champ. Julien accélère. Il veut en finir.
Il arrive à proximité du village indiqué par le détective.
“Val-des-Vents”.
C’est un petit village perché sur une colline rocheuse. Des maisons en pierre sèche, des toits de tuiles rouges délavées par le soleil, un clocher en fer forgé qui se découpe sur le ciel bleu azur.
C’est pittoresque. C’est le genre d’endroit que les touristes américains adorent et que Julien trouve “kitsch”. Pour lui, l’architecture doit être rationnelle. Ici, tout est anarchique. Les rues montent et descendent sans logique, les maisons s’imbriquent les unes dans les autres comme un jeu de cubes mal rangé.
Il entre dans le village.
C’est impossible de circuler. Les rues sont minuscules.
Il finit par trouver une place sur la place principale, à l’ombre de grands platanes. Il gare sa voiture à côté d’une vieille camionnette Citroën rouillée et d’une file de vélos poussiéreux. Le contraste est saisissant. La Bentley brille comme un vaisseau spatial atterri au Moyen-Âge.
Julien coupe le moteur.
Le silence tombe.
Non, pas le silence. Le bruit.
Le chant des cigales.
C’est assourdissant. Un crissement continu, strident, omniprésent. Tss-tss-tss-tss. Des milliers d’insectes invisibles qui hurlent sous la chaleur.
Julien ouvre la portière.
La chaleur le frappe comme un coup de poing physique. L’air est brûlant, sec, chargé d’odeurs intenses. Le thym, la résine de pin, la poussière chaude, l’ail frit venant d’une cuisine voisine.
Julien suffoque un instant. Il a l’impression d’entrer dans un four.
Il enlève sa veste de costume. Il la jette sur le siège arrière. Il retrousse les manches de sa chemise blanche. Il a déjà une auréole de sueur sous les bras. Il se sent sale.
Il sort de la voiture. Il verrouille. Le bip-bip de l’alarme fait tourner quelques têtes à la terrasse du café d’en face.
Des hommes âgés, casquettes vissées sur la tête, le regardent par-dessus leurs verres de pastis. Ils ne sourient pas. Ils observent l’étranger. L’homme de la ville.
Julien les ignore. Il sort son téléphone. Il regarde l’adresse envoyée par Renard.
“Chemin des Amandiers. L’Atelier du Soleil.”
Il regarde autour de lui. Pas de panneaux de rue.
Il doit demander.
Il s’approche de la terrasse du café.
— Bonjour, dit-il. Sa voix est trop forte, trop autoritaire pour ce lieu endormi.
Un des vieux lève les yeux.
— ‘Jour.
— Je cherche le Chemin des Amandiers.
Le vieux prend son temps. Il boit une gorgée. Il repose son verre.
— C’est pour quoi faire ?
Julien fronce les sourcils.
— Je ne vois pas en quoi ça vous regarde. Je cherche une adresse, c’est tout.
Le vieux sourit. Un sourire édenté et moqueur.
— Ici, tout nous regarde, Monsieur le Parisien. Le Chemin des Amandiers, c’est tout en haut. Faut monter à pied. La voiture, elle passe pas.
— Merci.
Julien tourne les talons. Il sent leurs regards dans son dos. Il les entend chuchoter. Il s’en fiche. Il est venu récupérer sa propriété. Sa femme.
Il commence à monter.
Les ruelles sont pavées de galets inégaux. C’est un enfer pour ses chaussures italiennes à semelles fines. Il trébuche deux fois.
Il monte. La pente est raide. Le soleil tape dur sur sa nuque découverte. Il transpire à grosses gouttes. Son cœur bat la chamade. Il n’est pas habitué à l’effort physique réel. Le tapis de course de sa salle de sport climatisée ne l’a pas préparé à ça.
Il arrive en haut du village.
Le bruit des cigales est encore plus fort ici.
La route devient un chemin de terre blanche.
Et là, il le voit.
Un panneau en bois flotté, peint à la main en bleu : “L’Atelier du Soleil – Céramique & Peinture”.
C’est une vieille bergerie restaurée. Les murs sont en pierres dorées. Des volets bleu lavande. Une treille de vigne vierge court sur la façade, offrant une ombre bienfaisante.
Il y a un jardin devant. Un jardin sauvage, pas un jardin à la française. Des herbes folles, des coquelicots, des oliviers tordus. Et partout, des pots.
Des pots en terre cuite de toutes tailles. Des jarres immenses, des bols minuscules, des sculptures abstraites. Ils sèchent au soleil.
Julien s’arrête. Il se cache derrière un gros olivier. Il ne veut pas être vu tout de suite. Il veut observer. Il veut évaluer la situation.
Il entend des rires.
Il s’approche doucement, écrasant les herbes sèches sous ses pas.
Il voit une grande terrasse ouverte sur le côté de la maison. C’est l’atelier d’été.
Il y a trois personnes.
Deux enfants, un garçon et une fille, qui ont les mains pleines de boue et qui rient aux éclats.
Et une femme.
Elle est de dos. Elle est penchée sur un tour de potier.
Elle porte une salopette en jean, tachée de gris et de brun, par-dessus un débardeur blanc. Ses bras sont nus. Ils sont bronzés. Musclés.
Julien plisse les yeux. Est-ce vraiment elle ?
La femme se redresse. Elle passe son bras sur son front pour essuyer la sueur, laissant une traînée de terre sur son visage.
Elle se tourne vers les enfants.
— Attention, Léo ! Pas trop d’eau, sinon ton bol va s’effondrer ! dit-elle.
La voix.
C’est la voix de Claire. Mais elle a changé.
Elle n’est plus murmurée. Elle n’est plus hésitante. Elle est claire, sonore, vibrante. Elle rit.
— Regarde, comme ça !
Elle prend les mains du petit garçon et les guide sur l’argile qui tourne.
Julien est pétrifié.
Il regarde son visage de profil.
Elle a coupé ses cheveux très court, comme sur la photo. Ça dégage son cou. Ça met en valeur ses pommettes qu’il avait oubliées. Elle ne porte pas de maquillage. Juste le soleil sur sa peau.
Elle est belle.
D’une beauté brute, terrienne, qui choque Julien. Il l’a toujours connue pâle, élégante, discrète. Une orchidée de serre. Là, c’est une fleur sauvage.
Un homme sort de la maison.
Julien se raidit. Un homme.
Il est grand. Il porte un t-shirt noir et un tablier de cuir. Il a la cinquantaine, des cheveux gris en bataille, une barbe de trois jours. Il tient un plateau avec des verres de limonade.
Il s’approche de Claire. Il pose le plateau.
Il pose une main sur l’épaule de Claire. Un geste familier. Tendre.
Julien sent une brûlure acide dans sa gorge. La jalousie. Pure, toxique.
— Pause limonade ! lance l’homme.
Claire sourit. Elle lève la tête vers lui.
— Merci, Marc. Tu as sauvé ma vie. Il fait une chaleur à mourir.
Elle prend un verre. Elle boit avidement. Une goutte coule sur son menton. Elle l’essuie du revers de la main.
Elle a l’air… heureuse.
C’est ce qui fait le plus mal à Julien. Ce n’est pas l’homme. Ce n’est pas la pauvreté apparente du lieu. C’est ce bonheur évident, simple, qui rayonne d’elle. Un bonheur qu’il ne lui a jamais donné. Un bonheur qui ne coûte rien.
Julien a envie de sortir de sa cachette. De crier. De dire : “C’est ma femme ! Enlève ta main de son épaule !”
Mais il ne bouge pas.
Il regarde ses propres vêtements. Son pantalon de costume à 500 euros, ses chaussures vernies couvertes de poussière blanche. Il regarde Claire avec sa salopette sale.
Ils appartiennent à deux espèces différentes.
Si il y va maintenant, il sera ridicule. Il sera l’intrus. Le méchant de l’histoire.
Il a besoin d’un plan. Il a besoin de reprendre le contrôle.
Il recule. Doucement.
Il redescend le chemin.
Sa colère s’est transformée en quelque chose de froid et de calculé. Il a vu l’ennemi. L’ennemi, c’est cette nouvelle vie. C’est ce “Marc”.
Il doit détruire ça pour la récupérer.
Il retourne à sa voiture. Il est épuisé.
Il s’assoit au volant. Il boit une bouteille d’eau tiède qui traînait sur le siège passager.
Il ne va pas aller la voir aujourd’hui. Il doit se préparer. Il doit se laver. Il doit redevenir Julien L., l’architecte irrésistible.
Il démarre le moteur. Il cherche un hôtel sur son GPS.
“Le Mas des Oliviers – Relais & Châteaux. 5 étoiles.”
C’est à 10 kilomètres. Parfait.
Il quitte le village. Il laisse Claire derrière lui, en haut de sa colline, avec son argile et son bonheur insultant.
Le Mas des Oliviers. 20h00.
Julien est dans sa chambre. C’est luxueux, rustique-chic. Des poutres apparentes, des draps en lin, une baignoire sur pieds.
Il vient de prendre une douche d’une heure. Il s’est frotté jusqu’au sang pour enlever la poussière du chemin.
Il a commandé un dîner en chambre. Il ne veut voir personne.
Il est assis sur le balcon. Il fume une cigarette. Il avait arrêté il y a dix ans, pour Claire, parce qu’elle détestait l’odeur. Il a acheté un paquet à la réception.
Il fume et il regarde la nuit tomber sur la Provence. Le ciel est un dégradé de violet et d’orange. C’est beau, mais il refuse de l’admettre.
Il sort son téléphone. Il appelle son avocat à Paris.
— Allô, Maître Vasseur ? C’est Julien.
— Julien ? Il est tard. Ça va ?
— Je l’ai trouvée.
— Ah. Tant mieux. Elle revient ?
— Pas encore. Écoute-moi bien. Je veux que tu fasses des recherches sur un type. Il s’appelle Marc. Il vit à Val-des-Vents. Il tient un atelier de poterie. Je veux tout savoir. S’il a des dettes. S’il a un casier. S’il a des problèmes avec le fisc.
— Julien… Calmez-vous. C’est juste un potier.
— Fais ce que je te dis ! Je veux des munitions. Je veux pouvoir raser son petit atelier si nécessaire.
— D’accord, d’accord. Je m’en occupe demain.
Julien raccroche.
Il écrase sa cigarette dans le cendrier en terre cuite. Il regarde le mégot se tordre et s’éteindre.
Il a un plan.
Demain, il n’ira pas en mari furieux. Il ira en client.
Il va jouer le jeu. Il va s’infiltrer. Il va voir jusqu’où elle pousse la comédie. Et au bon moment, il fera tomber le masque.
Il rentre dans la chambre.
Il ouvre sa valise. Il choisit sa tenue pour demain.
Pas de costume. Trop formel.
Un pantalon en lin beige. Une chemise blanche col mao, manches retroussées. Des mocassins en daim. Le look “décontracté chic” du Parisien en week-end. Le look de celui qui a de l’argent mais qui fait semblant d’être simple.
Il se regarde dans le miroir.
— Tu vas revenir, Claire, murmure-t-il. Tu ne sais pas vivre sans moi. Tu crois que tu es heureuse avec ta boue, mais ce n’est qu’une illusion. Je suis ta réalité.
Il éteint la lumière.
Mais le sommeil ne vient pas.
Le chant des cigales s’est arrêté avec la nuit. Mais maintenant, c’est le silence de la campagne qui l’oppresse. Des bruits inconnus. Un hibou. Le vent dans les cyprès.
Julien se sent petit.
Pour la première fois de sa vie, il a l’impression d’être l’étranger dans sa propre histoire.
Et cette image… L’image de Claire qui rit, la tête renversée en arrière, le cou offert au soleil. Cette image le hante. Il ne l’a jamais vue rire comme ça avec lui. Jamais.
Est-ce qu’il l’a aimée, un jour ? Vraiment ?
Ou aimait-il seulement l’image qu’elle lui renvoyait de lui-même ?
Il se tourne et se retourne dans les draps de lin. La nuit sera longue.
Le lendemain matin. 10h00.
Le soleil est déjà haut. La chaleur monte.
Julien gare sa voiture en bas du village, au même endroit qu’hier.
Il monte le Chemin des Amandiers.
Il est calme. Il a mis ses lunettes de soleil. Il a répété son texte.
Il arrive devant l’Atelier.
Il n’y a pas d’enfants ce matin. C’est calme.
La porte de la boutique est ouverte. Un carillon tinte quand il entre.
L’intérieur est frais. Ça sent la terre mouillée et la lavande.
Il y a des étagères partout, remplies de vaisselle colorée. C’est beau. Il doit l’admettre. Il y a du talent ici. Les formes sont organiques, les couleurs sont subtiles. Ce n’est pas de l’artisanat de bas étage. C’est de l’art.
Il entend des pas venant de l’arrière-boutique.
— J’arrive ! Une seconde !
La voix de Claire.
Julien se fige. Il retire ses lunettes de soleil. Il se tient droit au milieu de la pièce.
Le rideau de perles qui sépare la boutique de l’atelier s’écarte.
Claire apparaît.
Elle porte une robe légère en coton blanc, un peu ample. Elle a un chiffon dans les mains.
Elle sourit. Le sourire commercial, accueillant.
— Bonjour, bienvenue à l’Atelier du…
Elle s’arrête.
Le chiffon tombe de ses mains.
Le sourire s’efface.
Il n’y a pas de cri. Pas de larmes. Juste un arrêt sur image.
Ses yeux s’écarquillent légèrement. Sa bouche s’entrouvre, puis se referme. Elle devient pâle sous son bronzage.
Le silence s’étire. Lourd. Épais.
Julien la regarde. Il savoure cet instant. Il a l’avantage de la surprise.
— Bonjour, Claire, dit-il. Sa voix est douce, mais tranchante comme un scalpel.
Claire pose une main sur le comptoir, comme pour se soutenir.
— Julien.
Elle prononce son nom comme si c’était un mot étranger qu’elle avait oublié.
— Tu as une belle boutique, continue Julien en faisant un tour sur lui-même, touchant un vase du bout des doigts. C’est charmant. Un peu rustique, mais charmant.
Claire reprend ses esprits. Elle redresse les épaules. Elle lève le menton. Ce petit geste de défi surprend Julien. L’ancienne Claire aurait baissé la tête.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demande-t-elle. Sa voix ne tremble pas.
— Je suis venu te chercher. Les vacances sont finies, Claire.
Elle le regarde droit dans les yeux. Son regard est d’une intensité qu’il ne lui connaissait pas. Des yeux noisette qui semblent avoir absorbé la lumière du Sud.
— Je ne suis pas en vacances, Julien. J’habite ici.
— Arrête tes bêtises. Tu as eu ta crise. C’est bon. J’ai compris. Tu voulais attirer mon attention. Tu as réussi. Je suis là. J’ai fait 700 kilomètres. Je suis venu te récupérer. Tu devrais être contente.
Il s’approche d’elle. Il veut la toucher. Il veut affirmer sa possession.
Elle recule d’un pas. Un mouvement vif.
— Ne m’approche pas.
Julien s’arrête, vexé.
— Claire… Ne sois pas ridicule. On rentre. La voiture est en bas. Fais ta valise. Je t’emmène déjeuner au Mas des Oliviers et on part.
— Non.
Le mot est simple. Court. Définitif.
— Pardon ?
— J’ai dit non. Je ne rentre pas. Je ne suis plus ta femme, Julien. Je suis partie.
Julien sent la colère monter, fissurant son masque de calme.
— Tu es ma femme ! On est mariés ! Tu portes mon nom ! Tout ce que tu as, c’est grâce à moi !
Claire rit. Un petit rire sec, sans joie.
— Grâce à toi ? Regarde autour de toi, Julien. Tout ça… c’est moi. C’est mes mains. C’est ma terre. Je n’ai pas pris un centime de ton argent. Pas un seul.
— Et comment tu as payé tout ça ? Avec tes dessins de lapins ?
— J’ai travaillé. J’ai vendu mes bijoux de famille. Ceux de ma grand-mère, pas les cailloux froids que tu m’offrais. J’ai acheté ce four. J’ai loué cet endroit. Je suis libre.
— Libre ? Tu vis dans la poussière ! Tu as vu tes mains ? Elles sont dégueulasses !
Claire regarde ses mains. Il y a de l’argile sous ses ongles.
— Mes mains créent des choses, Julien. Elles ne font pas que signer des chèques ou tenir des coupes de champagne. Elles sont vivantes.
Le rideau de perles s’agite à nouveau.
Marc entre.
Il est imposant. Il voit Julien. Il voit la tension de Claire. Il comprend tout de suite.
Il s’avance et se place à côté de Claire. Pas devant elle pour la protéger comme une chose fragile, mais à côté d’elle, comme un allié.
— Un problème, Claire ? demande-t-il de sa voix grave.
Julien le toise. Il se sent menacé par la carrure de cet homme, par sa tranquillité.
— C’est une conversation privée, entre ma femme et moi. Dégagez.
Marc ne bouge pas d’un millimètre. Il croise les bras. Ses avant-bras sont couverts de poussière blanche.
— Ici, c’est chez Claire. Si elle veut que vous partiez, vous partez.
Julien se tourne vers Claire.
— C’est ça ton nouveau mec ? Ce… jardinier ? Tu m’as quitté pour ça ?
Claire soupire. Elle a l’air fatiguée, soudain. Pas effrayée, juste lassée. Comme si elle devait expliquer une équation simple à un enfant têtu.
— Marc est mon associé, Julien. Et mon ami. Des mots que tu ne connais pas. “Associé”. “Ami”.
Elle contourne le comptoir. Elle s’approche de Julien, mais garde une distance de sécurité.
— Écoute-moi bien. Je ne rentre pas. Je ne reviendrai jamais dans cet appartement vide. Je ne reviendrai jamais corriger tes plans la nuit en cachette pour que tu te sentes génial le matin. C’est fini.
Le coup porte. Julien vacille. Elle a osé le dire. Elle a osé parler des plans.
— Tu… De quoi tu parles ? bafouille-t-il, jetant un coup d’œil nerveux à Marc.
— Tu sais très bien de quoi je parle. Ton “génie”. Ton “inspiration”. C’était moi, Julien. C’était toujours moi. Et maintenant que je suis partie, tu es sec. Tu es vide. C’est pour ça que tu es là. Pas par amour. Tu es là parce que tu as besoin de ton crayon.
Elle a visé juste. En plein cœur.
Julien est nu. Sa stratégie s’effondre. Son arrogance est percée à jour.
Il tremble de rage et d’humiliation.
— Tu te surestimes, ma pauvre fille. Tu n’es rien.
— Alors pars, dit-elle doucement. Si je ne suis rien, tu n’as pas besoin de moi. Pars.
Elle montre la porte.
Julien regarde Claire. Il regarde Marc. Il regarde ce lieu modeste et vibrant de vie.
Il ne peut pas gagner aujourd’hui. Pas comme ça.
Il remet ses lunettes de soleil pour cacher ses yeux.
— Tu vas le regretter, siffle-t-il. Tu vas ramper pour revenir. Et je ne serai plus là.
Il pivote. Il marche vers la sortie.
Le carillon tinte joyeusement, ironiquement.
Il sort dans la chaleur écrasante.
Il descend le chemin en courant presque. Il fuit.
Mais il ne part pas.
Il arrive à sa voiture. Il frappe le toit de la main.
— Non. Je ne pars pas.
Il n’a jamais perdu un concours d’architecture. Il ne perdra pas celui-là.
Il va rester. Il va s’installer. Il va transformer leur vie en enfer s’il le faut. Mais il ne repartira pas sans elle. Ou du moins, sans l’avoir brisée comme elle vient de le briser.
Il s’assoit dans la voiture. Il regarde le sommet de la colline.
La guerre est déclarée.
ACTE 2 – PARTIE 2
Le Mas des Oliviers. Suite 101.
Julien a transformé la chambre d’hôtel en quartier général de guerre.
Le lit est couvert de dossiers. Des plans cadastraux de la commune de Val-des-Vents. Des relevés bancaires. Des profils imprimés.
Il fait frais dans la chambre. La climatisation ronronne. Dehors, le soleil de midi écrase la Provence, mais ici, Julien maintient une température de morgue.
Il est au téléphone. Il utilise des écouteurs sans fil. Il marche de long en large, pieds nus sur le carrelage froid.
— Je ne veux pas d’excuses, Vasseur. Je veux des résultats. Qui est le propriétaire des murs ?
À l’autre bout du fil, à Paris, l’avocat soupire.
— J’ai l’acte de propriété, Julien. Le bâtiment de l’Atelier appartient à un certain Monsieur Borel. Émile Borel. C’est un ancien agriculteur du village. Il a 82 ans. Il vit dans une maison de retraite à Avignon.
Julien s’arrête devant la baie vitrée. Il regarde au loin, vers la colline où Claire travaille.
— Et le bail ?
— C’est un bail commercial précaire. Il se renouvelle tous les ans. La date anniversaire est dans… trois semaines.
Un sourire lent, carnassier, s’étire sur les lèvres de Julien.
— Trois semaines. C’est parfait.
— Julien, qu’est-ce que vous comptez faire ? C’est juste un petit atelier de poterie.
— Je vais l’acheter, Vasseur. Je vais acheter le bâtiment. Je vais acheter le terrain. Je vais acheter l’air qu’ils respirent. Prépare une offre. Le double de la valeur du marché. En cash. Paiement immédiat.
— Le vieux ne voudra peut-être pas vendre. Ces gens-là sont attachés à leur terre.
— Tout le monde vend, Vasseur. C’est la première règle de l’architecture. Si un bâtiment gêne, on l’achète et on le rase. Prépare les papiers. J’irai voir ce Monsieur Borel moi-même.
Il raccroche.
Il se sent mieux. L’action le calme. L’incertitude émotionnelle de la veille a disparu, remplacée par la certitude mathématique des affaires. Claire pense qu’elle est libre parce qu’elle vend des bols ? Il va lui montrer que la liberté a un prix, et qu’il est le seul à pouvoir le payer.
Maison de Retraite “Les Lavandes”, Avignon.
L’endroit sent l’eau de Javel et la soupe de légumes trop cuite.
Julien est assis dans un petit salon commun. En face de lui, Monsieur Borel. Un petit homme sec comme un cep de vigne, les mains noueuses posées sur ses genoux.
Julien porte son costume le plus cher. Il veut impressionner. Il veut incarner la réussite.
— C’est une très belle somme, Monsieur L., dit le vieil homme en regardant le chèque posé sur la table basse.
— C’est une somme qui vous permettrait d’avoir une chambre privée ici. Avec vue sur le jardin. Et de laisser un bel héritage à vos petits-enfants.
Monsieur Borel hésite.
— Mais… la petite Claire. Elle est gentille. Elle a remis l’endroit en état. C’était une ruine avant qu’elle arrive. Elle paie son loyer rubis sur l’ongle.
— Je ne compte pas la mettre dehors tout de suite, ment Julien avec aisance. Je suis un investisseur. Je veux juste sécuriser le patrimoine. Elle pourra rester… si on s’entend sur le nouveau loyer.
Le vieux le regarde. Ses yeux bleus délavés sont plus vifs qu’ils n’en ont l’air.
— Vous n’êtes pas un investisseur, jeune homme. J’ai vu comment vous tenez ce chèque. Comme une arme. Vous en voulez à la petite ?
Julien se raidit.
— C’est ma femme, Monsieur Borel.
Le vieil homme hausse les sourcils.
— Ah. Je comprends mieux. C’est une histoire de cœur. Ou plutôt, une histoire d’ego.
— Prenez le chèque, dit Julien froidement. Ou je retire l’offre. Demain, je peux acheter le terrain d’à côté et construire un immeuble de trois étages qui cachera tout le soleil de son atelier. Je peux le faire. J’en ai les moyens.
C’est une menace brutale.
Monsieur Borel regarde le chèque. Il pense à ses soins médicaux. Il pense à sa petite-fille qui veut faire des études.
Il soupire. La réalité économique écrase la loyauté.
— Donnez-moi le stylo.
Julien lui tend son Montblanc en or.
Le vieux signe. Sa main tremble un peu.
Julien reprend le stylo. Il reprend le papier.
— Merci, Monsieur Borel. Vous avez fait le bon choix.
Il se lève et part sans serrer la main du vieillard. Il a ce qu’il voulait. Il est désormais le propriétaire du monde de Claire.
Val-des-Vents. Deux jours plus tard.
La nouvelle tombe comme un orage d’été. Soudain et violent.
Le facteur, un jeune homme à vélo qui connaît tout le monde, s’arrête devant l’Atelier. Il a l’air gêné.
— Salut Claire. Salut Marc. J’ai… j’ai un recommandé pour vous.
Claire s’essuie les mains sur son tablier. Elle sourit.
— Un recommandé ? Sûrement une commande de la boutique de décoration de Nice !
Elle signe le bordereau électronique. Elle prend l’enveloppe.
C’est une enveloppe épaisse. Avec le logo d’une étude notariale.
Elle l’ouvre.
Marc s’approche. Il voit le visage de Claire changer. Le sourire disparaît. La couleur quitte ses joues.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il.
Claire lit la lettre à voix haute. Sa voix est blanche.
— “Madame, Monsieur. Nous vous informons par la présente que le bien immobilier sis 12 Chemin des Amandiers a été vendu ce jour à la Société Civile Immobilière JL Architecture…”
Elle s’arrête.
— JL Architecture, murmure Marc. Julien L.
Claire continue de lire.
— “Le nouveau propriétaire vous informe qu’il ne souhaite pas renouveler le bail commercial arrivant à échéance le 30 juillet. Vous avez un mois pour libérer les lieux et remettre les clés.”
Elle lâche la lettre. Elle tombe dans la poussière.
Un mois.
Tout ce qu’elle a construit. Le four qu’ils ont mis trois semaines à assembler. Les étagères. Le jardin. Sa vie.
Julien a acheté sa vie.
Marc ramasse la lettre. Il serre les poings.
— Quel salaud. Quel immense salaud.
Claire s’assoit sur un banc de pierre. Elle regarde ses oliviers. Elle ne pleure pas. Elle est au-delà des larmes. Elle est sous le choc de la violence du geste.
— Il ne veut pas l’atelier, dit-elle doucement. Il veut me mettre à genoux.
— On ne va pas se laisser faire, gronde Marc. On va voir un avocat. On va faire appel aux journaux.
— Marc… Il a l’argent. Il a les avocats. C’est légal. Borel a vendu. C’est fini.
— Non ! Ce n’est pas fini. On va se battre.
Le bruit d’un moteur puissant se fait entendre.
La Bentley noire monte le chemin, lentement, comme un requin nageant en eaux peu profondes.
Elle s’arrête devant l’entrée.
Julien descend.
Il porte une tenue décontractée, mais ses lunettes de soleil cachent ses yeux. Il s’appuie contre la portière. Il attend.
Claire se lève. Elle marche vers lui. Marc la suit de près.
Julien sourit.
— Bonjour, ma chérie. Tu as reçu le courrier ? La poste est étonnamment efficace à la campagne.
— Tu as acheté l’atelier, dit Claire.
— J’ai fait un investissement. C’est un bel endroit. J’ai de grands projets. Peut-être une résidence secondaire. Ou une piscine. La vue est magnifique, après tout.
Il regarde autour de lui avec un air de propriétaire.
— C’est cruel, Julien, dit Claire. Même pour toi.
— Cruel ? Non. C’est du business. Mais…
Il fait une pause théâtrale.
— Mais je ne suis pas un monstre. Je peux être flexible.
Il s’approche de la clôture.
— On peut trouver un arrangement, Claire.
— Quel genre d’arrangement ? demande Marc agressivement.
Julien ignore Marc. Il ne regarde que Claire.
— Tu rentres à Paris. Tu reprends ta place. À la maison. Au bureau. On oublie cette petite escapade. En échange… je te laisse l’atelier. Je te le donne. Tu pourras venir ici le week-end, ou pendant les vacances. Tu pourras faire tes petits pots. Je te paierai même un assistant pour gérer la boutique quand tu n’es pas là.
Il tend la main.
— C’est une offre généreuse. Tu gardes ton jouet. Et tu retrouves ton mari. Tout le monde gagne.
Claire le regarde. Elle voit l’homme qu’elle a aimé autrefois. Elle voit la peur derrière l’arrogance. Il est terrifié à l’idée de perdre le contrôle.
Mais elle voit aussi le mépris. Il appelle sa passion “un jouet”. Il appelle sa liberté “une escapade”. Il n’a rien compris. Rien appris.
Elle s’approche de la clôture. Tout près de lui.
— Tu penses que tu peux tout acheter, Julien ?
— Jusqu’ici, oui.
— Tu as acheté les murs. C’est vrai. Tu as acheté la terre. C’est vrai. Mais l’âme de cet endroit ? Elle n’est pas à vendre.
Elle se tourne vers Marc.
— Viens, Marc. On a du travail. Il nous reste un mois. On va faire la plus belle fournée de céramique que ce village ait jamais vue.
Elle tourne le dos à Julien.
Julien est stupéfait. Elle refuse ? Elle refuse de sauver son atelier ?
— Claire ! crie-t-il. Tu es folle ! Dans un mois, je fais venir les bulldozers ! Je raserai tout !
Claire ne se retourne pas.
— Fais ce que tu veux, Julien. Rase les murs. Tu ne rayeras pas ce que je suis devenue.
Elle entre dans l’atelier avec Marc. La porte se referme.
Julien reste seul sur le chemin, à côté de sa voiture de luxe, sous le soleil brûlant. Une cigale se met à chanter juste au-dessus de sa tête, comme pour se moquer de lui.
Il donne un coup de pied rageur dans un pneu.
Il a gagné la bataille immobilière. Mais il est en train de perdre la guerre psychologique.
Une semaine passe.
La guerre d’usure continue.
Julien s’installe dans la routine du village, mais comme un corps étranger. Une épine dans le pied de la communauté.
Il va au café le matin. Il commande le journal et un café crème. Les locaux le saluent du bout des lèvres, méfiants. Ils savent qui il est. Dans un village, tout se sait. Il est “le Parisien qui veut chasser la petite Claire”.
Il essaie d’être sympathique. Il offre des tournées générales. Les hommes boivent son pastis, disent merci, mais ne lui parlent pas. Ils parlent entre eux de la pluie, des vignes, de la pétanque. Julien est exclu de leur cercle invisible.
Il dépense de l’argent de manière absurde.
Il va au marché du vendredi. C’est un marché coloré, vivant. Des étals de fruits, de légumes, de fromages de chèvre, de tissus provençaux.
Julien achète pour 200 euros de fromages qu’il ne mangera pas. Il achète des nappes brodées dont il n’a pas l’usage. Il paie avec des gros billets et dit “gardez la monnaie” avec condescendance.
Il espère que sa richesse va lui attirer le respect. Mais ici, le respect se gagne par le travail et l’honnêteté, pas par le carnet de chèques.
Il croise Claire au marché.
Elle est au stand des légumes. Elle rit avec la marchande, une grosse femme joyeuse nommée Maria.
— Alors ma belle, ces tomates ? Pour la sauce de ce soir ?
— Oui Maria, donnez-m’en deux kilos. On fait un grand dîner à l’atelier pour fêter la nouvelle cuisson.
Julien s’approche.
Maria voit Julien. Son sourire s’éteint. Elle sert Claire rapidement.
— Ça fera 5 euros, ma chérie. Allez, je te mets un bouquet de basilic en cadeau.
Claire prend le panier. Elle voit Julien. Elle hoche la tête, poliment, froidement.
— Bonjour Julien.
— Tu fais la fête ? demande-t-il, amer. Alors que tu vas être expulsée ?
— On célèbre chaque jour, répond-elle. C’est une habitude que j’ai prise. Tu devrais essayer.
Elle s’éloigne. Maria regarde Julien avec des yeux noirs, hostiles.
— Et pour vous, Monsieur ? Des tomates ?
— Non, dit Julien. Rien. C’est trop sale ici.
Il repart, frustré. Il se sent comme un fantôme. Il est là, il est puissant, mais personne ne le voit vraiment.
Le soir même. La Fête de la Lavande.
C’est l’événement de l’année au village. La fin de la récolte.
La place principale est transformée. Des guirlandes lumineuses sont accrochées entre les platanes. De longues tables sont dressées avec des nappes à carreaux. Tout le village est là.
Il y a un orchestre. Un accordéon, une guitare, une contrebasse. Ils jouent des airs populaires, des valses, du jazz manouche.
L’odeur des saucisses grillées et du vin rouge remplit l’air.
Julien est là.
Il ne pouvait pas rester seul dans sa chambre d’hôtel. Le silence était trop fort.
Il est assis à une petite table, à l’écart, dans l’ombre. Il a commandé une bouteille de vin rosé. Il boit seul.
Il observe.
Il voit la vie. La vraie vie. Celle qu’il méprise théoriquement mais qui, ce soir, lui semble douloureusement désirable.
Il voit les vieux qui tapent du pied en rythme. Il voit les enfants qui courent entre les jambes des adultes. Il voit les adolescents qui se cherchent du regard.
Et il voit Claire.
Elle est magnifique. Elle porte une robe rouge à fleurs. Elle a mis du rouge à lèvres. Elle rit. Elle verse du vin aux voisins. Elle aide à servir les plats. Elle fait partie de ce tout. Elle est une note dans cette symphonie.
Marc est là aussi. Il est assis à côté d’elle. Il joue de la guitare avec l’orchestre. Il n’est pas virtuose, mais il joue avec cœur.
À un moment, l’orchestre entame une valse lente.
Marc pose sa guitare. Il se lève. Il tend la main à Claire.
Claire hésite une seconde, puis accepte.
Ils vont sur la piste de danse improvisée, sur les pavés inégaux.
Julien se penche en avant. Ses muscles se tendent.
Ils dansent.
Ce n’est pas une danse érotique. C’est pire. C’est une danse complice. Marc tient Claire avec respect, mais avec fermeté. Claire pose sa tête sur l’épaule de Marc. Elle ferme les yeux. Elle a l’air en paix. En sécurité.
Une sécurité que Julien ne lui a jamais offerte, malgré ses murs de béton armé et ses systèmes d’alarme sophistiqués.
Julien sent une larme, une seule, couler sur sa joue. Il l’essuie rageusement.
Il réalise quelque chose de terrifiant.
Il a acheté les murs de l’atelier. Il peut les expulser. Il peut détruire leur outil de travail.
Mais il ne peut pas détruire ça.
Cette connexion. Cette appartenance.
Il est l’homme le plus riche de la place, et il est le plus pauvre.
Un chien errant s’approche de sa table. Il renifle la chaussure de Julien.
— Dégage, murmure Julien.
Le chien ne bouge pas. Il le regarde.
Julien prend un morceau de pain dans la corbeille et le lui donne. Le chien mange, remue la queue, et reste à ses pieds.
C’est son seul ami ce soir. Un chien qui aime le pain.
Julien regarde Claire danser.
Il a envie de se lever, d’aller au milieu de la piste, de crier “Je t’aime !” ou “Je suis désolé !”. Mais il ne sait pas le dire. Il ne sait que dire “Je veux”, “J’achète”, “J’ordonne”.
Il se lève brusquement. Sa chaise racle le sol.
Il quitte la fête. Il marche vite vers sa voiture garée plus bas.
Il fuit la musique. Il fuit la lumière.
Il rentre au Mas des Oliviers.
Dans sa chambre, il ouvre son ordinateur. Il regarde les plans de l’Opéra de Dubaï. Les lignes droites. Les structures froides.
Il prend son stylo optique. Il essaie de dessiner.
Il veut dessiner quelque chose de vivant. Comme cette fête. Comme cette danse.
Mais sa main tremble. Il ne sort que des traits hachés, agressifs.
Il ouvre le tiroir de la table de chevet. Il sort le petit carnet noir de Claire. Il l’a emporté avec lui. C’est son fétiche.
Il l’ouvre à une page au hasard.
Un croquis d’une fontaine. Note de Claire : « L’eau doit chanter. Elle doit raconter une histoire à celui qui s’assoit au bord. »
Julien caresse l’écriture de sa femme.
— Comment tu fais ? demande-t-il au vide. Comment tu fais pour voir le chant de l’eau ?
Il prend une décision.
La violence économique ne suffit pas. Elle résiste. Elle est soutenue par ce Marc.
Il faut couper le lien. Il faut détruire Marc. Pas physiquement. Mais socialement. Moralement.
Julien reprend son téléphone. Il compose un numéro. Il est 23h00, mais il s’en fiche.
— Allô ? C’est Renard ?
La voix du détective est pâteuse.
— Monsieur L. ? Il est tard…
— Je vous paie pour être réveillé. Vous m’avez dit que vous aviez trouvé quelque chose sur le passé de Marc. Un truc à Lyon.
— Oui… Une vieille histoire. Une faillite. Un peu louche. Mais c’était il y a dix ans.
— Je veux les détails. Je veux les preuves. Je veux de quoi le faire passer pour un escroc aux yeux de tout le village.
— Ça va être sale, Monsieur L.
— Je m’en fous. Je veux que Claire voie qui il est vraiment. Je veux qu’elle se retrouve seule. Quand elle sera seule, elle reviendra.
— D’accord. Je vous envoie le dossier demain.
Julien raccroche.
Il regarde par la fenêtre, vers le village illuminé au loin. La musique s’est arrêtée.
— Profite de ta danse, Marc, murmure-t-il. Demain, la musique s’arrête.
Il s’allonge sur son lit, tout habillé. Il serre le carnet noir contre sa poitrine.
Il s’endort avec l’illusion qu’il agit par amour, alors qu’il agit par pure destruction.
ACTE 2 – PARTIE 3
Le dossier est posé sur le bureau en verre de la chambre d’hôtel.
Il est épais. Une trentaine de pages. Relié avec une spirale en plastique bon marché.
Julien le regarde comme on regarde une arme chargée.
Il a passé la nuit à le lire. À le mémoriser. Chaque chiffre, chaque date, chaque nom.
C’est l’histoire de la chute de Marc.
“Marc D.”, ancien entrepreneur lyonnais. Secteur : Rénovation de patrimoine. Faits : Liquidation judiciaire il y a huit ans. Passif : 400 000 euros. Plaintes : Trois. Pour “abus de confiance” et “malfaçons”. Verdict : Non-lieu pour l’escroquerie, mais condamnation morale évidente. Il a fui. Il a tout laissé derrière lui : les dettes, les chantiers inachevés, et une femme qui a demandé le divorce par contumace.
C’est laid. C’est l’histoire banale d’un homme qui a eu les yeux plus gros que le ventre et qui a paniqué.
Mais pour Julien, c’est de l’or pur.
C’est la preuve que Claire s’est trompée. Elle a cru trouver un sage, un mentor, un artiste intègre. Elle a trouvé un raté. Un fuyard. Exactement comme elle.
Julien boit une gorgée de café froid. Il se sent puissant. Il se sent justicier.
Il ne fait pas ça pour lui, se répète-t-il. Il fait ça pour elle. Il doit lui ouvrir les yeux. Il doit la sauver de ce manipulateur qui profite de sa faiblesse et de son argent (même si elle prétend ne pas en avoir).
Il regarde l’heure. 10h00.
C’est jour de marché à Saint-Rémy-de-Provence. Le plus grand marché de la région. Claire et Marc y ont un stand. Ils vendent leur production de la semaine. C’est là qu’il faut frapper. En public. Devant tout le monde.
La honte est un levier puissant. Julien le sait. Il l’utilise souvent dans le monde des affaires.
Il se lève. Il enfile une chemise noire. Sobre. Sérieuse. La tenue du bourreau.
Il prend le dossier. Il sort.
Le marché de Saint-Rémy est une explosion de couleurs et d’odeurs.
Les touristes déambulent entre les stands de savons de Marseille et d’huile d’olive. Il y a de la musique. Il y a de la joie.
Julien avance dans la foule. Il ne sourit pas. Il fend la cohue comme une lame.
Il repère le stand de “L’Atelier du Soleil”.
Il est bien placé, à l’ombre d’un grand platane. Les céramiques sont disposées avec goût sur des nappes en lin brut.
Il y a du monde. Des clientes américaines s’extasient devant des bols bleus.
Claire est là. Elle emballe un vase dans du papier de soie. Elle sourit. Elle parle anglais avec aisance.
Marc est derrière elle. Il encaisse l’argent. Il range des pièces dans une petite caisse en bois.
L’image est idyllique. Le couple d’artisans bohèmes, heureux et simples.
Julien sent une haine froide lui serrer l’estomac. Tout ça est un mensonge.
Il s’approche.
Il attend que les Américaines partent.
Il s’arrête devant le stand.
Claire lève la tête. Elle le voit. Son sourire se fige, puis disparaît.
— Julien. Si tu es venu acheter quelque chose, fais la queue.
— Je ne suis pas venu acheter, Claire. Je suis venu te rendre service.
Marc s’avance. Il pose ses mains à plat sur la table.
— On ne veut pas de vos services, Monsieur L. Laissez-nous travailler.
Julien tourne lentement la tête vers Marc. Il le regarde avec un mépris absolu.
— Travailler ? C’est comme ça que vous appelez ça ? Arnaquer des touristes avec des pots en terre cuite hors de prix ? C’est une belle reconversion, Marc. C’est plus sûr que le bâtiment, n’est-ce pas ? Moins de risques judiciaires.
Le visage de Marc change. Il devient gris. Ses yeux fuient.
Claire fronce les sourcils. Elle sent la tension. Elle regarde Marc, puis Julien.
— De quoi tu parles ? demande-t-elle.
Julien pose le dossier sur la table, au milieu des céramiques délicates. Le bruit est mat.
— Demande à ton associé, Claire. Demande-lui ce qu’il a fait à Lyon il y a huit ans. Demande-lui pourquoi il s’appelle Marc “D.” et pas Marc Dumont, son vrai nom.
Marc reste silencieux. Il regarde le dossier. Il ne l’ouvre pas. Il sait ce qu’il y a dedans.
— Marc ? dit Claire. Sa voix est inquiète.
Julien sourit. Un sourire triste, travaillé.
— Il ne te le dira pas, ma chérie. Parce que c’est un lâche. Il a monté une boîte de rénovation. Il a pris l’argent des acomptes de ses clients. Des petits vieux, des jeunes couples. Et quand le chantier a merdé, quand il a été incapable de finir les travaux… il a disparu. Avec la caisse.
— C’est faux ! crie Marc. Ce n’est pas ce qui s’est passé !
Les gens autour commencent à regarder. Le silence se fait autour du stand.
— Ah non ? continue Julien, implacable. Tu n’as pas été mis en liquidation judiciaire le 14 mai 2015 ? Tu n’as pas laissé 400 000 euros de dettes ? Tu n’as pas abandonné ta femme et tes deux enfants sans laisser d’adresse ?
Claire se tourne vers Marc. Elle est pâle.
— Marc… C’est vrai ? Tu as des enfants ?
Marc baisse la tête. Il a l’air d’avoir vieilli de dix ans en une seconde.
— C’était compliqué, Claire… J’étais acculé. Les fournisseurs m’ont lâché. J’ai paniqué. J’ai fait une dépression. Je ne pouvais pas… je ne pouvais pas affronter la honte. Alors je suis parti. Je voulais tout recommencer. Devenir quelqu’un de bien.
— En mentant ? coupe Julien. On ne devient pas quelqu’un de bien sur un mensonge, mon vieux. Tu es un parasite. Tu as trouvé Claire, une femme vulnérable, riche…
— Je ne savais pas qu’elle était riche ! proteste Marc.
— Tu l’as su assez vite, rétorque Julien. Et tu t’es dit : “Voilà ma porte de sortie”. Tu l’as manipulée. Tu lui as fait croire qu’elle était une artiste pour la garder près de toi.
Julien se tourne vers Claire. Il adoucit sa voix. Il joue le mari protecteur.
— Claire, regarde-le. Regarde qui il est vraiment. C’est un raté qui se cache. Il t’utilise. Tout ce qu’il t’a dit, tout ce qu’il t’a fait croire sur ton talent… c’était pour se servir de toi. Pour que tu paies le loyer, pour que tu attires les clients.
Claire recule. Elle heurte une étagère. Un petit bol tombe et se brise sur les pavés. Cling.
Elle regarde Marc. Elle voit la honte dans ses yeux. La honte est un aveu.
— Tu ne m’as jamais rien dit, murmure-t-elle. On a passé des nuits entières à parler. Je t’ai tout raconté sur Julien, sur ma vie… Et toi… tu m’as menti par omission. Chaque jour.
— Je voulais te le dire, pleurniche Marc. Mais j’avais peur que tu me juges. J’avais peur que tu partes.
— La confiance, Marc. C’était la seule chose que j’avais. La seule chose que je ne trouvais plus à Paris.
Claire a les larmes aux yeux. Des larmes de rage, pas de tristesse. Elle se sent idiote. Elle se sent trahie. Elle pensait avoir trouvé une famille d’âme. Elle réalise qu’elle était juste une pièce rapportée dans la fuite d’un autre.
Julien s’approche d’elle. Il lui prend le bras. Doucement.
— Viens, Claire. On s’en va. Ce n’est pas ta place ici.
Claire regarde la main de Julien sur son bras. Puis elle regarde Marc, voûté, détruit.
Elle dégage son bras violemment.
— Ne me touche pas ! crie-t-elle à Julien.
Julien est surpris.
— Quoi ? Mais je viens de te prouver que…
— Tu viens de prouver que tu es un monstre ! Tu as fouillé dans sa vie. Tu as payé quelqu’un pour déterrer sa merde. Tu as fait ça pour m’humilier, pas pour me protéger !
Elle regarde la foule qui les observe avec curiosité malsaine.
— Vous me dégoûtez tous les deux, dit-elle. L’un ment pour survivre. L’autre détruit pour posséder.
Elle sort du stand. Elle court. Elle fend la foule. Elle s’enfuit.
— Claire ! crie Marc. — Claire ! crie Julien.
Aucun des deux ne la suit. Ils restent face à face. Le vainqueur et le vaincu.
Julien reprend son dossier sur la table.
— Je crois que vous devriez fermer boutique, Monsieur Dumont. Définitivement.
Il tourne les talons et s’éloigne. Il a gagné la manche. Marc est hors jeu. Claire est seule.
Maintenant, il faut aller la cueillir.
L’orage éclate en fin d’après-midi.
C’est un orage provençal, brutal et théâtral. Le ciel devient noir d’encre. Les éclairs déchirent l’horizon. La pluie tombe en rideaux serrés, transformant la poussière blanche en boue collante.
L’Atelier du Soleil est plongé dans la pénombre. L’électricité a sauté.
Claire est assise par terre, au milieu de l’atelier.
Elle est seule.
Marc est parti. Il est venu récupérer ses affaires il y a une heure. Il a pleuré. Il a demandé pardon. Claire lui a dit de partir. Elle ne pouvait plus le regarder. Son visage lui rappelait sa propre naïveté.
Elle regarde ses créations autour d’elle. Dans la lumière grise des éclairs, les sculptures semblent grimacer.
Ses “enfants” d’argile. Sont-ils vraiment bons ? Ou Marc lui disait-il ça pour la flatter ?
Le doute s’insinue en elle. C’est le poison le plus violent que Julien a injecté. Il n’a pas seulement tué Marc, il a tué sa confiance en son art.
Et si je n’étais qu’une bourgeoise qui joue à la poterie ? pense-t-elle. Et si mes dessins, mes corrections sur les plans de Julien… n’étaient que des gribouillages prétentieux ?
Elle prend un vase non cuit. Elle le regarde. Elle voit les défauts. La symétrie imparfaite.
Elle l’écrase entre ses mains. L’argile redevient une masse informe.
Elle pleure. Elle pleure de tout son corps. Des sanglots qui lui font mal aux côtes.
La porte de l’atelier s’ouvre.
Le vent et la pluie s’engouffrent.
Une silhouette se découpe dans l’encadrement.
Julien.
Il est trempé. Il n’a pas de parapluie. Ses cheveux sont collés à son crâne. Sa chemise noire est mouillée.
Il entre. Il ferme la porte contre le vent.
Il regarde Claire, recroquevillée par terre, les mains pleines de boue.
Il ne dit rien tout de suite. Il s’approche. Il s’agenouille devant elle. Il ne craint pas de salir son pantalon à 800 euros.
— Claire, dit-il doucement.
Elle ne lève pas la tête.
— Va-t’en.
— Non. Je ne te laisse pas comme ça.
Il tend la main. Il essuie une trace de boue sur sa joue. Elle ne recule pas. Elle est trop épuisée pour se battre.
— Tu as vu, chuchote-t-il. Tu as vu ce qu’est le monde réel, Claire. C’est sale. C’est décevant. Les gens mentent. Les gens trichent.
— Et toi ? demande-t-elle d’une voix rauque. Toi, tu ne triches pas ?
— Je suis dur. Je suis arrogant. Je suis tout ce que tu veux. Mais je suis réel. Et je suis là. Je ne suis pas parti, moi. Je t’ai cherchée. Je me suis battu pour toi.
— Tu t’es battu pour gagner, Julien. Pas pour moi.
— C’est la même chose, non ?
Il prend ses mains sales dans les siennes.
— Rentre à la maison, Claire. C’est fini. L’aventure est finie. Marc est parti. Le propriétaire (moi) va fermer cet endroit. Tu n’as plus nulle part où aller.
Claire regarde autour d’elle. C’est vrai. C’est une impasse.
— Si je rentre… dit-elle.
— Si tu rentres, tout redevient comme avant. Tu reprends ta vie. Tu auras tout ce que tu veux.
— Non. Pas comme avant.
Elle plante ses yeux dans les siens.
— Si je rentre… tu laisses cet endroit tranquille. Tu ne le rases pas.
Julien fronce les sourcils.
— Pourquoi ? C’est juste une vieille grange.
— C’est l’endroit où j’ai été vivante pendant un mois. Je veux qu’il reste debout. Je veux que Marc puisse revenir travailler ici, s’il le veut. Je veux que le village garde son atelier.
Julien hésite. Il s’en fiche de Marc. Il s’en fiche du village. Il veut Claire.
— D’accord. Je te le promets. Je ferai don du bâtiment à la commune. Ils en feront ce qu’ils voudront.
— Et Marc ? Tu retires ta plainte ? (Il n’a pas porté plainte, mais elle croit qu’il peut le détruire davantage).
— Je le laisse tranquille. Je ne parlerai plus jamais de lui. Il n’existe plus.
Claire ferme les yeux.
C’est un marché. Un pacte avec le diable. Elle vend sa liberté contre la survie de son rêve, même si ce rêve ne lui appartient plus. C’est un sacrifice.
Elle se sent vide. Comme une coquille.
— D’accord, dit-elle. Je rentre.
Julien sent une vague de triomphe l’envahir. Il a envie de sourire, mais il se retient. Il doit rester grave.
— Tu as fait le bon choix. Allez. On y va.
Il se lève. Il l’aide à se lever.
Elle est lourde. Elle chancelle.
Elle ne prend rien. Elle laisse ses outils. Elle laisse ses vêtements dans l’armoire du fond. Elle laisse son argile.
Ils sortent sous la pluie.
La Bentley est garée juste devant.
Julien ouvre la portière passager.
Claire s’assoit sur le cuir beige. Elle est sale, mouillée, boueuse. Elle va tacher le siège. Julien s’en fiche. Il pourra changer le siège. Il ne pouvait pas changer de femme.
Il fait le tour. Il s’installe au volant.
Il démarre le moteur. Le V12 ronronne doucement. La chaleur enveloppante de l’habitacle contraste avec le froid de l’orage.
Julien regarde Claire. Elle regarde par la fenêtre, vers l’atelier qui disparaît sous la pluie.
Il pose sa main sur la sienne.
Elle ne la retire pas. Mais sa main est inerte. Froide. Morte.
— On rentre à la maison, dit-il.
Il enclenche la marche avant. La voiture glisse sur le chemin boueux.
Julien pense qu’il a gagné. Il a récupéré sa femme. Il a éliminé le rival. Il a prouvé sa puissance.
Il ne voit pas le regard de Claire.
Un regard vide, sec, terrifiant. Le regard de quelqu’un qui vient de fermer la porte sur son âme.
Elle ne rentre pas à la maison. Elle rentre en prison.
Et un prisonnier n’a qu’une seule pensée : l’évasion. Ou la destruction de la prison.
La voiture disparaît dans la nuit et la pluie, quittant la Provence.
Le voyage de retour se fait dans un silence absolu.
Six heures de route. Pas un mot. Pas une musique. Juste le bruit des essuie-glaces.
Julien essaie de parler une ou deux fois. — Tu as faim ? Pas de réponse. — Tu veux que je monte le chauffage ? Pas de réponse.
Claire dort, ou fait semblant.
Ils arrivent à Paris à l’aube.
La ville est grise, endormie. Les lumières des réverbères sont jaunâtres.
Le parking souterrain. L’ascenseur. Le Penthouse.
Tout est comme Julien l’a laissé. Le désordre en moins (il a fait venir une équipe de nettoyage d’urgence avant de partir). Tout est propre. Tout est froid.
Claire entre dans l’appartement.
Elle marche comme un automate.
Elle ne va pas dans la chambre d’amis. Elle ne va pas dans la chambre conjugale.
Elle va dans le salon. Elle s’assoit sur le canapé blanc. Elle reste là, fixant le mur vide.
Julien pose les clés. Il est épuisé mais soulagé.
— Tu veux prendre une douche ? demande-t-il.
Claire secoue la tête lentement.
— Je vais aller travailler, dit Julien. J’ai… j’ai des choses à rattraper. Repose-toi. On parlera ce soir.
Il fuit. Il a peur de ce silence. Il a besoin de retourner dans son bureau, là où il contrôle les choses.
Il s’enferme dans son bureau.
Il regarde les plans de l’Opéra de Dubaï. L’écran est neuf (il l’a fait remplacer).
Il se sent inspiré. Il a gagné. Il a retrouvé son équilibre.
Il prend son stylet.
Mais quelque chose cloche.
Il n’arrive pas à dessiner.
Il a besoin de l’avis de Claire. Il a besoin qu’elle vienne, qu’elle regarde par-dessus son épaule, qu’elle dise “c’est bien, mais…”
Il attend.
Une heure passe. Deux heures.
Elle ne vient pas.
Il se lève. Il va dans le salon.
Claire est toujours assise sur le canapé. Dans la même position. Elle n’a pas bougé d’un millimètre. Elle n’a pas enlevé ses chaussures boueuses.
— Claire ?
Elle tourne la tête vers lui. Très lentement.
— Tu as besoin de moi pour tes dessins, n’est-ce pas ? dit-elle.
Sa voix est calme. Trop calme.
Julien rougit.
— Non… Enfin, je voulais juste te montrer…
— Apporte-les.
— Quoi ?
— Apporte les plans. Ici.
Julien hésite, puis obéit. Il court chercher les grands tirages papier des plans de l’Opéra. Il les étale sur la table basse, devant elle.
— Voilà. C’est la nouvelle version. J’ai pensé que…
Claire regarde les plans.
Elle ne les touche pas.
Elle sourit. Un sourire qui glace le sang de Julien.
— C’est parfait, Julien. C’est exactement toi. C’est grand. C’est fort. C’est vide.
Elle prend un stylo qui traîne sur la table. Un marqueur rouge.
Julien retient son souffle. Elle va corriger ! Elle va mettre sa magie !
Claire approche le feutre du papier.
Et elle rature.
Elle fait de grands traits violents, anarchiques, sur tout le dessin. Elle déchire le papier avec la pointe du feutre. Elle gribouille comme une enfant en colère. Elle massacre le projet.
— Claire ! Qu’est-ce que tu fais ?! hurle Julien en essayant de lui arracher le feutre.
Elle lâche le stylo. Elle le regarde droit dans les yeux.
— Je n’ai plus d’encre, Julien. Je te l’avais dit. Maintenant, je n’ai que de la rage.
Elle se lève.
— Tu voulais que je rentre. Je suis rentrée. Mais tu as ramené le corps, pas l’esprit. L’esprit est resté là-bas, dans la boue. Ici, il n’y a que le fantôme. Et les fantômes, Julien… ça hante les maisons. Ça ne les construit pas.
Elle part vers sa chambre (la chambre d’amis) et ferme la porte à clé.
Julien reste seul dans le salon, regardant ses plans détruits, raturés de rouge comme s’ils saignaient.
Il réalise avec horreur qu’il a commis l’erreur fatale.
Il a forcé la muse à revenir, mais en la brisant, il l’a transformée en malédiction.
ACTE 3 – PARTIE 1
Paris. Le Penthouse.
L’automne est arrivé. Le ciel est bas, gris, lourd comme un couvercle de plomb sur la ville. La pluie ne cesse de tomber, rayant les immenses baies vitrées du salon.
À l’intérieur, la température est réglée sur 21 degrés. Constante. Artificielle.
Claire est là.
Elle est assise dans le fauteuil blanc, face à la vitre. Elle porte une robe grise, stricte, boutonnée jusqu’au cou. Ses cheveux courts ont poussé un peu, mais ils sont plats, sans vie.
Elle ne bouge pas. Elle regarde la pluie.
Julien entre dans la pièce. Il porte son costume de travail. Il tient une mallette en cuir.
Il s’arrête. Il la regarde.
Il a peur.
C’est une sensation nouvelle pour lui dans sa propre maison. Il a l’impression d’entrer dans la cage d’un fauve endormi. Ou pire, d’entrer dans une crypte.
— Je rentre, dit-il. Sa voix sonne faux. Trop enjouée.
Claire ne tourne pas la tête.
— Je sais. J’ai entendu l’ascenseur.
Sa voix est monocorde. Métallique.
— Tu as passé une bonne journée ? demande-t-il en posant ses clés.
— J’ai regardé la pluie. Elle nettoie les trottoirs. C’est efficace.
Julien déglutit. Il déteste ces phrases cryptiques. Avant, elle lui racontait ses lectures, ses petites courses. Maintenant, elle parle comme un bulletin météo dépressif.
Il s’approche d’elle. Il veut l’embrasser sur le front. C’est le rituel qu’il essaie d’instaurer pour prouver que tout va bien.
Elle ne recule pas. Elle reste de marbre.
Il pose ses lèvres sur son front. La peau est fraîche. Elle ne sent plus la lavande. Elle ne sent plus l’argile. Elle sent le savon inodore de l’hôtel. Elle sent “le propre”. Le vide.
— Le dîner est prêt, dit-elle.
Elle se lève. Ses mouvements sont précis, économes. Elle marche vers la cuisine sans faire de bruit.
Julien la suit.
La table est mise. Parfaitement mise. Les couverts sont alignés au millimètre. Les verres brillent.
Au centre, un plat en porcelaine blanche.
Claire sert.
C’est du poisson blanc, cuit à la vapeur. Du riz blanc. Une sauce blanche.
Tout est blanc.
Julien s’assoit. Il regarde son assiette. Ça lui rappelle la nourriture d’hôpital.
— Ça a l’air… sain, dit-il.
Claire s’assoit en face de lui. Elle ne mange pas. Elle le regarde manger.
— C’est ce que tu aimes, non ? La pureté. Pas de gras. Pas d’épices. Pas de désordre.
Julien pique une fourchette. Il mange. C’est fade. Terriblement fade. Il a envie de sel, de poivre, de piment. Il a envie du ragoût qu’elle préparait autrefois avec des herbes de Provence.
Mais il n’ose rien dire.
Il mange sous son regard inquisiteur.
— J’ai avancé sur le projet Dubaï, ment-il. Les clients sont… patients.
Claire sourit. Juste un petit étirement des lèvres qui n’atteint pas ses yeux.
— Tu n’as pas avancé, Julien. J’ai entendu tes pas dans le bureau la nuit dernière. Tu fais les cent pas. Trois heures du matin. Quatre heures. Le parquet grince à un endroit précis. Tu tournes en rond.
Julien repose sa fourchette. Le bruit est trop fort dans le silence.
— Je réfléchis. C’est mon processus créatif.
— Tu cherches. Tu cherches l’idée. Mais elle n’est pas là. Elle est restée là-bas.
— Arrête avec ça ! claque Julien. Je suis l’architecte ! C’est moi qui ai les diplômes ! Je n’ai pas besoin de tes gribouillages !
Claire penche la tête sur le côté, comme un oiseau curieux observant un insecte.
— Alors pourquoi es-tu si pâle ? Pourquoi tes mains tremblent-elles ? Pourquoi as-tu perdu trois kilos depuis qu’on est rentrés ?
Elle a raison. Il dépérit.
Il vit dans la terreur qu’elle ne le quitte à nouveau, et en même temps, sa présence le tue à petit feu. Elle est un miroir constant de son impuissance.
— Je suis fatigué, c’est tout.
Il se lève. Il n’a pas fini son assiette.
— Je retourne travailler. Ne m’attends pas.
Il fuit vers son bureau.
Claire reste seule à table, devant les assiettes blanches et froides. Elle prend une bouchée de riz. Elle mâche lentement. Elle ne ressent rien. Ni goût, ni faim. Elle se nourrit juste pour maintenir la machine en marche.
La machine qui va détruire Julien.
Le Bureau de Julien. Minuit.
La pièce est plongée dans le noir, éclairée seulement par la lumière bleue de l’écran d’ordinateur et la lampe de bureau.
Julien est voûté sur sa table à dessin.
Il est entouré de boules de papier froissées.
Il essaie de redessiner la façade de l’Opéra. Les investisseurs lui ont donné un ultimatum : une nouvelle proposition avant la fin de la semaine, ou ils annulent le contrat.
Il trace une ligne.
Il la regarde.
C’est une ligne morte.
Il ferme les yeux. Il essaie d’invoquer l’image de Claire. L’ancienne Claire. Celle qui venait doucement derrière lui, posait une main sur son épaule et disait : “Regarde, si tu ouvres ici, la lumière entrera comme une caresse”.
Mais il ne voit que la Claire d’aujourd’hui. Celle en robe grise. Celle qui a raturé ses plans avec un feutre rouge sang.
Il entend un bruit.
Un froissement léger.
Il se retourne brusquement.
— Qui est là ?
Personne. La porte est fermée.
Il est seul.
Mais il a l’impression d’être observé.
Il se lève. Il va vérifier la porte. Elle est verrouillée.
Il retourne s’asseoir.
Il regarde son carnet. Le petit carnet noir qu’il a volé à Claire. Il est là, posé à côté de son clavier.
Il l’ouvre. Il cherche une inspiration. Il cherche à copier.
Il trouve un croquis d’une voûte.
Il essaie de le reproduire. Trait pour trait.
Mais sa main est lourde. Le trait est grossier. Ça ressemble à une caricature.
— Putain ! hurle-t-il.
Il jette son crayon à travers la pièce.
La porte s’ouvre doucement. Il a oublié de la revérifier ? Non, elle a la clé. C’est sa maison aussi.
Claire est là. Elle est en chemise de nuit. Une longue chemise blanche, fantomatique.
Elle ne dit rien. Elle le regarde.
— Qu’est-ce que tu veux ? aboie Julien. Je travaille !
Claire entre. Elle marche pieds nus sur le tapis épais.
Elle s’approche du bureau. Elle regarde le dessin raté.
— Ce n’est pas comme ça, murmure-t-elle.
Julien sent un espoir fou naître en lui. Elle va l’aider ? Elle va craquer ? L’artiste en elle ne peut pas résister à l’envie de corriger une erreur ?
— Comment ? Comment c’est alors ? Dis-le-moi ! Montre-moi !
Il lui tend un crayon neuf. Il a les mains qui tremblent.
Claire regarde le crayon. Puis elle regarde Julien.
Ses yeux sont vides de toute pitié.
— Je ne sais plus, Julien. J’ai oublié. L’inspiration, c’est comme l’amour. Quand on l’étouffe trop longtemps, elle meurt. Il n’y a plus rien.
Elle recule.
— Je venais juste te dire d’éteindre la lumière. Elle passe sous ma porte. Elle m’empêche de dormir. Et j’ai besoin de dormir. Pour rêver de ma colline.
Elle se retourne et part.
Elle le laisse avec son crayon tendu vers le vide.
Julien reste figé.
Il comprend alors la profondeur de sa vengeance. Elle ne va pas crier. Elle ne va pas casser la vaisselle. Elle va simplement être là, témoin silencieux de son impuissance, lui rappelant à chaque seconde ce qu’il a perdu en voulant le posséder.
Il s’effondre sur son bureau, la tête dans ses bras.
Il pleure.
Mais ce ne sont pas des larmes de tristesse. Ce sont des larmes de panique.
Il est en train de devenir fou.
Trois jours plus tard. Le grand dîner.
Julien a eu une idée. Une idée désespérée.
Il va organiser un dîner. Un grand dîner mondain, ici, au Penthouse.
Il a invité le Ministre de la Culture (le même qu’au début), les investisseurs japonais, et quelques critiques d’architecture influents.
Le but est double. Premièrement, rassurer tout le monde sur sa santé mentale et la solidité de son couple. Les rumeurs courent dans Paris. On dit que Julien L. est fini, que sa femme l’a quitté, qu’il est dépressif. Il doit prouver le contraire. Deuxièmement, il espère que la pression sociale forcera Claire à jouer son rôle. Elle a toujours été une hôtesse parfaite. L’étiquette, les manières, c’est son éducation. Elle ne fera pas de scandale en public. Elle sourira, elle sera charmante, et peut-être que ce masque, à force d’être porté, redeviendra son visage.
19h00. Les préparatifs.
Des traiteurs s’activent dans la cuisine. Julien a engagé le meilleur chef de Paris. Il ne voulait pas que Claire cuisine son poisson fade.
L’appartement est décoré de fleurs immenses. Des orchidées blanches. Froides, chères, parfaites.
Julien est dans sa chambre. Il ajuste son nœud papillon. Il a mis du fond de teint pour cacher ses cernes. Il a pris deux Xanax pour calmer ses nerfs.
Il va voir Claire.
Elle est dans sa chambre. Elle est assise devant sa coiffeuse.
Elle porte la robe bleu nuit. Celle du début. Celle de la remise de prix.
Julien sourit, soulagé.
— Tu es magnifique, Claire. Merci.
Elle se tourne vers lui. Elle a mis du rouge à lèvres. Rouge vif. Comme Sophie. C’est étrange sur elle. Ça durcit ses traits.
— Je suis prête pour la représentation, dit-elle.
— Ce n’est pas une représentation, Claire. Ce sont nos amis.
— Tes clients. Pas mes amis.
— S’il te plaît. Fais un effort. Pour moi. Pour nous. Si ce dîner se passe bien, je signe le contrat Dubaï. Et après… après on pourra partir en vacances. Où tu veux.
Elle rit. Un petit rire sec.
— En vacances ? Comme à Gstaad ?
Julien se fige. Elle sait pour Gstaad. Évidemment.
— On en parlera plus tard. Les invités arrivent.
20h30. Le dîner.
Douze personnes autour de la grande table en verre.
L’ambiance est… tendue.
Julien parle beaucoup. Trop. Il raconte des anecdotes, il rit fort, il remplit les verres de vin. Il est en surrégime.
Claire est assise à l’autre bout de la table. Droite comme un i.
Elle ne mange pas. Elle boit de l’eau.
Le Ministre, un homme rondouillard qui aime s’écouter parler, s’adresse à elle.
— Alors, chère Claire, nous étions inquiets ! On ne vous voyait plus. Julien nous a dit que vous étiez partie vous reposer à la campagne ?
Tout le monde se tait. Les couverts s’arrêtent.
Claire pose son verre. Elle regarde le Ministre.
— Oui. À la campagne. J’ai découvert la terre.
— Ah ! Le jardinage ! C’est charmant. Très en vogue. Le retour aux sources.
— Pas le jardinage, Monsieur le Ministre. La terre. La boue. Celle qu’on a sous les ongles et qui ne part jamais vraiment.
Il y a un flottement. Le Ministre rit nerveusement.
— Quelle poésie ! N’est-ce pas, Julien ? Votre femme est une poétesse.
Julien intervient précipitamment.
— Elle veut dire la poterie ! Elle a fait un stage de poterie. C’est très amusant. Des petits bols, des vases…
Claire coupe la parole à Julien. Sa voix est claire, forte.
— Ce n’était pas un stage. C’était une vie. Et ce n’était pas amusant. C’était réel.
L’investisseur japonais, Monsieur Tanaka, regarde Claire avec intérêt.
— Le réel est rare, Madame L. Dans notre métier, nous vendons surtout du rêve. Ou de l’illusion.
— L’illusion, c’est ce que vous mangez ce soir, répond Claire en désignant les assiettes gastronomiques.
Julien sent la sueur couler dans son dos.
— Claire plaisante, dit-il avec un rire forcé. Elle a un humour très… pince-sans-rire depuis son retour.
— Je ne plaisante pas, continue Claire. Regardez autour de vous. Ces murs lisses. Ces fleurs sans odeur. Ce mari qui sourit alors qu’il a envie de hurler. Tout est faux ici. Même l’air est conditionné.
Un silence de mort tombe sur la table. Le chef traiteur s’arrête de servir le vin.
Julien se lève. Il tremble de rage contenue.
— Claire, tu es fatiguée. Tu devrais peut-être aller te reposer.
Claire se lève aussi. Lentement. Elle prend son verre de vin rouge. Elle ne boit pas. Elle le fait tourner.
— Je ne suis pas fatiguée, Julien. Je suis réveillée. Pour la première fois depuis quinze ans.
Elle regarde les invités un par un.
— Vous admirez Julien L. L’Architecte de la Lumière. Le Génie. Vous lui donnez des prix. Vous lui donnez des millions.
Elle se tourne vers Julien.
— Dis-leur, Julien. Dis-leur d’où vient la lumière.
Julien est pâle comme un linge.
— Claire… Tais-toi.
— Dis-leur qui a corrigé la perspective de la Bibliothèque de Bordeaux. Dis-leur qui a dessiné la verrière du Musée. Dis-leur qui passait ses nuits à réparer tes erreurs pendant que tu dormais du sommeil du juste ou que tu baisais tes assistantes.
Le mot claque comme un fouet.
Le Ministre s’étouffe dans sa serviette. La femme du critique lâche sa fourchette.
Julien tape du poing sur la table. Les verres tintent.
— Ça suffit ! Tu es folle ! Tu es hystérique ! C’est le chagrin qui te fait délirer !
— Le chagrin ? demande Claire doucement. Non. Le chagrin, c’était avant. Quand j’espérais encore que tu me voies. Maintenant, c’est juste de la pitié.
Elle vide son verre de vin. Non pas dans sa gorge, mais sur la nappe blanche.
Une tache rouge sombre s’étale, grandit, comme une blessure ouverte au milieu de la table immaculée.
Elle pose le verre vide.
— Bon appétit, Messieurs Dames. L’architecte va vous présenter son dessert : le vide absolu.
Elle quitte la table. Elle sort de la pièce, la tête haute, ses talons claquant sur le parquet.
Personne ne bouge. Personne ne parle.
Tous les regards se tournent vers Julien.
Il est debout, seul, au bout de la table. La tache rouge s’élargit devant lui.
Il essaie de sourire. Mais ses muscles faciaux ne répondent plus. Son masque se fissure littéralement.
— Elle… Elle ne va pas bien. Je vous prie de l’excuser. C’est… les hormones. La ménopause précoce…
C’est l’excuse la plus pathétique, la plus misogyne qu’il pouvait trouver.
Monsieur Tanaka se lève. Il essuie sa bouche.
— Le dîner est terminé, Monsieur L.
— Mais… le dessert ? Le projet ?
— Il n’y a pas de projet. Une maison divisée contre elle-même ne peut pas tenir. C’est dans la Bible. Et c’est aussi une règle d’architecture.
Il s’incline froidement et part.
Les autres suivent. Le Ministre marmonne une excuse bidon. Les critiques partent en chuchotant, ravis du scandale dont ils vont pouvoir parler demain dans tout Paris.
En cinq minutes, la salle est vide.
Il ne reste que Julien, les traiteurs gênés, et la tache de vin sur la nappe.
L’après-tempête. 23h00.
Julien a renvoyé les traiteurs. Il a jeté les plats intacts à la poubelle.
Il est ivre. Il a fini les bouteilles ouvertes.
Il marche vers la chambre de Claire.
Il n’a plus de retenue. Plus de stratégie. Il n’est plus qu’une boule de rage et d’humiliation. Elle l’a détruit. Publiquement. Professionnellement.
Il donne un coup de pied dans la porte.
Elle n’est pas verrouillée. Elle s’ouvre.
Claire est là. Elle a enlevé sa robe de soirée. Elle est en pyjama de coton simple. Elle plie ses vêtements.
Elle fait sa valise.
La vieille valise en cuir. Celle de l’Acte 1.
Julien s’arrête sur le seuil. Il vacille.
— Tu crois que tu vas où ? hurle-t-il.
Claire ne sursaute pas. Elle continue de plier.
— Je repars, Julien.
— Tu ne repars nulle part ! J’ai payé ! J’ai payé pour cet appartement ! J’ai payé pour tes fringues ! J’ai payé pour ta vie ! Tu m’appartiens !
Il s’avance vers elle. Il la saisit par les épaules. Il la secoue.
— Tu as ruiné ma carrière ! Tu as tout détruit ce soir ! Pourquoi ? Pourquoi tu me hais autant ?
Claire se laisse secouer. Elle est molle, indifférente.
— Je ne te hais pas, Julien. Je ne ressens rien pour toi. C’est ça qui est terrible. Tu es devenu transparent.
Elle le repousse. Elle a une force insoupçonnée.
— J’ai essayé. Je suis revenue. J’ai cru que je pourrais supporter. Pour sauver l’atelier. Pour Marc. Mais je ne peux pas. L’air ici est toxique. Je préfère que tu rases l’atelier. Je préfère que Marc me déteste. Je préfère tout perdre plutôt que de passer une nuit de plus avec toi.
Julien recule. Il est à bout de souffle.
— Si tu pars… si tu passes cette porte… je te jure que je te détruirai. Vraiment cette fois. Je te ferai interner. Je dirai que tu es folle. J’ai les relations pour ça.
Claire ferme sa valise. Clic.
Elle se redresse. Elle prend son sac à main.
Elle s’approche de lui. Elle est tout près. Il sent son haleine. Elle n’a pas bu une goutte d’alcool.
— Tu peux essayer, Julien. Mais tu oublies une chose.
— Quoi ?
— Les fous, ce sont ceux qui construisent des châteaux sur du sable. Toi, tu as construit ta vie sur mon silence. Mais le silence est fini. J’ai parlé ce soir. Tout le monde a entendu. Et demain, tout le monde saura que le grand Julien L. n’est qu’une fraude.
Elle le contourne.
— Tu ne peux plus me menacer, Julien. Parce que tu es déjà mort. Tu es un cadavre qui marche dans un costume cher.
Elle sort de la chambre.
Julien reste planté là.
Il entend ses pas dans le couloir. Il entend la porte d’entrée s’ouvrir.
Il doit faire quelque chose. Il doit l’arrêter.
Il court. Il court vers l’entrée.
— Claire !
Il arrive dans le hall.
La porte est ouverte.
Claire est devant l’ascenseur. Elle a appelé la cabine.
Julien se jette sur elle. Il tire sur la valise.
— Non ! Tu restes !
La valise s’ouvre. Les vêtements tombent par terre.
Ils luttent. C’est pathétique. C’est laid. Un homme en smoking défait et une femme en pyjama qui se battent pour une poignée de vieux habits sur un palier de marbre.
— Lâche-moi ! crie Claire.
Elle le griffe au visage. Une longue trace rouge sur sa joue.
Julien lâche prise, surpris par la douleur.
L’ascenseur arrive. Ding.
Claire ramasse ce qu’elle peut. Elle laisse la moitié de ses affaires par terre. Elle entre dans l’ascenseur.
Elle appuie sur le bouton du rez-de-chaussée.
Julien se tient devant les portes qui se ferment. Il a la main sur sa joue qui saigne.
Il la regarde dans les yeux une dernière fois.
Il ne voit plus de colère. Il voit une pitié infinie.
— Adieu, Julien. Essaie de trouver quelqu’un d’autre pour tenir ton crayon.
Les portes se ferment.
Julien est seul sur le palier.
Autour de lui, les vêtements de sa femme sont éparpillés comme les débris d’un accident d’avion.
Il tombe à genoux.
Il ne crie pas. Il n’a plus de voix.
Dans sa tête, le bruit commence.
Pas le silence.
Mais un bourdonnement. Bzzzz.
Le bruit des cigales.
Des milliers de cigales. Elles sont dans sa tête. Elles chantent la chanson du soleil qu’il a rejeté. Elles chantent la chanson de la vérité.
Il se prend la tête entre les mains.
— Taisez-vous ! Taisez-vous !
Mais elles chantent de plus en plus fort.
L’architecte est seul dans sa tour d’ivoire, et les fondations viennent de céder.
ACTE 3 – PARTIE 2
Novembre. Paris est une tombe grise.
Le Penthouse n’est plus un appartement. C’est une caverne.
Les volets roulants électriques sont baissés en permanence. Julien a cassé la télécommande dans un accès de rage il y a deux semaines. Il vit dans une pénombre perpétuelle, éclairée seulement par des lampes posées à même le sol.
L’odeur.
Ça sent le tabac froid (il a recommencé à fumer à la chaîne), le whisky bon marché (il ne fait plus la différence entre un grand cru et de la piquette), et la sueur rance.
Julien est assis par terre, au milieu du salon.
Il est méconnaissable.
Il porte un vieux pantalon de survêtement taché et un t-shirt troué. Il a une barbe hirsute de prophète fou. Ses cheveux sont gras, collés sur son front. Il a perdu dix kilos. Ses pommettes saillantes donnent à son visage un aspect squelettique.
Autour de lui, le chaos.
Il n’y a plus de meubles design. Il les a vendus. Ou cassés. Ou poussés dans un coin.
À la place, il y a du papier.
Des milliers de feuilles de papier. A4, A3, papier calque, papier journal, nappes en papier arrachées.
Ils recouvrent le sol comme une mer blanche et sale.
Sur chaque feuille, un dessin.
Ou plutôt, une tentative de dessin.
Des lignes fébriles. Des cercles qui ne se ferment pas. Des maisons qui ressemblent à des prisons. Des visages sans yeux.
Julien tient un marqueur noir à la main. Il tremble.
Il dessine sur le parquet. Directement sur le bois précieux.
Il dessine une courbe.
— Comme la Garonne… murmure-t-il. Comme la Garonne…
Il appuie si fort que la mine du feutre s’écrase.
— Non ! Ce n’est pas ça ! C’est raide ! C’est mort !
Il jette le feutre. Il prend une bouteille de whisky. Elle est vide. Il la lance contre le mur. Elle explose en mille morceaux de verre qui retombent sur les dessins.
Le téléphone sonne.
Il sonne quelque part sous un tas de linge sale.
Julien ne répond pas. Il ne répond plus à personne.
Ça sonne longtemps. Puis ça s’arrête.
Puis, on frappe à la porte.
Des coups lourds, autoritaires.
— Julien ! Ouvrez ! C’est la police ! Et Maître Vasseur !
La police.
Julien rit. Un rire sec, qui ressemble à une toux. Ils viennent le chercher. Enfin.
Il se lève péniblement. Ses articulations craquent. Il marche sur le verre brisé pieds nus. Il ne sent pas la douleur. La douleur physique est une distraction bienvenue.
Il va ouvrir.
La lumière du couloir l’éblouit. Il plisse les yeux comme une taupe dérangée.
Devant lui, deux policiers et son avocat, Vasseur. Vasseur a l’air horrifié. Il met un mouchoir sur son nez.
— Mon Dieu, Julien… Qu’est-ce qui s’est passé ici ?
— J’ai redécoré, croasse Julien. Le minimalisme, c’est fini. Je suis passé au chaosnisme. Vous aimez ?
— Julien, nous devons parler. Maintenant.
Les policiers entrent pour sécuriser les lieux. Ils regardent les murs griffonnés avec effarement.
Vasseur pousse des cartons de pizza pour s’asseoir sur le bord du canapé survivant.
— C’est fini, Julien.
— Je sais. Claire est partie.
— Je ne parle pas de Claire. Je parle du Cabinet. De la société “JL Architecture”.
Julien s’assoit par terre, en tailleur. Il joue avec un bout de verre.
— Quoi, le Cabinet ?
— Les investisseurs de Dubaï ont porté plainte pour rupture de contrat. Ils demandent des dommages et intérêts colossaux. La banque a gelé vos comptes professionnels ce matin. Vos employés ont démissionné en masse. Il n’y a plus personne, Julien. Vous êtes en faillite personnelle.
Vasseur sort un dossier.
— La banque va saisir cet appartement dans 48 heures. Vous devez partir.
Julien écoute. Les mots flottent dans l’air. Faillite. Saisie. Ruine.
Normalement, cela aurait dû le tuer. C’était sa vie. Son identité.
Mais étrangement, il ne ressent… rien.
Juste un léger soulagement.
Comme si on lui enlevait une armure trop lourde qu’il portait depuis vingt ans.
— Ils prennent tout ? demande-t-il.
— Tout. Les meubles, les comptes, les voitures. La Bentley a déjà été récupérée au garage.
— Et mes dessins ? Ils prennent mes dessins ?
Vasseur regarde les gribouillages déments sur le sol.
— Je ne pense pas que ça ait une grande valeur marchande, Julien.
Julien sourit.
— Tant mieux. Ils ne méritent pas mes dessins. De toute façon, ils sont nuls.
Il se lève. Il va vers la baie vitrée. Il regarde Paris sous la pluie.
— Vasseur ?
— Oui ?
— Vous savez ce que Claire m’a dit avant de partir ?
— Non.
— Elle a dit que j’étais un cadavre qui marchait. Elle avait tort.
Il se tourne vers l’avocat. Ses yeux brillent d’une lueur inquiétante.
— Les cadavres ne souffrent pas. Moi, j’ai mal partout. J’ai mal à l’âme, Vasseur. Vous savez où ça se trouve, l’âme, sur un plan d’architecte ?
Vasseur se lève, mal à l’aise.
— Julien, vous avez besoin d’aide. Médicale. Je vais appeler une clinique.
— Non ! Pas de clinique. Pas de murs blancs. Je déteste le blanc.
— Vous n’avez pas le choix. Vous ne pouvez pas rester ici.
— Laissez-moi 24 heures. Juste une nuit. Pour dire au revoir à ma tour d’ivoire. Demain, je partirai. Je vous donnerai les clés.
Vasseur hésite. Il regarde l’homme brisé devant lui. Il a pitié.
— D’accord. Demain matin, 8 heures. Je viens avec les huissiers. Soyez prêt.
Ils partent. La porte claque.
Julien est seul à nouveau.
Il a une nuit.
Une nuit pour trouver la réponse.
Il ne cherche pas à sauver sa carrière. Il s’en fout. Il cherche à comprendre pourquoi. Pourquoi il n’arrive plus à dessiner une simple ligne droite ? Pourquoi Claire était la seule à pouvoir le faire ?
Ce n’était pas juste du talent. C’était autre chose. Un secret.
Il commence à fouiller.
Il renverse les tiroirs de son bureau. Il vide les étagères. Il déchire les dossiers d’archives.
Il cherche dans le passé.
Il retrouve des photos. Des coupures de presse. “Julien L., l’étoile montante”. “Julien L., le visionnaire”.
Il déchire tout. Mensonges. Vanité.
Il arrive au fond d’un vieux carton poussiéreux, scotché depuis des années. Il est marqué “Études – 2003”.
Il l’ouvre.
Il y a ses cahiers d’école d’architecture. Ses premiers projets. Ils sont maladroits, prétentieux.
Et au fond, sous une pile de calques jaunis, il trouve un carnet.
Pas le carnet noir de Claire.
Un carnet bleu. Un carnet scolaire basique.
Il l’ouvre.
C’est l’écriture de Claire. Mais l’écriture est différente. Plus jeune. Plus ronde.
Première page : « Projet de Vie Commune – Claire & Julien ».
Julien s’assoit, le souffle coupé. Il avait oublié ce carnet. Ils l’avaient commencé ensemble, un soir, dans leur chambre de bonne de 9m2, en buvant du vin rouge bon marché.
Il tourne les pages.
Ce ne sont pas des plans de gratte-ciels.
Page 3 : « La cuisine. Elle doit être grande, pour qu’on puisse danser en faisant la vaisselle. Julien veut un îlot central, moi je veux une grande table en bois pour les amis. »
Il y a un dessin. Julien reconnaît son propre trait. Il avait dessiné la cuisine. Et Claire avait dessiné deux petits bonhommes qui dansaient.
Page 10 : « La chambre. Pas de télé. Juste une fenêtre immense pour voir les étoiles. Julien dit qu’il faut orienter le lit vers l’Est pour le réveil. J’ai dit d’accord, si on met des rideaux épais pour les grasses matinées du dimanche. »
Julien lit avidement. Ses larmes tombent sur le papier, diluant l’encre vieille de vingt ans.
Il redécouvre l’homme qu’il était.
Il n’était pas un génie solitaire. Il était un amoureux.
Ses dessins de l’époque… ils étaient bons. Pas parce qu’ils étaient techniquement parfaits, mais parce qu’ils étaient habités par l’amour qu’il portait à Claire. Chaque ligne qu’il traçait était une promesse pour elle. Il construisait des murs pour la protéger, des toits pour l’abriter.
L’architecture, pour le jeune Julien, c’était un acte d’amour.
Et puis… le succès est arrivé. L’argent. L’ego.
Il a arrêté de dessiner pour elle. Il a commencé à dessiner pour eux. Les critiques. Les clients. Le public.
Il a commencé à dessiner pour être admiré, plus pour être aimé.
Et c’est là que son trait est devenu froid. C’est là que Claire a dû intervenir. Elle a continué à mettre de l’amour dans ses plans, en secret, parce qu’il n’en mettait plus. Elle a injecté son âme à elle pour compenser la mort de la sienne.
Elle n’était pas sa muse. Elle était sa prothèse cardiaque.
Elle le maintenait en vie artistiquement, pendant qu’il la tuait sentimentalement.
— Oh mon Dieu… sanglote Julien.
Il serre le carnet bleu contre lui.
Il comprend tout.
Il n’a pas perdu son talent parce que Claire est partie. Il a perdu son talent parce qu’il a cessé d’aimer.
Il regarde autour de lui. Ce Penthouse.
Il n’y a pas de cuisine pour danser. Il n’y a pas de chambre pour regarder les étoiles (les stores sont toujours baissés). C’est un mausolée.
Il se lève. Une énergie nouvelle, frénétique, s’empare de lui.
Il doit détruire ce mausolée.
Il prend un pot de peinture rouge qui traînait dans un coin (reste de ses tentatives artistiques).
Il le lance contre la grande baie vitrée.
SPLASH.
La peinture coule sur le verre, masquant la vue de Paris.
Il renverse la table en verre. Elle se brise.
Il prend les maquettes de ses projets célèbres. La Tour Azur. Le Musée.
Il les jette par terre. Il saute dessus à pieds joints. Il écrase le plastique et le balsa.
Il détruit l’œuvre de “Julien L.”.
Il hurle. Un cri primal. Un cri de bête blessée qui s’arrache sa propre peau pour survivre.
Il saccage tout. Il ne reste rien de debout.
Épuisé, il tombe au milieu des débris. Il halète.
Le silence revient.
Mais ce n’est plus le silence oppressant. C’est le silence après la bataille. Le silence des ruines.
Il regarde le carnet bleu, miraculeusement intact au milieu du désastre.
Il l’ouvre à la dernière page.
Il y a un dessin qu’il n’avait jamais vu. Claire a dû le faire plus tard, peut-être juste avant de partir la première fois.
C’est un croquis très simple.
Une petite maison en pierre. Sur une colline. Un grand arbre devant. Et une balançoire.
Sous le dessin, une seule phrase : « La maison qui n’existe pas. »
Julien regarde le dessin.
Il reconnaît l’arbre. C’est un olivier. Il reconnaît la pente du toit. C’est le style provençal.
C’est la maison qu’elle voulait. La maison qu’ils s’étaient promise avant que Paris ne les dévore.
Il sait ce qu’il doit faire.
Il ne peut pas la récupérer. C’est trop tard. Il a brûlé tous les ponts.
Mais il peut faire une dernière chose. Un dernier acte d’architecture. Non pas pour la gloire. Mais pour la rédemption.
Il se lève.
Il va dans la salle de bain. Il se regarde dans le miroir brisé.
Il voit un fou.
Il prend une paire de ciseaux. Il coupe sa barbe hirsute. Il coupe ses cheveux sales, n’importe comment.
Il prend une douche froide. Il se lave. Il frotte sa peau jusqu’à ce qu’elle soit rouge.
Il retourne dans la chambre. Il met des vêtements propres. Pas un costume. Un jean. Un pull. Des bottes de chantier. Des vêtements qu’il n’a pas portés depuis vingt ans.
Il prend un sac à dos.
Il y met le carnet bleu. Une trousse avec des crayons neufs. Une règle. Une boussole.
Il ne prend rien d’autre. Pas d’ordinateur. Pas de téléphone.
Il laisse son téléphone de luxe sur le sol, au milieu des débris.
Il sort du Penthouse.
Il ne ferme pas la porte à clé. Il laisse les clés sur la serrure.
Il prend l’ascenseur.
Il sort dans la rue.
Il est 5 heures du matin. Paris s’éveille. Les éboueurs ramassent les poubelles.
Julien marche.
Il marche vers la Gare de Lyon.
Il n’a plus de voiture. Il n’a plus de carte de crédit (bloquée). Mais il a du liquide. Une liasse de billets qu’il avait cachée dans une chaussette. De l’argent sale pour une cause propre.
Il achète un billet de train.
Aller simple.
Destination : Avignon.
Il monte dans le train. Il s’assoit près de la fenêtre.
Le train démarre.
Julien pose sa tête contre la vitre froide.
Les cigales dans sa tête se sont tues.
À la place, il entend une musique très douce. Le bruit d’un crayon sur du papier. Scritch, scritch.
Il sort le carnet bleu. Il l’ouvre sur la page blanche à côté du dessin de Claire.
Il prend son crayon.
Il commence à dessiner.
Pas une tour. Pas un musée.
Il dessine une fondation. Une pierre après l’autre.
Il pleure doucement, sans bruit, alors que le train file vers le Sud, emportant les restes d’un homme qui va essayer de devenir un maçon.
ACTE 3 – PARTIE 3 (FIN)
Six mois plus tard. Printemps.
La Provence se réveille. Les amandiers sont en fleurs. Des nuages blancs et roses flottent sur les collines grises.
Mais le vent est froid. Le Mistral souffle. Il nettoie le ciel, il courbe les cyprès, il rend fous les hommes et les bêtes.
Sur une colline isolée, à cinq kilomètres du village de Val-des-Vents, un homme travaille.
C’est un terrain ingrat. De la rocaille, des chardons, de la poussière. Personne n’en voulait. C’était trop loin de tout, trop pentu, sans eau courante.
L’homme l’a acheté en liquide à un paysan méfiant.
L’homme, c’est Julien.
Mais ce n’est plus Julien L., l’architecte de Paris.
Il est méconnaissable. Sa peau, autrefois pâle et soignée, est brûlée par le soleil et le vent. Elle a la texture du cuir. Ses mains, autrefois fines, faites pour tenir des stylos Montblanc, sont couvertes de cals, d’écorchures et de cicatrices. Ses ongles sont noirs, cassés.
Il porte un vieux pantalon de velours côtelé, large, tenu par une corde. Un pull en laine qui a rétréci au lavage. Des bottes lourdes.
Il ressemble à un vagabond. Ou à un ermite.
Au village, on l’appelle “Le Muet”. Parce qu’il ne parle presque jamais. Il descend une fois par semaine à l’épicerie. Il achète des sacs de riz, des boîtes de conserve, du café. Il paie, il hoche la tête, et il remonte là-haut.
Il construit un mur.
Pas un mur de béton coulé. Un mur en pierres sèches.
C’est une technique ancienne. Difficile. Il faut choisir chaque pierre. La peser. Trouver sa face, son équilibre. Il faut qu’elle s’emboîte avec ses voisines sans ciment, juste par la force de la gravité et de l’intelligence.
Julien soulève une grosse pierre calcaire. Elle doit peser trente kilos. Il grogne sous l’effort. Ses muscles se tendent. Son dos craque.
Il la pose. Elle bouge. Elle est bancale.
— Non, murmure-t-il. Tu n’es pas à ta place.
Il l’enlève. Il en cherche une autre.
Il a appris. Il a appris en regardant les vieux murets qui serpentent dans la garrigue. Il a appris en essayant, en échouant, en recommençant.
Il construit une maison.
Ce n’est pas une villa. C’est une petite bâtisse rectangulaire. Une seule pièce. Un toit en pente douce. Une grande ouverture vers l’Est, vers le soleil levant.
Il travaille depuis l’aube jusqu’au crépuscule.
C’est sa pénitence.
Chaque pierre qu’il pose est un mot qu’il n’a pas dit à Claire. Chaque coup de marteau est une excuse pour son arrogance passée.
Il ne pense plus à l’Opéra de Dubaï. Il ne pense plus à sa fortune perdue (saisie par les banques, comme prévu). Il pense à l’angle droit de cette fenêtre. Il pense à l’étanchéité de ce toit.
Il a faim. Il a froid la nuit (il dort dans une tente igloo plantée à côté du chantier). Mais il n’a jamais été aussi calme.
Les cigales ne chantent pas encore. C’est le temps du vent.
Le vent lui parle. Il lui dit : Encore. Continue. Ce n’est pas fini.
Au village, la vie a repris.
L’Atelier du Soleil a survécu.
Personne ne sait vraiment comment. La rumeur dit que la société immobilière qui avait acheté les murs a fait faillite, et que dans la confusion de la liquidation, le dossier de l’atelier a été “oublié” ou cédé pour un euro symbolique à la commune. Le maire, un homme pragmatique, a laissé Claire continuer son activité.
Claire est là.
Elle a changé aussi. Elle est plus sereine. Mais il y a une ombre dans ses yeux. Une tristesse qui ne part pas.
Marc n’est pas revenu. La honte était trop forte. Il a envoyé une lettre d’excuses, puis il a disparu pour de bon.
Claire travaille seule. Elle a embauché une jeune fille du village, Manon, pour l’aider à la boutique.
Claire tourne ses pots. Elle pétrit sa terre.
Parfois, elle s’arrête. Elle regarde vers les collines.
Elle a entendu parler du “Muet”. L’ermite qui construit une cabane là-haut, sur le terrain des loups.
Elle ne sait pas qui c’est. Les gens disent que c’est un étranger. Un fou.
Elle ressent une étrange attraction pour cette colline. Comme un appel. Mais elle n’y va pas. Elle a peur des fous. Elle a assez donné avec la folie des hommes.
Un jour, Julien descend au village. Il a besoin de clous de charpentier.
Il va à la quincaillerie.
En sortant, il croise Manon, l’assistante de Claire.
Elle porte un carton rempli de vases invendus, cassés, destinés à la déchetterie.
Elle trébuche. Le carton tombe. CRAC.
Julien se précipite. Il l’aide à ramasser les débris.
Il voit un morceau de céramique bleue. Un bleu profond, comme la mer. C’est la couleur signature de Claire.
Il prend le tesson dans sa main rugueuse. Il le caresse avec son pouce.
— Merci, Monsieur, dit Manon. C’est gentil. Mais c’est fichu. C’était une fournée ratée. La cuisson a merdé.
Julien regarde le tesson.
— Rien n’est jamais vraiment fichu, dit-il. Sa voix est rauque, déshabitée. On peut toujours faire de la mosaïque.
Manon le regarde, surprise. C’est la première fois qu’elle entend le son de sa voix.
— Vous êtes maçon ? demande-t-elle en voyant ses mains.
— Je suis… apprenti, répond Julien.
Il lui rend le tesson.
— Dites à votre patronne… dites-lui que le bleu est parfait. Même quand il est cassé.
Il remonte le col de sa veste et s’éloigne rapidement.
Manon rentre à l’atelier.
— Claire ! J’ai vu le Muet ! Il m’a parlé !
Claire lève la tête de son tour.
— Ah bon ? Et qu’est-ce qu’il a dit ?
— Il a dit que le bleu était parfait. Et qu’il était apprenti. Il a des yeux bizarres, tu sais. Tristes. Comme un chien perdu.
Claire se fige.
“Apprenti”.
Julien n’aurait jamais utilisé ce mot. Julien était le Maître.
Elle chasse cette idée. C’est impossible. Julien est à Paris, ou à New York, en train de reconstruire son empire avec une nouvelle Sophie. Il ne viendrait jamais vivre dans la boue.
Pourtant, le soir même, elle sort sur sa terrasse. Elle regarde vers la colline.
Elle voit une petite lumière vacillante. Un feu de camp.
Une présence.
Un mois plus tard. La maison est finie.
C’est une merveille.
Ce n’est pas une architecture grandiose. C’est une architecture humble. Elle épouse la pente. Elle se cache derrière les oliviers.
Les murs en pierres sèches semblent avoir poussé là, comme des champignons de roche. Le toit en tuiles romaines (récupérées sur une ruine voisine) ondule doucement.
Julien pose la dernière tuile.
Il descend de l’échelle.
Il recule. Il regarde son œuvre.
Il sort de sa poche le carnet bleu.
Il l’ouvre à la dernière page. Le dessin de Claire.
Il compare.
C’est identique.
L’arbre est là (il a dû élaguer un chêne vert pour qu’il ressemble à l’olivier du dessin). La fenêtre est orientée exactement comme elle le voulait, pour voir le lever de lune sur les Alpilles. Il a même construit la balançoire. Une simple planche de bois suspendue à une branche solide avec de la corde de chanvre.
Il n’y a pas d’électricité. Pas d’internet. L’eau vient d’une citerne qu’il a restaurée, qui récupère l’eau de pluie.
C’est une maison primitive. Une maison-refuge.
Julien entre à l’intérieur.
Le sol est en terre battue, lissée et durcie à l’huile de lin. C’est chaud sous les pieds.
Il n’y a pas de meubles, sauf une table qu’il a fabriquée avec des planches de chantier, et deux bancs.
Sur la cheminée, il a posé un seul objet.
Le morceau de céramique bleue qu’il a gardé ce jour-là.
Il s’assoit sur le banc.
Il est épuisé. Son corps est brisé. Il a mal au dos, aux genoux, aux mains.
Mais son esprit est clair comme de l’eau de roche.
Il a fini.
Il a payé sa dette.
Il a construit la maison qui n’existait pas. Il a donné corps au rêve qu’elle avait dessiné et qu’il avait méprisé.
Maintenant, il faut partir.
Il ne peut pas rester ici. Cette maison n’est pas pour lui. Elle est pour elle. S’il reste, il souillera le cadeau. Il ramènera le passé, les disputes, les non-dits.
Il doit disparaître pour que le cadeau soit pur.
Il sort une enveloppe de son sac.
À l’intérieur, il y a l’acte de propriété du terrain. Il l’a mis au nom de “Claire L.”.
Il y glisse le carnet bleu.
Il y glisse une clé. Une vieille clé en fer lourde qu’il a trouvée chez un brocanteur et qu’il a adaptée à la serrure de la porte en bois.
Il écrit un nom sur l’enveloppe : Claire.
Pas de lettre. Pas d’explication. Pas de “Je t’aime”.
L’architecture est son langage. La maison est sa lettre d’amour.
Il prend son sac à dos. Il démonte sa tente. Il efface ses traces.
Il est 4 heures du matin.
Il descend au village.
Il arrive devant l’Atelier du Soleil. Tout est fermé et silencieux.
Il glisse l’enveloppe sous la porte.
Il pose sa main à plat sur le bois de la porte. Une dernière fois.
— Sois heureuse, murmure-t-il.
Il se retourne.
Il marche vers la route nationale. Il va faire du stop. Il ira ailleurs. Peut-être en Italie. Peut-être en Espagne. Là où on a besoin de bras pour porter des pierres.
Le lendemain matin.
Claire ouvre l’atelier.
Elle voit l’enveloppe par terre.
Elle la ramasse. Elle reconnaît l’écriture.
Son cœur s’arrête un instant.
C’est l’écriture de Julien. Mais elle a changé. Elle est moins pointue, moins agressive. Elle est plus posée.
Elle ouvre l’enveloppe.
La clé tombe dans sa main. Lourde. Froide.
Elle sort le carnet.
Le carnet bleu.
Elle ouvre la bouche pour crier, mais aucun son ne sort. Elle caresse la couverture usée. Elle se souvient de ce carnet. Elle pensait qu’il avait été jeté depuis quinze ans.
Elle feuillette les pages. Elle voit ses dessins de jeunesse. Ses rêves naïfs.
Et à la fin, elle voit une note ajoutée au crayon, sous son dessin de la maison idéale.
Une coordonnée GPS. Et deux mots : « C’est prêt. »
Claire prend sa voiture. La vieille Fiat 500 qu’elle a rachetée.
Elle suit le GPS.
Le chemin est difficile. La voiture cahote sur les cailloux.
Elle doit s’arrêter et finir à pied.
Elle monte la colline. Le vent souffle dans ses cheveux courts.
Elle arrive au sommet.
Elle s’arrête.
Elle lâche son sac.
La maison est là.
Elle est sortie du papier. Elle est sortie de sa tête. Elle est posée là, réelle, solide, dorée par le soleil du matin.
C’est impossible.
Elle s’approche. Elle touche le mur. La pierre est chaude. Elle sent le grain rugueux. Elle voit le soin apporté à l’assemblage. Ce n’est pas un travail de maçon pressé. C’est un travail d’orfèvre.
Elle reconnaît la fenêtre. Elle reconnaît l’arbre. Elle reconnaît la balançoire.
Elle va vers la porte. Elle met la clé dans la serrure. Elle tourne. Clac. Un bruit franc, huilé.
Elle entre.
L’odeur.
Ça sent le bois coupé, l’huile de lin, et le thym séché.
La lumière entre à flots par la grande fenêtre.
C’est vide. C’est pur.
Elle voit le morceau de céramique bleue sur la cheminée.
Elle s’approche. Elle le prend.
Elle comprend tout.
Le Muet. L’apprenti. Les mains abîmées.
C’était lui.
Julien est venu ici. Il a vécu comme une bête. Il a travaillé de ses mains. Pour elle.
Il ne l’a pas fait construire par une entreprise. Il l’a construite lui-même. Pierre par pierre.
Elle regarde autour d’elle. Elle cherche une trace de lui. Un vêtement oublié, un mot, une présence.
Rien.
Il est parti.
Elle sort de la maison en courant.
Elle regarde l’horizon. La route en bas.
Elle voit une silhouette minuscule, très loin, qui marche sur le bord de la route, un sac au dos.
— Julien ! crie-t-elle.
Le vent emporte sa voix.
La silhouette ne se retourne pas. Elle continue de marcher. Un pas après l’autre. Lentement.
Claire comprend qu’il ne reviendra pas.
Il ne veut pas revenir. Il a compris la leçon ultime.
Aimer, ce n’est pas posséder. Aimer, c’est bâtir un abri pour l’autre, et avoir le courage de rester dehors pour ne pas prendre toute la place.
Les larmes coulent sur ses joues. Mais ce ne sont pas des larmes de douleur. Ce sont des larmes de gratitude. Et de pardon.
Il l’a libérée. Vraiment libérée. Il lui a donné sa maison, et il lui a rendu son passé (le carnet). Et en partant, il lui a donné l’avenir.
Elle s’assoit sur le banc de pierre, devant la maison.
Elle ouvre le carnet bleu.
Elle prend un crayon qui était resté dans sa poche.
Sur la page de droite, en face du dessin de la maison, elle écrit une date. Aujourd’hui.
Et elle écrit : « L’architecte est parti. Le bâtisseur est né. Merci. »
Elle ferme le carnet.
Le soleil est haut maintenant. Les cigales commencent à chanter. Tss-tss-tss.
Pour la première fois, le chant des cigales n’est plus un bruit assourdissant. C’est une musique. Une berceuse pour la maison qui existe enfin.
Claire sourit.
Elle se lève. Elle entre dans sa maison. Elle laisse la porte ouverte.
Le vent entre, fait danser la poussière dans la lumière.
L’écho du silence n’est plus vide. Il est rempli de paix.
SCÈNE FINALE (ÉPILOGUE)
Un chantier, quelque part en Italie du Nord. Six mois plus tard.
Des ouvriers restaurent une vieille chapelle. Il y a du bruit, de la poussière.
Parmi eux, un homme porte des sacs de ciment.
Il a les cheveux gris, coupés court. Il a une barbe taillée. Il est fort.
Il s’assoit pour la pause déjeuner. Il mange un sandwich simple.
Un jeune architecte, frais émoulu de l’école, arrive sur le chantier avec ses plans roulés sous le bras. Il est arrogant, il crie sur le chef de chantier parce qu’un mur n’est pas droit.
L’homme au sandwich regarde le jeune architecte.
Il ne dit rien. Il sourit doucement. Un sourire sans amertume, un sourire de celui qui sait.
Il sort un petit carnet de sa poche. Pas un Moleskine noir. Un carnet bleu, tout neuf.
Il dessine le visage du jeune architecte en colère. Puis, d’un coup de crayon, il transforme le visage en gargouille comique sur la façade de la chapelle.
L’homme rit silencieusement.
Il regarde ses mains. Elles sont calleuses, sales, vivantes.
Il reprend son sac de ciment.
Il s’appelle Julien. Juste Julien.
Et pour la première fois de sa vie, il est libre.
FADE OUT.